‹ Godefroi de BouillonChapitre 49 sur 141 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

mérites pour le ciel ; l'exemple de son père et de son compatriote Guillaume le Bâtard lui avait appris qu*un hardi baron normand peut, avec sa seule épée, subjuguer des royaumes et gagner un trône. La croisade ouvrait à ses rêves ambitieux un champ sans limite.

Il y vit tout d'abord une occasion de poursuivre contre le Bas-Empire les projets de conquêtes caressés par Guiscard. Lui-même avait passé sa jeunesse à combattre les Grecs pour le compte de son père, et il avait gagné en Illyrie des avantages signalés sur Alexis Gomnène, à Janioa, à Arta et à Larisse. Il se considérait toujours comme étant en hostilités ouvertes avec ce monarque, dont il convoitait peut-être secrètement la couronne.

Ce fut un grand bonheur pour l'empire grec que Boémond eût été devancé par un guerrier équitable comme Godefroi de Bouillon; car si le prince de Tarente était arrivé le premier, nul doute qu'il n'eût essayé de prendre Goostantinople, ou que du moins il n'eût mis les choses à un tel point, que les Francs eussent été obligés de faire cette conquête avant de marcher aux Turcs.

On devine quelle joie il éprouva, à son arrivée à Albanie, en apprenant la lutte sanglante engagée déjà entre son ennemi et le chef du corps franco-lorrain. Rien ne pouvait mieux seconder ses vues. Il s'empressa de fomenter celte guerre naissante, et tel était l'objet de son message : ce Sachez, sire, mandait- « il au duc de Lorraine, que vous avez affaire à la pire bête « féroce qu'il y ait. Cet homme déloyal ne cherche qu'à décèle voir les peuples latins « qu^il poursuit d'une haine mortelle. « Vous reconnaîtrez vous-même un jour que je le juge bien. c J*ai éprouvé la malice des Grecs; ne faites donc aucun c accommodement avec leur empereur. Il vaut mieux que vous c vous retiriez dans les fertiles contrées d'Andrinople et do c Philippopoli : vos troupes y trouveront le repos et l'abon- « dance ; quant à moi, s'il plaît à Dieu , j'irai vous y rejoindre ta au commencement du printemps et vous prêter mon aide,

in GODEFROI DE BOUILLON

ce comme à mon seigneur^ pour renverser le prince impie des c Grecs ^ ^

De telles insinuations ne convenaient point, on Ta dit, à la droiture naturelle de Godefroi et à la modération de son caractère. Il répondit qu'il n'avait pas quitté ea patrie pour faire des conquêtes sur des chrétiens; que son unique but était de marcher, sous les auspices de Jésus^Christ, à la délivrance de Jérusalem» et qu'il souhaitait d'accomplir ce dessein de concert avec l'empereur même» s'il pouvait conserver l'amitié de ce prince *.

Cependant Alexis, au milieu de ses familiers , était dans une grande perplexité de savoir le pays à découvert, et ses murailles à peu près sans défenseurs, en présence d'un ennemi irrité. Les plaintes de son peuple lui inspiraient sinon de la pitié , du moins de terribles inquiétudes. Instruit bientôt du message de Boémond, il trembla que la réunion des armées d'Occident ne s'opérât avant qu'il eût apaisé le duc.

Dès lors il se résigne aux derniers sacriûces, et s'empresse d'offrir en otage son 61s aine, Jean Porpbyrogenèle. Godefroi n'hésite pas à accepter ce gage de la foi de son rival, et, comme preuve de ses dispositions conciliantes, il fait sur-le-champ repasser ses troupes au delà du golfe. Conon de Montaigu et Baudouin de Bourcq vont, de sa part, recevoir le jeune prince impérial; il le remet à son frère Baudouin, chargé, pendant l'absence du chef suprême, du commandement général; puis il s'embarque avec ses principaux barons. Baudouin, à la tête de l'armée, demeurait en observation sur le rivage, prêt à tirer une prompte vengeance de tout attentat dont ils pourraient être victimes.

Le duc et les gentilshommes de son cortège gagnèrent sans encombre le sacré palais.

La plus grande magnificence régnait dans leur parure : par-

1 Guillaume de Tyr, li? . I!, cb. X.

t kïheri d*Aix, Uv. H.

OODEFROI DE BOUILLON

s barons reçui par l'empereur Aleri».

CHAPITRB V 123

dessus le haubert de mailles , ils avaient revêtu leurs cottes d'armes d'apparat ^ C'étaient des espèces de tuniques ^ assez semblables à celles des diacres dans les cérémonies religieuses, tissues de pourpre et d*or, et garnies de fourrures précieuses, telles que la martre zibeline , l'hermine, le petit-gris et le vair. Ce luxe du baronnage franc, sur lequel les historiens occidentaux se sont extasiés à l'enyi, fut bien éclipsé cepen* dant par la pompe orientale d'Alexis. L'empereur affecta de déployer dans cette réception» pour éblouir ses hôtes, la vaine ostentation des cours d'Asie. Immobile et muet sur son trône, il cachait son trouble et ses terreurs sous la gravité froide et hautaine d'une majesté théâtrale. Il admit ainsi tous les seigneurs au baiser de paix , sans se lever pour aucun d'eux. Le duc, au contraire, puis tous ses barons fléchirent le genou, selon la coutume du vasselage féodal , devant le prince qu'ils reconnaissaient pour suzerain. Après le défilé, l'empereur dit à Goderroi : c Nous avons appris, duc magniGque, <E que tu es un très -puissant prince de ton pays. Nous conc naissons le sentiment louable de dévotion qui t'a fait prendre c les armes et le but pieux que tu poursuis, La renommée a de ta vaillance et de ta loyauté s'est répandue partout et a t'avait déjà g^gné la bienveillance de beaucoup qui ne t'ont n jamais vu. Quant à nous, voulaot te témoigner notre vive c affection par un éclatant honneur, nous avons résolu au- <E jourd'hui, en présence de tous les grands de notre sacré a palais, de t'adopter pour 61s : nous confions à ta puissance ce notre autorité impériale » pour que tu la préserves des « attaques de cette multitude rassemblée à nos portes et de c cellequi viendra- ensuite. 3»

Godefroi avait-il été préparé par des ouvertures plus ou moins directes à une telle déclaration ? On l'ignore; toujours est- il qu'il se laissa revêtir des ornements impériaux, et Ta* doption se Qt avec les formes usitées chez les Grecs *.

1 Albert d'Aix, liv. H.

2 Ihid.

iii GODEFROI DE BOUILLON

Ce mouvement d'abandon de la part d'Alexis ^ bien que dicté plutôt par la crainte que par la générosité et la confiance, dissipa toutes ses préventions. Son devoir de chevalier, conforme à ce que demandait Tempereur, était de respecter, aider et protéger contre toute agression le seigneur qui s'était recommandé à sa foi. Il en prit sur-le-champ l'engagement solennel, et, plaçant sa main dans celles d'Alexis, il se déclara son homme. Tous les barons présents imitèrent cet exemple : cela constituait chez les feudataires d'Occident la cérémonie de Vhommage.

Ainsi quelques paroles de franchise avaient suffi pour faire atteindre au monarque byzantin son but, vainement poursuivi jusque-là par tant de manœuvres insidieuses. Désormais les armées de la croisade n'étaient plus un péril pour lui; elles devenaient une force à son service. L'occasion se présentait à lui , sûre et magnifique, de se mettre à la tète de l'expédition et de ressaisir ses provinces de l'Asie Mineure. Les Turcs , rejetés et maintenus par les conquêtes des croisés dans les lointaines solitudes d'où ils étaient primitivement sortis, n'auraient plus, d'aucun côté, menacé les frontières de l'empire. Ces grands événements pouvaient être le point de départ d'une rénovation complète de la monarchie de Constantin. Alexis, soit conviction sérieuse, soit simple calcul politique, s'était montré constamment soumis à l'Église romaine; en affirmant hautement cette adhésion, en éteignant le schisme grec, il eût ramené son vaste empire dans le concert de li chrétienté, oti, par le prestige des lumières et de l'urbanité , il aurait vite obtenu le premier rang, et serait devenu l'éducateur des races barbares, quatre siècles avant que ses désastres lui eussent attribué ce rôle.

On verra bientôt comment Alexis travailla tout à rencontre de la mission que les circonstances lui traçaient. Sa conduite, toujours indécise, ne se montra pas clairement dès l'abord. Il témoigna à ses nobles visiteurs une bienveillance sans bornes , et ne les congédia qu'après les avoir comblés de somp-

CBAPITRE V 125

(ueux présents, en or, argent, vases de prix et étoffes rares. Ils repassèrent au delà du golfe, et Godefroi fit reconduire avec beaucoup d^honneur le prince Jean à son père.

L*entreyue avait eu lieu vers le temps de TEpiphanie i097. Depuis cette époque jusqu'à rAsceosion, l'empereur envoya chaque semaine au camp quatre hommes chargés de besants d'or, et d'autres portant dix boisseaux d'une monnaie appelée tartaronsy pour fournir à Tentretien des chevaliers et des sergents; mais cet argent revenait au fisc impérial, car ce prince exerçait un monopole sordide pour le débit des denrées alimentaires; lui seul fournissait à tout le commerce de ses Etats et en percevait les profits : les marchands n'étaient que les agents inavoués de ses spéculations financières ^ La vente des subsistances aux croisés remettait presque aussitôt entre ses mains Targent de ses prétendues libéralités.

A part ces ténébreuses manœuvres, comme le duc veillait scrupuleusement à faire respecter par les troupes les droits de l'hospitalité, et que d'un autre côté les Grecs ne se hasardaient pas à provoquer les représailles de si terribles voisins, les conventions furent assez régulièrement observées des deux parts.

Au commencement de mars, l'approche des autres armées d Occident réveilla les inquiétudes d'Alexis. Depuis qu'il reconnaissait l'impossibilité d'enrayer le mouvement de la croisade, tout Teffort de sa politique tendait à empêcher au. moins la présence simultanée de deux corps étrangers à Constantinople. Il voulait concentrer sur chaque chef individuellement ses moyens de séduction ou d'intimidation. Il pria Godefroi, « au nom de leur amitié et de la foi jurée », de passer le Bras -de -Saint -Georges, et de s'établir sur les rivages de Bithynie. Il promettait d'y faire continuer le ravitaillement dans les mêmes conditions oti il s'était opéré jusque-là. Godefroi consentit, et l'empereur lui procura une

1 Lebeau , Histoire du Bas-Empire, t. XVllI, p. 234.

flottille pour transporter les pèlerins. Le camp fut établi près du bourg de Chalcédoine , célèbre par la tenue du quatrième concile œcuménique.

Le canal du Bosphore a , en cet endroit , une très-faible largeur^ et on pouvait faire trois ou quatre fois par jour le voyage de Constantinople ; mais les passages isolés étaient les seuls possibles. Il était interdit à l'armée , quoi qu'il arrivât^ de rétrograder; car Alexis prit la précaution de ne laisser d'autres vaisseaux s'approcher de la rive asiatique , que ceux qui faisaient le service des approvisionnements. Dès qu'ils furent ainsi parqués, les pèlerins sentirent bien qu'ils étaient à la discrétion du perfide empereur. Ils durent payer les subsistances à des prix exorbitants. Godefroi traversait souvent le canal pour venir se plaindre de cette violation des traités. Alexis affectait toujours d'apprendre avec surprise et mécontentement les abus imputés à ses agents, et qui n'étaient que la stricte exécution de ses ordres. Il prescrivait bien vite une diminution générale des tarifs : mesure illusoire et éphémère , dont il n'était plus tenu compte dès que le duc était rentré au camp * .

Pendant qu'Alexis se comportait ainsi avec le loyal Godefroi, il s'apprêtait à combattre par la force ou par la ruse son plus redoutable ennemi, Boémond.

Celui-ci, après avoir vu ses ouvertures repoussées par le duc de Lorraine, s'était mis en marche vers la capitale de l'empire, attendant des circonstances l'occasion de réaliser ses projets ambitieux. Il conduisait dix mille chevaliers et une troupe beaucoup plus nombreuse de sergents à pied. Ses deux cousins, Tancrède et Richard comte de Salerne, commandaient sous ses ordres. Il célébra paisiblement les fêtes de Noël à Castorie; mais les habitants ayant refusé de lui fournir des vivres, il livra aussitôt le pays à ses fourrageurs. L'attitude des Grecs, rendue encore plus défiante et plus hostile

1 AXbeti d'Aix, liv* IL

Page 1