CHAPITRE y
Mais il snbit peu à peu les fascinations du palais impérial, et, au bout de quelques conférences , sa soumission était plus complète, sinon aussi sincère, que celle d'aucun de ses devanciers * • Il est vrai que l'empereur n'en marchanda pas le prix j car il s'engagea , disent les chroniqueurs , à donner à Boémond, après la conquête de l'Asie Mineure, la ville d'Antioche et un territoire de quinze journées en longueur et de huit en largeur.
Il se flattait d'avoir enchaîné sous son autorité le corps entier des Italo -Normands par le serment du suzerain. Ce calcul , fondé sur une notion exacte de l'organisation féodale, se trouva déjoué par le jeune Tancrède, à qui Boémond avait laissé le commandement de ses troupes.
Tancrède, fils d'une sœur du prince de Tarente et d'Eudes, marquis de Sicile, est, avec Godefroi de Bouillon, le type du chevalier chrétien. L'opulence de ses parents ne l'avait point porté à la mollesse, ni leur puissance à Torgueil : dès l'adolescence , il surpassait les jeunes gens par son adresse dans le maniement des armes, et les vieillards par la gravité de ses manières. Il préférait les veilles au sommeil , la fatigue au repos. Dédaignant le danger, prodigue de son sang comme de celui de l'ennemi, un scrupule cependant l'avait d'abord troublé au milieu de ses ardeurs guerrières : il ne savait comment concilier les mœurs militaires de son temps et la loi de Dieu. Entre l'Évangile, conseillant de présenter la joue à celui qui nous a frappé, et le code de la chevalerie, qui défend d'épargner même son parent, il voyait une opposition manifeste, qui enchaînait son courage et le retint dans une vie pacifique et obscure. La croisade l'en tira. Il s'élança avec un inexprimable enthousiasme dans cette entreprise, qui
t L'arrivée de Boémond dans Fempire grec et sa réception à Gonstantinople sont racontées en détail par Guillaume de Tyr, liv. II, cb. xni-xv. Anne Gomnène {Alexiade, X) nous apprend qu'Alexis mettait à la disposition de son hdte des viandes crues, afln que celui-ci n'eût aucune appréhension d'être empoisonné. Boémond ne voulut jamais goûter aux mets qui n'avaient pas été préparés par son propre cuisinier.
devait satisfaire à la fois sa piété et ses iDstincts belliqueux ^ Tancrède, chargé de la conduite de Tarmée , arriva devant Constantinople quelques jours après Boémond. Il ressentit autant do douleur que de dégoût en voyant son oncle s'oublier au milieu des délices de cette cour méprisée , et engager sa foi envers un empereur grec. Il s'indigna de ce qu'il considéra comme une félonie ; voulant fuir un tel déshonneur et l'épargner aux barons qui raccompagnaient, il s'éloigna à la hâte de la ville impériale, fit passer toutes ses troupes au delà du Bosphore et campa auprès de Godefroi, dans les plaines de Bilhynie. Les officiers d'Alexis n'avaient mis aucun obstacle à ce brusque départ ; ils l'avaient plutôt favorisé , afin de délivrer leur maître des hôtes turbulents qui lui inspiraient tant d'inquiétudes. L'empereur éprouva le plus vif dépit en apprenant la conduite de l'altier jeune homme ; mais il comprit qu'il était victime do ses propres précautions; sur la côte d'Asie, l'offenseur était désormais hors d'atteinte. Il contint son mécontentement, et n'en mit que plus d'application à assurer son ascendant sur Boémond.
Quand le Sicilien quitta la cour, Robert, comte de Flan* dre, et son vasselage, approchaient. Embarqué àBari, à la fin de l'automne, ils avaient hiverné dansles fertiles plaines de l'Épire. Robert, uni depuis plusieurs années avec Alexis, et qui avait beaucoup contribué à provoquer l'armement de la chrétienté au profit de l'empire grec et de l'Église d'Orient, imita sans répugnance l'exemple des seigneurs qui l'avaient précédé. 11 prêta comme eux serment de fidélité, en fut largement récompensé, et les rejoignit à Chalcédoine *.
Peu après, ce fut le tour du corps franco -normand, qui arriva vers la fin de mars. Il n'avait passé l'Adriatique qu'après l'hiver, et, pour réparer le temps perdu, il traversa à grandes journées la Macédoine et la Thrace. Ses principaux
1 Les éléments de ce portrait sont empruntés à Raoul de Gaen, Vie de Tancrède, ch. i. 3 Guillaume de Tyr, ]. Il, ch. xxi.