‹ Godefroi de BouillonChapitre 52 sur 141 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

chefs étaient Robert de Normandiei Etienne, comte deBiois, et Eustache de Boulogne, frère de Godefroi. Ils firent sans difficulté hommage à l'empereur ^

Il ne faudrait pas se faire trop d'illusion sur le vrai caractère et sur la portée de cette soumission des chefs de la croisade. Elle n'était chez plusieurs ni franche ni désintéressée. L'espèce d'ébahissement qu'ils éprouvaient en présence du luxe asiatique; leur amour pour l'or, dont ils se virent gorgés ; le gracieux et séduisant accueil d'Alexis leur furent sans doute, au premier abord, un entraînement à peu près irrésistible. Mais néanmoins il se glissa bientôt beaucoup de calcul dans leur déférence.

Un historien contemporain explique ainsi naïvement la lutte qui s'établit, dans la conscience des barons français, entre la droiture chrétienne et les convoitises de l'esprit féodal, a Ils reculaient devant ce serment, réfléchissant avec raison que, s'il arrivait d'une manière quelconque que la grande entreprise échouât, de si illustres chevaliers, devenus pauvres et dénués de ressources, seraient nécessairement réduits à faire la guerre au perfide empereur, nonobstant la parole donnée. y> Si, malgré ces scrupules, ils se décidèrent à faire hommage, a ce fut pour venir en aide à leurs compagnons d'armes, qui étaient leurs frères dans le Seigneur, et qui se seraient trouvés dans la plus grande détresse sans la solde de Tempereur, achetée par le serment des chefs'. x>

Tous les barons de France ne firent pas cet étrange raisonnement, ou du moins ne trouvèrent pas un égal intérêt dans le compromis de conscience prêté, avec assez de vraisem* blance, à quelques-uns des principaux suzerains. Il y en eut que leur naturel arrogant porta à des excès bien irritants pour le monarque qui pensait les fasciner. Ainsi, à la cérémonie de rhommage, le chevalier Robert, prévôt de Paris, s'assit brusquement sur le trône même , à côté de l'empereur,

1 Fouchcr de Chartres. ^

2 Guibert de Nogent, Jiv. III.

en s'écriant : « Voici , en vérité » un plaisant rustre, qui est <ic assis pendant que tant d'illustres capitaines se tiennent c debout ! » Alexis feignit de sourire à cette boutade. Prenant à part l'étranger si peu au fait de l'étiquette , il lui demanda, d'un ton de familiarité dédaigneuse , quelles étaient sa naissance et sa patrie : oc Je suis Français, répondit l'autre, ce et de grande noblesse. Tout ce que je puis vous dire, c'est (( que dans mon pays on voit, près d'une église, une place où « se rendent tous ceux qui veulent signaler leur valeur. J'y (( suis allé souvent sans que personne ait osé se présenter d devant moi. — Eh bien, lui dit Alexis» piqué et déconoc tenancé, si vous attendiez autrefois des ennemis sans en « trouver, vous aurez maintenant de quoi vous satisfaire ^ » En somme, il n'était pas mécontent de penser que la folle témérité des Occidentaux allait être aux prises avec la fougue terrible et la sauvage énergie des Turcs.

Les croisés de France campèrent pendant quatorze jours devant Constantinople , avant de franchir le Bosphore. Mais Alexis, effrayé par l'esclandre de Robert, ne les laissa pénétrer dans la ville que cinq ou six à la fois, pour visiter Jes églises *.

Il y avait déjà trois longs mois qu'il faisait face au danger toujours renouvelé d'un coup de main contre sa capilale, et il n'était pas encore au bout de ses perplexités. Il lui restait à recevoir la formidable arrière -garde de la croisade, composée des pèlerins de la langue d*oc.

Les Provençaux, conduits par Raimond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, et par l'évèque du Puy, sous lesquels commandaient Tévèque et le comte d'Orange, Gaston, vicomte deBéziers, le comte de Roussillon, le seigneur de Montpellier, les comtes de Forez, de Foix, de Clermont, de Forcalquier, etc., avaient, comme on la dit, suivi la route déterre, au nombre de cent mille combattants. Engagés, au cœur de

1 Anne Comnène, Alcxiadc, X.

^ Foucher de Chartres.

CHAPITRB V 133

l'hiver y dans les montagnes de la Dalmatie, ils y furent harcelés par des populations sauvages, qui fuyaient *tievant eux, emportant toutes les provisions, et ne reparaissaient que pour égorger les traînards. Les présents par lesquels, en arrivant à Scodra (Scutari), le comte Raimond essaya d'acheter la bienveillance de Bodin, roi d'Esclavonie, ne lui firent pas trouver plus de sécurité dans cette contrée. Enfin , après deux mois de fatigues et de périls, Tarmée du midi se rallia et se reposa à Durazzo. L'empereur redoutait le comte de Toulouse. Il savait que le vieux chef des Provençaux n'était .pas moins fier que Boémond, et qu'il pouvait le disputer en puissance et en autorité au duc Godefroi. Il s'empressa de lui envoyer des lettres pleines de témoignages d'estime et d'amitié. Il le priait de conduire ce sa gent d sur les terres de l'empire <c sans outrage et sans tort faire x>, et l'assurait que des mesures seraient prises pour que les nouveaux venus trouvassent partout des vivres à un prix raisonnable ^

Mais , à peine entrés dans la Pélagonie , les pèlerins reconnurent ce que valaient les protestations de leur hôte. Des nuées de barbares , aux gages de l'empereur, se mirent à tourbillonner sur leurs flancs et sur leurs derrières, pillant et massacrant les retardataires. L'évèque du Puy fut un jour détroussé par ces brigands , et ne leur échappa vivant que par une sorte de miracle. €'est au milieu d'alertes continuelles et même de fréquentes escarmouches que les Provençaux arrivèrent à Rhedeste, sur la Propontide, où ils durent pénétrer Tépée à la main, pendant que l'armée impériale les combattait par derrière.

Sur ces entrefaites, nouveau message impérial, promettant à Raimond le dédommagement des pertes qu'il vient d'essuyer pourvu qu'il se rende immédiatement, et avec une faible escorte, à Constantinople. Le fourbe monarque, pressentant combien sa démarche avait peu de chance de succès

i VEstoire d'Eracles, liv. II, ch. xvii.

auprès du comte, déjà victime d'un odieux guet-apens, eut Fart de la faire appuyer par les princes francs ^ réunis à Glialcédoine. 6odefroi| le comte de Flandre , Boémondet le reste des princes i les uns abusés , les autres peut-être séduits à prix d'or « pressèrent leur frère d'armes de donner satisfaction à l'empereur, qui, disaient- ils, avait pris l'engagement de se mettre à la tète des troupes chrétiennes.

Raimond, sans défiance et sans rancune, part aussitôt, laissant son armée près de Rhedeste. L'empereur l'accueille avec une cordialité feinte , et lui insinue doucement qu'il doit, comme gage de bonne amitié et d'alliance durable j et aussi pour mériter ses faveurs, lui faire hommage, à l'exemple de ses devanciers. Le fier vieillard se révolte à cette ouverture; il s'écrie « qu'il n'est point venu en Orient pour y chercher un maître ; que si l'empereur veut joindre ses forces à celles des croisés, il lui obéira comme à son général, mais qu'il ne le reconnaîtra jamais pour son souverain. y>

Alexis était accoutumé à ces résistances du premier moment ; il savait qu'elles ne tiraient pas toujours à conséquence. Il retint le comte auprès de lui, Tentoura d'honneurs, et en même temps donna sous main des ordres pour faire attaquer la nuit le camp des Provençaux. L'armée, surprise pendant son sommeil, fit des pertes assez considérables. Mais le sang- froid et la bravoure des barons la sauva, et la trahison fut encore déjouée.

Grande fut la fureur de Raiaiond en apprenant, dans le palais même de Tempereur, son odieux attentat. Il en informe aussitôt les princes établis au delà du Bosphore , et les prie de se joindre à lui pour se débarrasser du traître. Mais les précautions étaient prises : pas un vaisseau ne restait à la rive asiatique, et le vieux comte faisait appel à des prisonniers. Pourtant, réduit à ses seules forces, il fit encore trembler le Iftche Alexis, qui s'empressa de recourir à l'intervention conciliatrice des autres chefs.

Godefroi et ses compagnons travaillèrent, en effet, à pré-

Page 1