CHAPITRE V
venir l'effusion du sang ; ilâ plaidèrent plutôt la cause de la croisade que celle de leur indigne client ^ Raimond, àme hautaine et impatiente, ne roulait pas de demi -mesure. Il fallait, selon lui, détruire Constantinople et massacrer tous les habitants, à commencer par l'empereur '. Les alliés eurent beaucoup de peine à lui démontrer la nécessité d'ajourner la vengeance d'une iujnre qu'ils tenaient pour commune à eux tous. Non-seulement la séparation du corps d'armée, mais encore des obstacles moraux les empêchaient de se faire justice; car, liés parleur serment, ils ne pouvaient porter les armes contre a un prince qni était censé appartenir à la chrétienté ^ » . Boémond ajouta, plutôt, il est vrai, par rivalité d'ambition que par scrupule de conscience , que si le comte de Toulouse faisait la guerre à Alexis, ou seulement refusait de lui jurer fidélité, lui-même se verrait obligé de défendre le monarque dont il était V homme,
Raimond, convaincu enfin de son impuissance, s'en rapporta à la sagesse de ses conseillers. Ils vinrent tous protester devant l'empereur contre la violation des traités. Celui-ci, selon son habitude, s'humilia pour écarter le danger que lui présageait cette entente unanime des croisés. Il n'hésita pas à adresser, en présence de sa cour, des excuses à Raimond, déclarant que c'était sans son aveu , à son insu , que l'attaque avait eu lieu, et qu'il était prêt à lui fournir toutes les satisfactions légitimes.
Le comte se décida à faire hommage comme les autres barons. Il lui plut toutefois de mettre dans son serment une restriction assez caractéristique, mais dont la fierté apparente devait être démentie par sa conduite dans le cours de la guerre. Il jura de n'entreprendre jamais rien contre la vie et l'honneur d'Alexis, de ne lui enlever aucune de ses possessions actuelles, qu'elles fussent acquises justement ou injus-
i Guillaume de Tyr, liv. II , ch. xx.
2 Robert le moine, liv. II.
3 Guibert de Nogent, liv. III.
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tement, a tant qu'Alexis tiendrait lui-même ses propres engagements J>.
Or voici les engagements que le souverain renouvela dans cette assemblée solennelle : « Moi, l'empereur Alexis, je jure « à Hugues le Grand, au duc GoJefroi, et aux autres chefs a francs ici présents, que jamais de ma vie je ne porterai a préjudice à nul pèlerin du saint sépulcre, ni ne permettrai <r qu'il leur en soit porté aucun; que je me joindrai à eux a pour faire la guerre, et, autant que je le pourrai, je leur oc ferai trouver partout les denrées dont ils ont besoin K j^
En récompense de sa soumission, Raimond éprouva comme ses devanciers la munificence impériale ; et ce fut l'occasion de nouvelles largesses pour les princes qui avaient amené à composition cette âme rebelle. Le duc et les principaux chefs retournèrent aussitôt à leur camp ; mais le comte de Toulouse , après avoir fait passer son armée au delà du détroit, demeura quelque temps encore à Constantinople ainsi que Boémond. Le prétexte de leur séjour était de presser l'envoi des approvisionnements, dont les pèlerins manquaient à Ghalcédoine. Raimond ne voulait pas, disait -il, quitter Alexis sans l'avoir déterminé à entreprendre ce le service de Notre -Seigneur j> etk devenir a sire et chevetaine do ce grand ost, où il y avoit tant de prudomes. » Au fond, ces deux ambitieux rivaux restèrent pour faire leur cour au monarque et se supplanter Tun l'autre dans sa faveur. Espérant le voir bientôt à la tète des armées chrétiennes, ils flattaient à l'envi le futur dispensateur des terres et des richesses à conquérir sur les mécréants.
Mais ils comptaient trop sur la bravoure d'Alexis. Il allégua , pour ne pas s'éloigner, le danger perpétuel de ses États européens, assaillis de tous côtés par des peuplades barbares : les Bulgares, les Gomans, les Petschenéges. Vaine excuse. La vérité, c'est qu'il n'avait rien moins à cœur que
1 Robert le moine, H/. II.
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d'aider les croisés. Heureux d'avoir échappé une première fois à leur agression, alors qu'ils étaient tout absorbés par un autre projet, il ne doutait pas que la délivrance des lieux saints, si elle se terminait heureusement, ne dût être couronnée par la conquête de l'empire byzantin. Ces craintes ne manquaient pas de fondement; mais on a vu si la conduite d'Alexis n'était pas propre à justifier de terribles représailles* Toujours est-il qu'il s'appliqua , avec une perfidie ingénieuse , à en conjurer le péril. La croisade lui apparaissait comme une diversion avantageuse et une bonne digue opposée à la puissance envahissante des Turcs. Son rêve, son plan secret, était d'user Tune par l'autre ces deux forces qui l'épouvantaient, et d'arriver à leur commun affaiblissement. C'est à ce but que va tendre désormais toute sa politique.
Singulier contraste I pendant que ce prince , aux manières élégantes, polies, insinuantes, dernier représentant de l'antique civilisation, calculait ainsi froidement la perte des hommes à qui il prodiguait ses sourires et ses souhaits de triomphe, quels sentiments gardaient à son égard les guerriers farouches, dont le rude aspect lui avait causé tant de terreur ? Fascinés par son luxe , par ses airs hautains, gagnés par ses largesses , ils lui avaient voué en général, peut-être malgré eux, une sorte d'admiration naïve et de respect superstitieux. Beaucoup le haïssaient, ou du moins convoitaient ses dépouilles; mais ils ne pouvaient se défendre de le considérer comme bien supérieur à eux par le rang, par la puissance, par le génie. La plupart, sans doute, sortaient de son palais ébahis, et lui auraient volontiers rendu le même témoignage qu'un de nos plus grands feudataires, le comte deBIois, qui, dans Texcès de sa vanité satisfaite , écrivait de Constantinople à sa femme : « L'empereur m'a traité comme son fils , avec a autant de bienveillance que de distinction : il m'a comblé a de présents. Il n'y a dans toute l'armée du Seigneur aucun ce prince à qui il accorde plus de confiance et de faveur qu'à « moi... En vérité, c'est le plus grand homme qu'il y ait sous
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a le ciel, et ses qualités éclataDtee le mettent bien au-dessus Qc de tous les rois de ce temps ^ . »
Telle fut à coup s&r l'impressiou bizarre et complexe emportée par le baronnage féodal. On en trouve la trace éyidente dans l'opinion répandue alors, et encore postérieurement, en Europe, au sujet des splendeurs de la cour de Byzance. Ainsi elle survécut même à l'expérience que firent les croisés de la perfidie de leur prétendu patron au milieu des graves événements que l'on va raconter ^
1 Recueil des historiens des croisades, Auteurs occidentaux, t. II, 885.
2 Voici, en effet, comment une chanson de geste, composée en France dans le premier tiers du douzième siècle, c'est-â-dire après la première croisade et avant la seconde , parle de Tempereur de Gonstantinople. Cet étrange jugement est placé dans la bouche d'une reine de France, qui l'adresse à son mari :
c Sire, dit^elle, vous vous estimez trop. — Je sais un homme plus agréable — Quand il porte couronne parmi ses chevaliers. — Oui, quand il la met sur sa tête, elle lui sied plus bellement... ~ Il est plus riche en argent, en or, en deniers; — Mais il n'est mie si preux ni si bon chevalier, — Pour férir l'ennemi et le poursuivre en bataille... — C'est l'empereur de Grèce et de Gonstantinople. » (Les Épopées françaises, par Léon Gautier, t. II, eh. xtii, p. 264 et suiv. La citation présente le texte de la chanson rajeuni par M. Gautier lui-même.)