‹ Godefroi de BouillonChapitre 54 sur 141 · LA CROISADE EN ASIE MINEURE. -- NIGÉB. — DORTLÉE · texte numérisé non relu

LA CROISADE EN ASIE MINEURE. -- NIGÉB. — DORTLÉE

Mai-juiUet 1077

Dès les premiers jours de mai, aussitôt après avoir réconcilié Tempereur et Raimond de Saint- Gilles, et pendant que le comte était encore à Constantinople, Godefroi, d*accord avec les autres chefs établis à Gbalcédoine, leva son camp et se mit en marche vers les royaumes infidèles. Il avait attendu plus de quatre mois la concentration de la grande armée chrétienne sur les rives du Bosphore.

Les corps déjà ralliés, Lorrains, Flamands, Normands ^ Italiens et Français du centre, s'ébranlèrent alors , et leur immense colonne se déroula dans les plaines de Bithynie. La première étape les conduisit à Nicomédie, métropole de toute la contrée, et la plus importante place que Tempire grec eût conservée en Asie. Un spectacle lamentable les y attendait. C'est là qu'ils trouvèrent Pierre TErmite et les misérables débris deson armée. Une poignée d'hommes affamés, presque nus, vivant depuis plus de six mois cachés dans les profondeurs des bois par la crainte de leurs terribles vainqueurs : voilà tout ce qui restait de ces innombrables bataillons qui,

bien commandés et bien disciplinés, auraient peut-être, à eux seuls, délivré les lieux saiats. Le tableau de leur misère, le récit de la grande défaite où ils avaient été taillés en pièces, Taspect des champs voisins blanchis d'ossements sans sépulture, firent sur les nouveaux venus une impression profonde et salutaire. Les pauvres fugitifs reçurent d'abondantes aumônes, et leur petite troupe, réconfortée et bien équipée, se fondit dans les rangs de la croisade féodale.

De Nicomédie à Nicée, la route , semée de blocs de rochers et parfois resserrée au fond des ravins, n'était pas praticable pour une si grande masse d'hommes. La guerre et la domination des Turcs avaient transformé en un désert aride cette contrée autrefois si florissante. Il fallut donc envoyer en avant trois mille pionniers pour élargir et redresser les passages difficiles. Après une halte de trois jours, on quitta Nicomédie. Godefroi et Tancrède tenaient toujours la tète do la colonne. On avançait à petites journées à cause de Tencombrement et du mauvais état des chemins : de distance en distance, des croix de fer ou de bois, dressées par les pionniers sur des pieux élevés, servaient de signaux et indiquaient la direction de Nicée. Le quatrième jour après le départ de Nicomédie, et une semaine environ après la levée du camp . de Ghalcédoine, le duc et son avant- garde arrivaient devant la capitale de la sultanie de Roum. Derrière lui s'étendait jusqu'au rivage de Bithynie l'interminable défilé des troupes armées, des pèlerins et des bagages. Les Provençaux même n'avaient point encore quitté Constantinople. Raimond avait envoyé prier Godefroi de l'attendre à Nicomédie ; mais les chefs s'étaient décidés à poursuivre leur marche, promettant seulement au comte de lui garder sa place dans les lignes de siège autour de Nicée.

La cité de Nicée , antique métropole de la Bithynie, célèbre dans les fastes du christianisme par la tenue du premier et du septième concile œcuménique, était, comme on Ta dit, depuis plus de vingt ans au pouvoir des Turcs Seldjoukides.

CHAPITRB VI 141

<ic La ville, dit Gailiaume de TyrS est située au milieu d'une plaine, dans une position extrêmement favorable ; elle est à peu de distance des montagnes, qui Tenveloppent presque de tous côtés. La campagne est riche, le sol fertile, et les vastes forêts qui Tavoisinent lui offrent encore de nombreux avantages. Un lac spacieux la baigne à Toccident, Il facilite les abords de Nicée à diverses contrées limitrophes, et lui sert en même temps de défense en isolant ses remparts. » Sur les autres côtés, les murailles étaient ceintes de fossés, toujours alimentés par une quantité de sources et de petites rivières , capables d'opposer de grands obstacles aux assiégeants. Du reste, une population guerrière s'abritait derrière ces fortifications, que la nature et l'art concouraient à rendre formidables.

La sultanie de Roum, dépendance de Nicée, s'étendait depuis THellespont jusqu'à Tarse en Cilicie. Le sultan Daoud ou David, surnommé Kilidj-Arslan (Épée du Lion), était allé , longtemps avant l'arrivée des croisés, recruter dans la Perse et le Kboraçan des armées auxiliaires pour défendre ses Etats, boulevard de Tislamisme.

Ce fut dans la plaine de Nicée que les divers corps de la croisade, successivement transportés en Asie sur les vaisseaux grecs, se trouvèrent réunis pour la première fois. Les chefs firent un recensement général , qui accusa cent mille chevaliers ou sergents ayant destrier et haubert, et six cent mille combattants à pied, outre l'innombrable multitude des pèlerins sans armes, des femmes, des clercs, etc. Toutes les nations de la jeune Europe étaient représentées dans celte vaste invasion : il y en avaitdix-neuf de langues différentes, au dire de Foucher de Chartres', un des chevaliers de l'expédition, qui s'en fit plus tard l'historien. On y remarquait même des habitants à demi barbares des iles de l'Océan , qui , débarqués dans les ports de France , au temps de la pré-

1 Guillaume de Tyr, liv. III , ch, i, ^ Foucher de Chartres, ch. v.

142 60DBFR0I DB BOUILLON

dication de Pierre l'Ermite^ et n'ayant pu se faire comprendre dans leur idiome inconnu, avaient manifesté leur désir de s'enrôler en plaçant deux doigts l'un sur l'autre en forme de croix.

Les Orientaux donnaient à tous les croisés indistinctement le nom de Francs; mais, dans la grande armée, les désignations de races étaient maintenues, et les pèlerins de la France royale eux-mêmes se partageaient en deux groupes : le nom de Français n'était proprement appliqué qu'aux habitants du nord de la Loire ; ceux du midi s'appelaient Provençaux ^

Alexis, résolu à ne pas marcher en personne avec les croisés, leur avait cependant accordé, pour paraître tenir son serment , un petit corps de troupes , qui , sous prétexte de leur servir de guide, avait, ainsi qu'on ne tarda pas à s'en apercevoir , la mission de les espionner et au besoin de traverser leurs projets. Le chef de cette troupe était un certain Tatikios , appelé par les historiens Tatice ou Tatin au nez coupé. On prétendait que cette mutilation était le châtimeût de quelque crime. Toujours est- il que ce général se révéla dans la croisade comme un fourbe subalterne » dévoué à la politique ambiguë de son maître, et capable d'en exécuter sans scrupule les plus odieuses combinaisons.

Pendant ce temps, l'empereur lui-même s'était transporté àPélécane, port du rivage oriental de la Propontide. De là il se proposait d'observer les vicissitudes du drame gigantesque dont le premier acte allait se jouer à quelques lieues de lui*.

Les colonnes qui dressèrent d'abord leurs tentes devant la place se composaient des Lorrains du duc Godefroi et des Flamands du comte Robert. Les Franco -Normands, puis les

1 Raymond d*Âgilers, dans la Collection des Mémoires sur Vhisioire de France, de Guizot, t. XXI, p. 247.

3 Anne Comnène, Alexiade, X.

Page 1