CHAPITRE VI
italiens, anivèreut à leur suite, en l'espace d*UD ou deux jours. On était alors au milieu de mai.
Les forces, ain^i juxtaposées, n'étaient guère préparées à exécuter des opérations militaires avec ensemble. Les chefs n'avaient pas eu le temps de concerter un plan d'attaque, que déjà, sur plusieurs points à la fois, on essayait, sans direction et sans ordre, de donner un assaut contre l'importante citadelle aux trois cent soixante- dix tours. Ce formidable appareil de défense n'inspirait aucune inquiétude au baronnage batailleur ni aux vaillantes milices roturières : chacun brûlait de se signaler avant tous les autres par quelque beau fait d'armes. La bravoure primesautière , présomptueuse et fanfaronne de notre race ne a'est jamais démentie 1
Beaucoup de chevaliers faisaient caracoler leurs légers destriers, par esprit d'ostentation et de bravade, en vue des remparts, courant et paradant aul)ord des fossés d'enceinte S étudiant de près , avec une curiosité naïve et une audace imperturbable , les formes , . nouvelles pour eux , des constructions orientales. Les archers eux-mêmes, de simples fantassins, se permettaient ces périlleuses reconnaissances. Isolés ou par groupes irréguliers , ils poussaient jusqu'à portée de trait, visaient les gardiens des tours, et ne se repliaient qu'après avoir vidé leurs carquois. A ces exercices aussi inutiles que dangereux, l'armée essuya des pertes énormes en morts et en blessés. En même temps, soit incurie des pourvoyeurs , soit perfide calcul des Grecs , qui s'étaient engagés à fournir les approvisionnements, la disette commença à se faire sentir*. Les chefs arrêtèrent vite ces engagements partiels, qui n'étaient qu'un gaspillage de forces, et organisèrent la marche d'une attaque uniforme. Chaque corps eut son poste assigné dans la ligne d'investissement. Le duc établit à l'est ses Lorrains et les renforts allemands. A côté d'eux, vers le nord y se placèrent les Italiens de Tancrède et de Boémond ,
1 Albert d*Aix,liv. IL
2 Robert le moine.
puis, en fléchissant vers roccident, suivaient le quartier des Normands et des Bretons , et celui des Français du centre. Ces derniers s'étendaient jusqu'au bord septentrional du lac Ascanios, dont il a été parlé dans la description de Nicée, et qui couvrait la place vers le couchant. Le pourtour du lac^ trop grand pour être enfermé dans le blocus, fut seulement surveillé par des postes détachés. Le sud, entre l'aile gauche de Godefroi de Bouillon et la rive méridionale du lac, fut réservé pour les Provençaux , attardés encore en Bithynie.
Chaque nation se hâta de fortifier son quartier et d'en faire une sorte de camp retranché, capable de soutenir un siège si les croisés étaient pris à revers par l'armée de campagne de Kilidj-Arslan. On vit en peu de jours se creuser des fossés, dont le talus intérieur se hérissa de fortes palissade?. Sur quelques points plus importants, on bâtit de véritables murailles. Détail horrible, la pierre et le bois ne suffisant pas à ces travaux, on y employa les ossements des premiers pèlerins des bandes de Pierre l'Ermite, entassés çà et làdaos la plaine ^ !
Cependant le sultan ramenait ses auxiliaires au nombre de cinquante mille combattants, tous cavaliers rapides et pourtant couverts de fer^ Ces fanatiques, pleins de haine et de dédain pour les chrétiens , enhardis par le souvenir de leur facile triomphe sur la première troupe de pèlerins, doutaient si peu de la victoire qu'ils apportaient des chaînes pour traîner leurs prisonniers dans le Kboraçan. Le sultan s'arrêta et demeura caché sur le sommet des montagnes boisées qui avoisinaient Nicée. De la, invisible mais découvrant la plaine et la ville, il examina le nombre et la distribution des forces ennemies, et étudia le côté le plus favorable à une attaque.
La partie faible était celle de Touest et du midi. La libre
1 Anne Gomnène, Alexiade.
2 Albert d'Aix, liv. II.
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étendue du lac et la place encore vide du camp des Provençaux offraient une large brèche dans le cercle de fer des bataillons assiégeants. C'est par là qu'il résolut de faire sa jonction avec la garnison. Il fallait la prévenir et lui transmettre des ordres pour qu'elle secondât son mouvement. Deux espions furent chargés de cette mission difficile. Ils descendirent dans la plaine, déguisés en chrétiens. Ils devaient essayer de pénétrer dans la ville en barque, par le lac, après s'être introduits dans les cantonnements des Francs, et avoir observé leurs habitudes et la puissance de leurs ouvrages.
Un jour, le quatrième après Tinvestissement, les sentinelles des chrétiens aperçoivent, rôdant autour du lac, ces deux émissaires, dont le costume de pèlerins ne justifiait pas les allures suspectes. Ils n'avaient pu trouver une barque pour gagner la ville. On court à eux, on les saisit, et l'un des deux, ayant tenté quelque résistance, tombe aussitôt frappé à mort. L'autre, effaré, se laisse conduire devant les princes , et la crainte des supplices lui fait faire des révélations complètes.
Voici , d'après Guillaume de Tyr , les instructions qu'il portait, de la part de Kilidj - Arslan , aux défenseurs de Nicée : c II n'y a pas lieu de craindre beaucoup le peuple barbare et a misérable qui vient vous assiéger. Je suis dans votre voisicc nage avec des forces importantes, et j'en attends de plus « considérables encore, qui me suiventde près. Nousallons tous a ensemble fondre à Timproviste sur le camp des chrétiens. <K De votre côté, préparez- vous à seconder mon attaque par Qi une sortie en masse. Ne redoutez pas leur multitude. Ils a viennent des pays lointains où le soleil se couche : ils sont ce exténués parle voyage, et n'ont pas de chevaux capables <K de soutenir les fatigues de la guerre ; ils ne pourront tenir Qc contre les troupes fraîches que je vous amène. Rappelez- « vous avec quelle facilité naguère nous en avons exterminé c en un seul jour plus de cinquante mille. Courage donc, et a confiance ! Demain, avant le milieu du jour, vous n'aurez
« plus rien à craindre , et yous serez débarrassés de tos c ennemis ^»
L'émissaire du sultan explique que son mattre est caché dans les montagnes voisines, et que le lendemain, comme il l'a annoncé, et dès neuf heures du matin % il sera en état de livrer bataille. L'attaque devait être double. Les Turcs, divisés en deux corps, en enverraient d'abord un contre Godefroi, comme pour forcer le passage à la porte d'orient, et en réalité afin d'y concentrer la résistance des croisés. A la faveur de cette diversion , l'autre s'élancerait vers la ville par la porte du midi, située près du lac et insuffisamment défendue par l'aile gauche des Franco -Lorrains, qui serait occu^ pée ailleurs^. Une fois entré dans la place, ce second corps la traverserait au galop , sortirait par la porte du nord , et prendrait à dos les ennemis. Cette manœuvre rencontrerait vraisemblablement peu d'obstacles, puisque les corps français , normands et italiens , échelonnés depuis la rive septen* trionale du lac Ascanios jusqu'à l'aile droite de Grodefroi, n'auraient pas manqué de se porter en masse sur le camp des Lorrains, menacé le premier.
Ainsi il s'agissait d'attirer toute l'armée des pèlerins entre les deux portes d Went et de septentrion , de l'envelopper là avec cinquante mille hommes d'excellente cavalerie et de la broyer contre les remparts de la place. Dans ce plan, le quartier du duc Godefroi devait supporter tout l'effort de la lutte.
L'espion , épouvanté par le sort de son compagnon , demandait instamment grâce de la vie. c Qu'on me garde jusqu'à de- € main, disait -il, et si je vous ai trompés Je consens à avoir c la tète tranchée. » Il en vint même jusqu'à implorer le baptême, afin de pouvoir communiquer en frère avec les chré-
1 Guillaume de Tyr, liv. Ill, ch. ii.
2 Albert d'Aix, liv. IL
3 Raimond d'Agilers.