CHAPITRE VI
Mais ceux qui décidèrent surtout le gain de la bataille, ce forent Godefroi et Boémond. Galopant en tous sens, leurs larges épées, promenées à droite et à gauche, abattaient sur leur passage de longues files de cadavres mutilés^ !
Les Turcs n'avaient pas tardé à reconnaître qu'ils avaient affaire à de tout autres ennemis que les premiers pèlerins. Aux élans d'une présomptueuse audace succéda bientôt chez eux ràpre courage du désespoir ; mais ce fut en vain. Rien ne pouvait résister à ces guerriers d'Occident armés de foi au dedans et de fer au dehors*. A la nuit, l'armée de Eilidj- Arsian fuyait en désordre dans les montagnes, d'où elle était venue le matin en si imposant appareil. Quatre mille infidèles jonchaient le champ de bataille.
Les vainqueurs, qui n'avaient pas perdu moins de deux mille hommes, déshonorèrent leur triomphe par des actes d'une barbarie inutile, imitée des usages musulmans. Ils coupèrent les tètes des morts et des blessés, et les attachèrent aux arçons de leurs selles. Tout le camp applaudit à ces hor* ribles trophées. Les machines de guerre , dressées devant les remparts, en jetèrent un grand nombre dans l'intérieur de la place ; et ce témoignage de la défaite du sultan mit la consternation et le découragement dans la garnison turque. Mille autres tètes, enfermées dans des sacs, furent envoyées à l'empereur. En voyant s'afiSrmer la supériorité des croisés , le prudent Alexis resserra avec eux son alliance. Il leur fit parvenir à pleins chariots de somptueux présents. Par son ordre , des vaisseaux grecs apportèrent pour leur approvisionnement , au port voisin de Civitot, aujourd'hui Ghio , des denrées de toute espèce : des grains, de la viande, du vin, de l'huile et de l'orge \ L'abondance reparut après une longue disette sous les tentes des pèlerins.
Grâce à ce secours et à la sécurité que leur donnait la
1 Albert d'Âix,Uv.n.
^ Expression dont se sert saint Bernard en pariant des Templiers.
3 Albert d'Aix, liv. II.
destruction de l'armée ennemie , ils poursuivirent avec plus d'activité et d'ensemble les travaux du siège.
Une des causes qui en retardèrent la marche et qui devaient souvent, par la suite, paralyser, jusqu'à la compromettre , la grande expédition , c'était l'absence d'un chef unique. La direction générale appartenait au conseil des princes, c'està-dire des grands feudataires , vassaux immédiats des couronnes d'Occident , dont chacun avait groupé autour de sa bannière suzeraine le baronnage et les contingents roturiers d'une province. C'est dans ce conseil, en quelque sorte fédéral , que se discutaient et se décidaient, à la pluralité des suffrages, les affaires importantes. Quant à l'exécution, nul seigneur n'était spécialement délégué pour la diriger, et ne possédait à cet effet une autorité réelle sur ses pairs féodaux.
L'influence latente attachée à un nom, à une réputation ou à un caractère , et que les assemblées délibérantes subissent toujours plus ou moins à leur insu , semble avoir appartenu d'abord, tantôt à la dignité religieuse du légat Âdhémar , tantôt à la vieillesse expérimentée du comte de Saint-Gilles , tantôt à l'éclat du sang royal qui constituait pour Hugues de Vermàndois son unique titre au surnom de Grand, tantôt enfin à Tascendant d'une bravoure héroïque, jointe à une haute sagesse, qui faisait de Godefroi un oracle dans les discussions et un modèle de chevalerie sur le champ de bataille. Garce n'est que graduellement, à mesure que des circonstances difficiles mirent plus en relief ses rares qualités personnelles, que le duc de Lorraine arriva à être de fait, . sinon de titre, comme l'appelle un historien % <ic le chef des conseils , le guide des pèlerins ^ .
Donc, au siège de Nicée , il n'y avait point de tactique commune. Les princes des différentes nations organisaient les moyens d'attaque à leur guise , et sous leur propre responsabilité. C'étaient en général les flottilles de Gènes ou de Pise,
1 AU)ert d'Âix , Uv. lU.