‹ Godefroi de BouillonChapitre 59 sur 141 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

courtines et les tours. Les capitaines rivalisaient à qui aurait ouvert une brèche le premier.

Vers la porte du midi s'élevait une tour plus haute et plus forte que les autres. Elle protégeait le palais où Eilidj -Ârslan avait laissé sa femme et ses enfants. Le comte de Toulouse la faisait battre sans relâche depuis plusieurs jours par des pierriors d'une puissance extraordinaire , et cependant les solides assises de la construction avaient tenu bon jusque-là. Enfin, le jour même où l'edceinte tout entière retentissait du Tracas des projectiles , la tour du midi, ébranlée peut- être par la commotion des ouvrages voisins , présenta quelques crevasses. Aussitôt le reste de l'armée se joint aux Provençaux pour en achever la destruction ; de nouveaux mangoneaux lui sont opposés , et d*intrépides mineurs s'avancent, sous une galerie couverte , pour en saper les fondements. Les Turcs épouvantés font pleuvoir, du haut des remparts , sur les travailleurs, des flots d'huile bouillante et des étoupes enduites de poix enflammée. La carapace d'ais et de claies prend feu, se consume, et les chrétiens sont forcés à la retraite , quand ils avaient déjà pratiqué une brèche suffisante pour le passage de deux hommes.

Parmi les défenseurs de la place occupés sur la muraille à empêcher par mille stratagèmes l'approche des assaillants, on remarquait un Turc d'un aspect farouche , d'une grande taille et d'une force prodigieuse. Maniant l'arc avec une adresse redoutable, il tenait en échec, presque seul, le vasselagede Godefroi de Bouillon : il provoquait les chrétiens dans leur langue, qu'il parlait quelque peu, et il les appelait couards. On eût dit qu'un sortilège le rendait invulnérable, car les flèches sifflaient autour de sa tète, s'enfonçaient même dans son armure , et il demeurait impassible. A la fin , fier de la terreur qu'il inspirait , il poussa la bravade jusqu'à rejeter son bouclier et à présenter aux coups de l'ennemi sa poitrine découverte. Le duc de Lorraine saisit alors une arbalète, s'approche, abrité par deux pavoiseurs, et décoche un car-

reau qui va percer de part en part le géant. Il chancelle et tombe lourdement au pied de la muraille : une immense acclamation salue ce nouvel exploit du plus vaillant des princes croisés.

La nuit mit fin au combat avant que les mineurs eussent pu reprendre leurs travaux à la base de la tour du midi.

Le lendemain matin , les chrétiens consternés virent que leur brèche n'existait plus. Les Turcs l'avaient bouchée pendant la nuit, en entassant à Tintérieur de la tour d'énormes blocs de maçonnerie. L'œuvre entière des assaillants était à recommencer.

Alors le cœur manqua aux plus braves , et personne n'était plus disposé à attaquer ces remparts, qui renaissaient de leurs ruines comme par enchantement. Après plusieurs jours d'anxiété, on vit se présenter au conseil un ingénieurlombard, qui oflrit d'abattre la fatale tour avec une machine de son invention, ne demandant qu'à être indemnisé de ses dépenses. On l'accueillit, et on mil à sa disposition tous les ouvriers de l'armée. Bientôt il eut construit une nouvelle galerie , revêtue de claies solidement agencées, et dont la couverture, au lieu d*être horizontale , formait un plan incliné. Remplie de mineurs bien pourvus d'armes défensives, elle fut roulée jusqu'à la base de la tour. En vain les Turcs y jettent d'en haut des pierres et des matières enflammées : tous les projectiles glissent sur la pente du toit, et les chrétiens poussent la sape avec autant de sécurité que d'ardeun Ils creusent la terre , dégagent les fondations et en détachent de grosses pierres , immédiatement remplacées par de forts é tançons de chêne, pour empêcher l'écroulement partiel de l'édifice. A la fin, un large pan de mur^ entièrement suspendu sur le vide, ne reposait plus que sur une espèce d'ouvrage en pilotis. L'ingénieur lombard qui avait conduit toute l'opération &it remplir l'excavation béante d'un entassement de paiUe, de roseaux et d'étoupes, auquel il met le feu ; puis il emmène ses auxi*liaires, toujours abrités dans leur cage roulante.

Page 1