‹ Godefroi de BouillonChapitre 60 sur 141 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Au milieu de la nuit^ la ville et le camp furent subitement réveillés par une secousse violente du sol , accompagnée d'un craquement épouvantable. On eût dit d'un coup de foudre répondant à un tremblement de terre. C'était la tour du midi qui s'écroulait ^

Dès lors Nicée n'avait plus aucune chance de résistance. Voulant se dérober aux horreurs d'un assaut ^ la sultane chercha à s'enfuir, cette nuit-là même, par le lac, avec ses deux fils. Mais la flottille chrétienne arrêta les fugitifs. Ce dernier malheur acheva de désespérer la garnison , et la détermina à solliciter des princes une capitulation. Tatice au nez coupé en transmit aussitôt la nouvelle à l'empereur, qui envoya, pour négocier, son familier Boutoumites. Soit à l'insu des chefs croisés, soit qu'il eût obtenu par ruse les pleins pouvoirs du conseil, ce Grec alla seul parlementer dans la ville, et servit habilement les vues politiques de son maître. Il repré* senta les Francs comme des barbares et des fanatiques, incapables de traiter avec modération les vaincus, et prêts, par amour du pillage , à saccager la ville si on la remettait entre leurs mains. Ils avaient, disait-il, d'autant moins de raisons de l'épargner et de s'intéresser à sa prospérité, qu'elle était trop éloignée du royaume qu'ils se proposaient de fonder en Palestine, et qui était Tunique but de leur armement. Il les pressa vivement de se rendre à Alexis, qui, par politique autant que par générosité, devait leur assurer les conditions les plus avantageuses. La cité de Nicée, en revenant à l'empire dont elle avait été démembrée depuis peu, ne serait pas soumise; elle serait incorporée à un État puissant, auquel ses traditions et ses mœurs la rattachaient. Elle devait trouver dans son nouveau maître non un conquérant, mais un prolecteur.

Ces considérations ne pouvaient manquer d'être d'un grand poids sur les habitants indigènes; Aux Turcs, réel-

t Albert d'Âiz, liv, II; Guillaume de Tyr, liv. III, ch. x.

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lement maîtres de trancher la question, et à qui l'issue importait plus encore qu'aux Nicéens^ il fit valoir la clémence de son souverain : il leur promit , clause à peu près inouïe alors dans un traité de cette nature , non-seulement la vie, mais la liberté. Aussi obtint -il facilement gain de cause y et les étendards de Byzance remplacèrent , le jour même, sur les remparts de la ville le drapeau noir des Seldjoukides ^ C'était le 20 juin 1097. La seule satisfaction que Boutoumitès stipula au profit des véritables vainqueurs, les croisés, ce fut la remise de tous les prisonniers chrétiens faits par les infidèles.

La garnison turque , immédiatement remplacée par des troupes grecques, fut dirigée sur Pélécane, où l'empereur avait déjà reçu la femme et les enfants de Eilidj-Arslan. Il témoigna à ses captifs de tout rang beaucoup d'égards , et , peu de jours après, il leur rendit la liberté, sans rançon ni condition d'aucune sorte. Faut -il voir dans cette mesure, comme Font fait la plupart des chroniqueurs latins, le dessein perfide d'accroître le nombre des ennemis des croisés? Il est plus vraisemblable de supposer qu'Alexis, incapable, à coup sûr, d'accomplir gratuitement une bonne action , se proposa , par ce rare exemple de générosité , de déterminer les autres villes qui seraient postérieurement assiégées à se rendre à lui plutôt qu'aux Francs. Bien qu'aux termes de ses conventions avec les princes ceux-ci dussent lui restituer tous les pays enlevés par les Musulmans au sceptre de ses prédécesseurs, il attachait une grande importance à les recouvrer ainsi directement, sans avoir l'air de les devoir à la libéralité de ses alliés. Cette combinaison ne flattait pas seulement son orgueil, elle lui permettait d'éluder ses propres engagements, ainsi qu'il le fit pour Nicée. II avait juré de laisser aux croisés, en indemnité de leurs fatigues, le butin des villes qu'ils lui rendraient

1 GuiUaume de Tyr, liv. 111 , cb. xii.

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