CHAPITRE VI
après les avoir prises. Sous prétexte que la reddition de Nicée avait été faite à ses officiers, il prétendit ne rien devoir aux soldats qui avaient réduit la place à la nécessité de capituler. Il n'était pas homme cependant à s'aliéner maladroitement d'aussi utiles auxiliaires , en train de restaurer son empire sans qu'il lui en coûtât ni périls ni fatigues. II envoya aux chefs de riches présents. La ce menue gent i) ebt beau, après cela, réclamer la part de récompense que lui assuraient les traités; la plupart des barons, personnellement satisfaits, ne prêtèrent aucune attention aux criailieries des roturiers. Godefroi et quelques autres des plus sages reconnurent bien que les plaintes étaient fondées; mais ils s'appliquèrent à les calmer et à éviter des démonstrations stériles, qui ne pouvaient, en ce moment, que manifester l'impuissance du peuple pèlerin à se faire justice. Ils se réservaient de profiter de la leçon pour l'avenir.
Après une semaine de repos, le 29 juin, Tarmée quitta le camp de Nicée, et reprit sa marche vers la Syrie ^ Elle partit tout entière, ne prenant pas même le soin de maintenir ses communications ouvertes avec TEurope , en plaçant des postes d'observation sur ses derrières. Il est à remarquer que les chefs de la première croisade, quelle que f&t d'ailleurs leur valeur individuelle, ne montrèrent jamais dans la conduite de l'expédition aucun souci des précautions ordinaires de la stratégie. Ils se mirent donc à marcher devant eux sans trop savoir oà , se laissant guider par le Grec Tatice.
Ce n'est pas qu'ils eussent confiance dans cet officier d'Alexis au point de s'en rapporter à sa vigilance du soin de leur salut commun ; mais ils se croyaient absolument maîtres désormais de la situation dans toute l'étendue de la sultanie de Roum. Ils comptaient n'y avoir plus à lutter que contre des forces inertes, les embarras, à vrai dire considérables, du climat et du sol : les accablantes chaleurs, la
1 GaiUattme 4e Tyr, Ut. UI| ch. xiii.
disette d'eau et la difficulté des chemins, à peine tracés, à travers des contrées montagneuses , et où une longue série de guerres intestines avait interrompu toutes les relations de la vie civilisée. Chemin faisant, ils s'occupaient de christianiser sommairement le pays, en brûlant les mosquées ou en les convertissant en églises ; et, n'ayant pas trouvé d'abord d'ennemis pour s'opposer à ces exécutions, ils s'imaginèrent qu'ils n'avaient plus rien à craindre, etqu*ils avaient anéanti devant Nicée toutes les forces dont Tislamisme pouvait disposer dans TAsie Mineure.
Cette illusion devait peu durer. Les Turcs avaient, en effet, disparu des environs de Nicée; mais ce peuple, pour qui ses nouvelles conquêtes n'étaient qu'une sorte de campement, de poste avancé où il conservait une organisation militaire, s'était simplement replié devant les croisés, afin de fondre sur eux en plus grandes masses au moment favorable. Kilidj-Arslan, à la tète de près de deux cent mille hommes réunis de tous les points de son vaste empire, se tenait aux aguets dans les montagnes de la petite Phrygie. Informé de tous les mouvements des chrétiens par un espionnage incessant, il les suivait à une faible distance, sans que rien leur ftf soupçonner ce terrible voisinage. Il comptait sur leur aveugle sécurité pour leur faire bientôt expier sa récente défaite. Il n'en attendit pas longtemps l'occasion.
Après avoir marché pendant deux jours en une seule colonne, les chrétiens bivouaquèrent, le soir du 30 juillet, au bord d'un cours d'eau, près d'un pont, au lieu appelé Leucœ K Le lendemain , sans doute pour éviter la chaleur , on leva le camp dès l'aube, et avant même qu'il fit complètement jour. Au milieu de la pénombre qui régnait encore, les troupes, en sortant du pont , se partagèrent en deux corps,
1 Ce détail et tous les rensei^ements topographicpies qai saivent sur la bataille de Dorylée sont donnés d'après la carte de J.-S. Jacobs, jointe au tome I du Recueil des historiens occideniaux des croisades.