CHAPITRE VI
présentaient le plus étrange contraste avec la cavalerie plus pesante des chrétiens , brandissant de fortes lances de frêne et battant les flancs des destriers d'une large épéeà deux tranchants. Les belles armures métalliques des Turcs, réfléchis* sant| dans la profondeur infinie de leurs lignes de bataille, les premiers rayons du soleil , achevaient de leur donner un aspect formidable. Soudain ils poussèrent une clameur farouche qui, mêlée aux hennissements des chevaux et au vacarme des trompettes et des tambours, couvrit lescom-mandements militaires des Francs. En même temps le ciel fut obscurci d'un nuage de flèches. Les gens de trait de Tarmée normande, tous fantassins, ripostèrent vainement : leurs javelots ne pouvaient atteindre ces hardis cavaliers qui, leurs carquois vides, se dérobaient avec la rapidité de Téclair derrière un nouveau front d'attaque, prêt lui-même à exécuter une décharge non moins rapide, pour imiter aussitôt la même évolution en démasquant d'autres tireurs.
Les chevaliers normands, coiffés du heaume de fer, l'écu tendu en avant du visage et de la poitrine, les membres protégés par le haubert, supportaient sans trop de pertes cet incessant ouragan de projectiles; mais les chevaux tombaient en grand nombre : quelques-uns, plus ou moins grièvement blessés, se cabraient, bondissaient à travers les rangs et y jetaient la confusion.
La tactique des Turcs, qui était de harceler l'euDemi pour, l'obliger à prendre l'offensive et lui faire quitter ses positions, ne tarda pas à leur réussir. Après avoir essuyé quelque temps, immobiles mais la rage au cœur, les décharges des archers musulmans, les corps de Tancrèdé et de Robert, impatients de prendre part à une lutte active , s'ébranlent , se forment en colonne, passent la rivière, et se précipitent, lance baissée, contre les escadrons turcs. Devant cet élan furieux et aveugle, ceux-ci s'écartent, se dérobent, se replient, se dispersent, se rallient sur mille points, lâchent leurs flèches en fuyant, tourbillonnent de tous côtés, et sont partout insai-
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sissables. Les lances, les lourdes épées de la cheyalerie s'agitaient et tournoyaient dans le yide. Cette mêlée sans combat a dans un instant détruit tous les ayantages du plan de Boémond : la rivière dégarnie laisse le camp à découvert. Pendant que les Français et les Italiens sont répandus en désordre sur un vaste champ de bataille , le sultan lance une troupe légère qui passe le gué et pénètre jusqu'à Tenceinte des chariots ^ gardée par les réserves de fantassins. En se voyant tournée, la chevalerie revient sur ses pas, serrée alors de près par les masses compactes de l'ennemi , obligée à une lutte corps à corps , et s'ouvrant à grands coups d'épée un passage parmi les escadrons turcs qui essaient de l'envelopper. Elle rentre au camp en tumulte, pèle- mêle avec l'ennemi. Irrésistiblement refoulée vers le retranchement qui formait son dernier asile, elle bouscule y en y arrivant, les lignes des fantassins, les foule aux pieds, les écrase et contribue elle-même à achever le désastre de l'armée chrétienne.
Dans cet étroit espace, oti piétons, cavaliers, femmes, vieillards, se trouvaient confondus, la cohue était affreuse et la panique lamentable. Plus de cent mille archers y faisaient pleuvoir des flèches empoisonnées ; mais ils ne parvinrent pas à rompre la muraille vivante que leur opposaient les chevaliers. Le camp resta ainsi cerné , criblé jusqu'à midi.
c Cependant , dit un témoin de cette scène ^ , notre attitude , . c que les Turcs attribuaient à l'audace, n'était, au contraire, c que l'effet de la peur. Pressés les uns contre les autres c comme des moutons dans une bergerie, l'effroi nous tenait c immobiles. L'air retentissait des cris féroces des assaillants c et des cris de détresse des enfants et des femmes. Désespéc rant d'échapper vivants, nous nous recommandions à la c miséricorde divine. Il y avait parmi nous quatre évoques € et beaucoup de prêtres. Tous, revêtus d'ornements blancs.
1 Foucher de Chartres , ch. v.