‹ Godefroi de BouillonChapitre 64 sur 141 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

<L chantaient et priaient avec larmes, et une foule des nôtres « se précipitaient à leurs pieds pour se confesser. »

Les femmes allaient au péril de leur vie relever les blessés, et les soignaient sous les tentes; d'autres puisaient de Teau au marais voisin pour désaltérer les preux qui soutenaient Tefiort de toute l'armée ennemie. On raconte que beaucoup parmi les plus jeunes d'entre elles , affolées de terreur au point d'abjurer leur foi et leur vertu , se paraient de leurs plus beaux atours, dans l'espoir de charmer les vainqueurs et d'éviter la mort en se dévouant à la vie des harems !

Cependant Boémond , à la tète du troisième corps, dont il avait su maîtriser l'ardeur lors de la charge imprudente de ses compagnons au delà du fleuve, s'efforçait d'arrêter» de couper le flot grossissant des envahisseurs et de dégager le camp. Il avait rallié autour de lui quelques débris des deux premières troupes, échappés par une prompte retraite au mouvement tournant des escadrons ennemis. Il faisait sur les flancs et sur les derrières de l'armée du sultan une diversion puissante, qui permit aux chrétiens vaincus de prolonger jusqu'au milieu du jour leur résistance. Tancrède le secondait avec son impétueuse bravoure. A un moment, le jeune chevalier parvient même à réoccuper le mamelon où son oncle s'était posté le matin : il intercepte ainsi la communication entre les deux camps. Mais la poignée de vaillants hommes qui l'entourait se voit aussitôt assaillie par une troupe innombrable de Turcs. Ce monticule devient le théâtre d'un affreux carnage. Les Turcs suspendent à l'épaule les arcs qu'ils ne peuvent manier à si petite portée : tendus sur le cou de leurs chevaux , se couvrant la poitrine d'un petit bouclier rond et échancré , brandissant le cimeterre, ils cherchent à se frayer un passage dans les rangs pressés des Italo- Normands. Ceux-ci, abrités derrière leurs écus, opposent les mille pointes de leurs lances , dont la longueur maintient toujours à distance la première ligne des ennemis. Chaque coup de lance, poussé par une main ferme, désarçonne et fait rouler

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au bas du mamelon un cavalier musulman. Impuissants à franchir cette barrière vivante et meurtrière, les ennemis reculent de quelques pas et ressaisissent Tare. De nouveaux renforts leur arrivaient à chaque instant ; le mamelon est criblé d'une grêle de flèches ; les chrétiens ont beau faire audessus de leur tète une sorte de toiture avec leurs écus , le tir habile et incessant de Tennemi les décime. Tancrède voit tomber près de lui son frère Guillaume , blessé à mort; tout autour la plaine était jonchée de cadavres : plus de quatre mille croisés avaient déjà trouvé la mort dans cette fatale journée. Pour comble, Tavant- garde de Eilidj-Ârslan venait enfin de forcer l'enceinte des chariots : les Turcs, maîtres de cette position si longtemps disputée, s'y enivraient de carnage. Les hurlements de joie du vainqueur, les cris sinistres des femmes et des enfants égorgés remplissaient l'air. Déjà une longue file de captives, poussées par des escortes brutales, s'acheminaient vers le camp du sultan, chargées de leurs propres dépouilles et de celles de leurs frères immolés.

A cette vue, les soldats de Tancrède, épuisés de fatigue , ne conservant nul espoir de salut , lâchent pied et abandonnent le mamelon.

Mais en ce moment même on entend derrière les collines retentir un cri immense : Dieu le veutl De nouvelles bannières féodales apparaissent sur les hauteurs. C'était Godefroi , suivi de quarante mille hommes de troupes fraîches.

Boémond avait dès le matin envoyé un messager à sa recherche pour l'avertir de la bataille. Laissant aux fantassins la garde du camp , toute la cavalerie était partie au galop vers la vallée de Dogorgonbi ; à sa tète marchaient, avec le duc de Lorraine, ses deux frères, le comte de Flandre et Hugues de Vermandois. Tous, hauts barons ou modestes vassaux, couraient à ce carnage c comme s'ils eussent été conviés à un délicieux banquet ^ » .

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Le soleil était à la moitié de sa course , lorsqu^on vit étin* celer leurs armes au sommet de la montagne qui dominait le champ de bataille. Leur cri de guerre , répété par toutes les compagnies normandes , frappe les Turcs de stupeur. En un instant les vaillants hommes de Lorraine et de Provence, descendant en lignes pressées, la lance en arrêt, ébranlent la vallée sous le galop rapide de leurs quarante mille destriers ; ils entrent dans la mêlée comme un tourbillon.

En voyant leur élan , Eilidj -Ârslan , malgré l'énorme supériorité numérique de ses forces, reconnaît l'impossibilité de leur tenir tête. Il rallie à la hâte ses escadrons victorieux, leur fait franchir la rivière et gravir, avec une merveilleuse rapidité, les montagnes de l'autre rive, qui étaient encore couronnées de ses réserves. De ces positions élevées, il pensait braver Tattaqne des Francs et couvrir les convois de butin et de prisonniers dirigés sur son camp.

Mais rien ne pouvait arrêter l'impétuosité des soldats de Godefroi. Témoins des désastres de leurs frères, animés par les exhortations des prêtres , excités par les cris de vengeance des femmes, ils brûlent de laver dans le sang des infidèles la honte momentanée du nom chrétien. Leur ardeur relève et transporte ceux même qui , aux prises depuis Taurore avec Tennemi, semblaient, un instant auparavant, exténués de fatigue.

Aussitôt qu'ils ont pu se reconnaître sur le terrain évacué par les Turcs, les princes organisent l'ensemble des troupes. Raimondet ses Provençaux occupent le centre ; Godefroi, avec les comtes de Flandre et de Blois, commande Taile droite; l'aile gauche, sous les ordres de Boémond, de Tancrède et de Robert Courte -Heuse, se compose des Normands et des Italiens. La direction de l'arrière -garde, corps de réserve et d'observation, est conférée au chevaleresque et prudent évêque du Puy .

Le front tout hérissé de fer de la nouvelle armée s'ébranle tout à coup, au bruit tumultueux des instruments et au cri

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de : « Dieu le veut I Dieu le veut ! ]> Ils passent en bon ordre le fleuve y traversent la plaine sans le moindre arrêt , et commencent à escalader la montagne. Dans cette course ardente, la fumée qui s'élevait des flancs des destriers enveloppait les bataillons comme un nuage. Les Turcs, silencieux, immobiles, regardaient monter cette marée d'hommes. La lassitude , une sorte d'effarement stupide, la position resserrée du terrain , les empêchent de recommencer les brusques et rapides évolutions qui les avaient si bien servis lors de la première charge des Normands. Ils essaient cette fois de faire face aux assaillants en les criblant de flèches. Mais les croisés montent toujours. Ils abordent le plateau, accablent d'un choc irrésistible la profonde masse des musulmans , et renfoncent sur toute la ligne. Leurs longues lances plongent et replongent dans cette cohue. Impossible aux Turcs de se dérober au massacre par une dispersion simulée, suivant leur tactique habituelle , pour reprendre position sur un point plus favorable : ils avaient été tournés et enveloppés par le corps du légat Âdhémar ! Il ne reste qu'à tenter une fuite désordonnée à travers les rochers. Confiants dans l'agilité de leurs coursiers , à qui Téperon était inconnu et qu'ils excitaient à grands coups de rênes, ils s'y lancent, mais n'y trouvent point le salut. Godefroi et ses compagnons les poursuivent , les talonnent sans merci , la lance dans les reins , ne leur laissant pas le temps de se reformer detlistance en distance et de Iftcher , par une subite volte-face, leur redoutable pluie de flèches.

La poursuite effrénée, inexorable, ne se ralentit pas pendant l'espace de deux lieues , jusqu'au camp de Kilidj -Ârsian , où les fuyards ne mirent pas même pied à terre. Les chrétiens s'y arrêtèrent haletants , épuisés , rassasiés aussi de carnage. Leur revanche durait depuis près de trois heures : ils avaient fait mordre la poussière , si l'on en croit quelques historiens , à plus de vingt mille Turcs , dont trois mille officiers. De leur côté les pertes étaient considérables : on comptait quatre

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