CHAPITRE VI
mille morts, mais presque tous gens du menu peuple, de Tun et de Tautre sexe, appartenante la masse des pèlerins, ou à ces compagnies de milices roturières qui n'avaient point les armures protectrices de Thomme noble.
Le succès final des croisés, après les terribles péripéties de cette journée, tient du prodige, surtout quand on songe qu'à plus de cent cinquante mille Sarrasins, admirablement armés et équipés, ils ne purent opposer, même à l'arrivée de Godefroi, plus de cinquante mille combattants. La bravoure audadeuse des infidèles, Tétrangeté de leur armement, inconnu des Occidentaux, leur tactique nouvelle et pleine d'imprévu : tout concourait , avec leur nombre , pour les rendre invincibles.'leurs ennemis triomphants ne leur marchandèrent point le témoignage d'une admiration naïve. « Les Francs eux-mêmes, dit Guibert de Nogent, reconnaissent qu'ils n'ont vu nulle race d'hommes qui puisse être comparée à celle des Turcs, pour la finesse de l'esprit et pour la vaillance. Ils furent presque réduits au désespoir par l'étonnement que leur causèrent les armes dont ceux-ci se servaient, et dont les nôtres n'avaient jusque-là aucune connaissance. Les Francs ne pouvaient non plus se faire une idée de leur dextérité dans le maniement des chevaux , et de la promptitude avec laquelle ils évitent les attaques et les coups de leurs ennemis, ayant l'habitude de ne combattre et de ne lancer leurs flèches qu'en fuyante » Un autre historien ' constate, non sans une satisfaction évidente, que cette vaillante uation se vantait, on ne sait par exemple sur quel fondement , d'avoir une origine commune avec les Francs.
Les croisés, loin de s'enorgueillir de leur propre victoire, se plurent à Tattribuer à une intervention divine. On se racontait le soir, au bivouac, que deux chevaliers, d'un visage admirable et couverts d'armures étincelantes, avaient
1 Guibert de Nogent, liv. III.
2 Baudri, Ut. II, cité par Michaud , Hist. des eroisades, 1. 1 , p. 234.
combattu en tète des chrétiens et avaient causé seuls la déroute des infidèles. C'étaient des prisonniers turcs qui avaient fait d'abord ces récits merveilleux. Peut-être, frappés de terreur par l'intrépidité des chefs qui commandaient la terrible charge , les avaient-ils pris pour des cavaliers célestes et invulnérables.
Les vaincus continuèrent de fuir pendant deux jours sans que personne les poursuivit , si ce n^est le Seigneur lui-même^. Quelques jours plus tard , les croisés trouvèrent leur route semée de cadavres d'hommes et de chevaux : ces malheureux avaient galopé jusqu'au dernier souffle, et nul ne s'arrêtait dans sa course qu'en mourant. Aussi leur fit- on peu de prisonniers; mais on délivra tous ceux qu'ils avaient emmenés eux-mêmes dans la matinée et parqués dans leur camp'.
Les vainqueurs employèrent leur soirée au pillage de ce camp, où Eilidj-Arslan avait réuni des approvisionnements immenses et toutes les recherches du faste oriental. On y trouva en abondance des grains, du vin, des bestiaux et des bêtes de somme. Les chameaux, qu'ils virent là pour la première fois, causèrent aux chrétiens autant d'effroi que d'étonnement. Ils s'émerveillèrent des formes étranges et des riches ornements des tentes et des pavilbns, sorte de luxe trèsapprécié des Turcs, peuple essentiellement militaire et nomade. Tout le butin fut chargé sur les bêtes de somme et amené en triomphe au bivouac de Dogorgonhi, où l'infanterie de Godefroi et de Raimond avait rejoint les corps normands. Ceux qui avaient perdu leurs chevaux montèrent les élégants coursiers abandonnés en très-grand nombre parles vaincus : une foule de soldats s'en allèrent même dépouiller les cadavres de leurs vêtements précieux et de leurs armes , et les gens de trait remplirent leurs carquois avec les flèches qui couvraient le champ de bataille.
i Albert d'Aix, Ut. II.
^ Foucher de Chartres, liv. V.
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Le lendemain y les croisés ensevelirent leurs morts; le clergé leur fit de pompeuses funérailles , et la foule les honora comme des martyrs ^ .
On passa trois jours à se reposer des fatigues de cette mémorable journée , à faire le partage du butin et à s'organiser pour continuer l'expédition. Malheureusement il ne régnait dans ces armées aucun ordre pour la distribution des vivres ; les capitaines ne montraient pas moins d^imprévoyance que les soldats. Les provisions trouvées au camp des Turcs furent, dès le principe, gaspillées sans discernement et sans mesure. Les chevaliers et le peuple célébrèrent leur victoire par des festins qui dégénérèrent souvent en orgies, n'ayant nul souci des ressources que pourraient leur offrir les pays inconnus où ils étaient sur le point de s'engager.
Telle fut la bataille de Dorylée , qui inaugura brillamment la guerre sainte. Quoique les chrétiens n'eussent pas tiré tout le parti possible de leur victoire en poursuivant sans relâche les troupes du sultan de Roum et en achevant de les écraser, le succès de cette journée n'en fut pas moins décisif, en ce qu'il ouvrit devant les croisés tous les passages de l'Asie Mineure.
1 Robert le Moine, liv. III. — < L'emplacement où les deux armées se rencontrèrent, la vallée Dogorgonhi, Gorgonia ou Ozellis, paraît être le même que la localité aujourd'hui appelée In-Eunu, à quatre heures de marche au N.-O. de Dorylée , la moderne Eski-Schehr. TeUe est , du moins, l'opinion deB. Poujoulat et de Michaud. > (Dulaurier, Documenta armôniem sur les croisades^ 1. 1, p. 29, note 1.)