‹ Godefroi de BouillonChapitre 67 sur 141 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

en fournaises les gorges où cheminaient les soldats. Pour comble d'horreur, on n'y rencontrait pas une source d'eau Tive, pas une citerne. Les voyageurs furent en proie à des soufiGrances atroces : en un seul jour il périt plus de cinq cents personnes ^ Le fléau semble avoir atteint surtout les femmes , qui suivaient en grand nombre , on se le rappelle , les divers corps d*armée. Beaucoup d'entre elles, disent les historiens , abandonnaient sur ce sol de feu leurs nouveaunés , aussitôt morts que parus à la lumière. Des mères désespérées , serrant contre leur sein aride des nourrissons expirants , se roulaient par terre, à la vue de tout le monde , et imploraient comme une grâce d'être délivrées de cette vie de torture '•

Au milieu de ce hideux spectacle et de ces cris déchirants, la foule des guerriers passait silencieuse et accablée. Les hommes les plus robustes se soutenaient à peine : ruisselants de sueur, la bouche béante , les narines dilatées , ils n'attiraient dans leur poitrine qu'un souffle enflammé qui les suffoquait.

Les troupeaux de gros et de menu bétail , emmenés du camp des Turcs, moururent pour la plupart , ainsi que les bêtes de somme : l'armée voyait finir, sans les consommer, tous ses approvisionnements. Les destriers de bataille, quoique entourés des soins les plus attentifs, s'affaissaient souvent aussi sous leurs cavaliers. On en fut réduit à les conduire ou plutôt à les traîner par la bride, haletants, la tète baissée, les jambes chancelantes « incapables de rendre aucun service. Une perte beaucoup moins appréciable, mais qui ne laissait pas de peiner les chevaliers, ce fut celle des faucons, des . éperviers et des meutes, dont ils s'étaient fait suivre en Asie, et qui n'échappèrent qu'en bien petit nombre aux rigueurs du fléau.

1 Goilbraine de Tyr, liv. UI, du xn* s AU»ertd'Aix,liT. m.

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Cependant les chiens de chasse , agiles et courageux, quittaient à chaque instant leurs maîtres et parcouraient, tant qu'il leur restait un souffle, les sentiers des montagnes à la recherche d'une source. Un jour, plusieurs reviennent couverts d'une poussière humide ^ Des soldats les suivent et aperçoivent, 6 miracle ! une rivière limpide. L'armée aussitôt se précipite sur leur trace : lès hommes, les chevaux se jettent dans Teau pour y étancher leur soif. Mais le remède^ pris sans précaution , fut pire que le mal : plus de trois cents de ces imprudents expirèrent presque sur-le-champ, et une foule d'autres, gravement malades, se trouvèrent dans l'impossibilité de continuer leur route ^

Bientôt ceux qui avaient résisté à ces cruelles épreuves oubliaient leurs misères en entrant dans la plaine verdoyante, boisée et coupée de ruisseaux , au milieu de laquelle s'élevait la ville d'Antiochette '.

Cette cité chrétienne, heureuse d'échapper au joug musulman, fit à ses sauveurs un cordial accueil, et les chefs résolurent d'y faire prendre à leurs troupes plusieurs jours de repos. Néanmoins l'armée ne s'y arrêta pas tout entière. La surprise de Dorylée et les difficultés du passage dans les défil^ de la Phrygie avaient assez montré l'inconvénient de s'engager à l'aventure dans des pays inexplorés. On avait donc décidé de faire marcher désormais en avant des détachements, chargés d'éclairer la route de la grande armée et de lui préparer des vivres. Deux corps d'avant-garde furent ainsi formés sous le commandement, l'un de Baudouin de Boulogne, l'autre de Tancrède.

Les chefs des troupes laissées en séjour mirent à profit leurs loisirs, pour se livrer au passe-temps favori de la noblesse féodale, la chasse. Le duc Godefroi y fut des plus ardents. Un jour qu'il chevauchait seul dans une forêt gi-

1 Michaud, Histoire des croisades, t. I, p. 228. < Albert d'Aix, liv. 111, «t Guillaume de Tyr, liv. III, ch. xvi. S Aujourd'hui Akchehr.

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boyeuse , des cris d'angoisse frappeat son oreille. U court aussitôt sur le lieu d*où ib partaient » et aperçoit un pauvre pèlerin qui, occupé à ramasser du bois mort, avait été surpris par un ours aux proportions colossales , et était sur le point d'être dévoré par lui. Le malheureux , pour esquiver l'attaque de l'animal, tournait autour d*un gros arbre, et, serré de plus près de moment en moment, implorait d'une voix lammtable un secours qu'il n'osait espérer. Soudain un cri d'encouragement lui répond du milieu des broussailles ; un cavalier, Tépée à la main , se jette entre lui et l'ours : c'était le dnc. La bète se dresse alors, gueule béante, contre ce nouvel adversaire. Un duel effrayant s'engage. L'ours saute autour du cheval , ébranlant de ses grondements sourds les échos de la forêt, et prompt à se dérober aux coups d'épée de Godefroi. Enfin, d'un bond rapide, il atteint la poitrine du cavalier, l'embrasse, le serre dans ses pattes, le suffoque, le désarçonne, le roule par terre, et lui déchire la cuisse de plusieurs profondes morsures. Le duc trouve néanmoins l'énergie de se dégager de l'horrible étreiate et de se remettre sur pied; il se roidit, d'une main vigoureuse fait Iftcher prise à Tours, et lui plonge son épéedansle corps jusqu'à la garde. Hais le péril passé, l'athlète retombe épuisé, pâle et sans connaissance. Son sang coulait à flots. Le bûcheron, à peine remis de son épouvante , est obligé de laisser là son sauveur inanimé pour aller chercher du secours au camp. U y vole et revient bientôt suivi d'une foule en larmes, qui emporte le noble blessé sur un brancard ^

Jamais on ne vit, dit un historien, tant de deuil et de gémissements que cet événement n'en causa parmi les croisés de tontes les conditiras. C'était, en effet, une calamité publique, dont les conséquences pouvaient être jdus funestes à l'armée que la perte d'une bataille. Grâce aux soins em«* pressés des mires (médecins) les plus habiles, grftce surtout

1 AU)ert d'Âix , Ut. III ; Goillaame de Tjr , li? . III, ch. xvn.

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à la vigueur de son tumpérament, le duc revint à la vie. Sa

gnérison toutefois devait être lente, et de longs mois devaient

s'écouler avant qu'il pût paraître au conseil et remonter à

cheval.

A cette époque, on craignait aassi pour les jours du vieux comte de Toulouse, frappé à Àntiochette d'une maladie soudaine et très-grave. Durant une semaine, la désolation futgé- Qérale. On fît des prières publiques, et les seigneurs répandirent d'abondantes anmânes, pour obtenir la conservation des deux illustres capitaines. Dieu, en effet, ne les rappela point à lui avant la fin de la guerre sainte.

Leur convalescence prolongea beaucoup plus qu'on ne l'avait prévu le séjour d'Ântiochette, et ce retard rendit inutile, et même jusqu'à un certain pomt préjudiciable , l'expédition des deux corps d'éclaireurs.

Ceux-ci avaient d'abord marché à peu de distance l'un de l'autre , dans un pays presque dépeuplé , jusqu'à Héraclée * ; mais , n'ayant pas été rejoints par le gros de l'armée dans le temps convenu, Baudouin et Tancrède étaient partis sans attendre de nouvelles instructions, et sans même faire connaître leur itinéraire aux princes qui les suivaient.

Coupant au plus court dans la direction de la Syrie et de la Palestine, ils descendirent au sud-est, vers le littoral méditerranéen. Tancrède, le premier, engagé dans la vallée de Butrentum, franchit le passage célèbre connu dans l'antiquité sons le nom de Pylœ Ciliciœ, et appelé par les Arméniens Gouglag * ; il déboucha sans obstacle dans les fertiles plaines de la Cilicie, pendant que Baudouin , ayant poussé un peu trop vers l'orient, s'égarait dans les montagnes, et se laissait devancer par son rival de gloire. C'était, en effet, entre eux , à qui conquerrait le premier les terres et les châteaux de cette riche contrée.

< Aujourd'hui EreUi.

i Aujourd'hui Kal«k-Bc

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Cependant la grande armée | que Godefroi et Raimond accompagnaient en litière , avait pénétré dans la Lycaonie en prenant l'ancienne voie romaine déjà suivie par Tavantgarde. Les Turcs y avaient tout détruit dans leur fuite , et les pèlerins souffrirent d'une disette affreuse. Iconium % métropole de la contrée, était presque entièrement dépeuplée. Tout ce qu'elle put leur fournir, ce furent des outres pleines d*eau y pour traverser les steppes arides qui s'étendaient de là jusqu'à Héraclée. Mais impossible de se procurer ni vivres ni fourrages. Les croisés, riches ou pauvres, étaient réduits , pour ne pas mourir de faim , à froisser entre leurs doigts les épis y à peine mûrs , de quelques moissons échappées au ravage des Turcs. La sécheresse et la famiue, sévissant à la fois sur celle multitude, la mirent dans le plus pitoyable état. C'était un immense troupeau de mendiants faméliques, et non plus une armée. On n'y rencontra bientôt plus que de rares chevaux : on les avait tant surmenés dans les marches difficiles, qu'ils étaient morts de lassitude et de faim, même les meilleurs destriers des barons. Alors on essaya d'accommoder aux usages que les chevaux ne pouvaient plus remplir des animaux de gros et de menu bétail. C'était un speclacle en même temps grotesque et navrant de voir des seigneurs enfourcher, tout armés, des bœufs ou des vaches, el faire charger leurs bagages les plus précieux sur des chiens, des moutons , des cochons même * , s'en allant dans ce bizarre équipage, avec rimperturbable confiance et la joviale résignation des Français de toutes les époques, à la conquèle d'un vaste pays, couvert de cent places fortes et défendu par la plus courageuse nation de l'Asie.

Malgré ce désarroi , les vaincus de Dorylée n'osaient pas les affronter de nouveau. Un corps considérable de musulmans, revenu à Héraclée comme pour s'y défendre, s'enfuit

1 Ai:qourdhui Konieh , en Karamanie, 3 Foocher de Chartres, ch. V.

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à leur approche sans tenter la bataille y et ne repamt plus. L'islamisme, balayé de l'Asie Mineure, renonçait dès lors à disputer même le passage du Taurus. Il concentrait toutes ses forces au cœur de la Syrie , à Antioche.

Au sortir d'Héraclée, les colonnes chrétiennes , dont Go* defroi de Bouillon tenait toujours la tète, mais que sa maladie Tem péchait de diriger en personne, abandonnèrent la route royale qui avait conduit Tancrède en Cilicie. Elles remontèrent vers le nord-est, et s'enfoncèrent dans l'intérieur de la Cappadoce , jusqu'aux environs de Césarée. Ce mouvement , qui leur faisait tourner le dos à la Palestine , a été contesté par quelques historiens modernes des croisades » comme ne pouvant raisonnablement s'expliquer; mais le témoignage formel de deux chroniqueurs % qui faisaient partie de l'expédition et opérèrent eux-mêmes la marche sur Césarée, ne permet pas de la révoquer en doute. Quant aux motifs qui la firent exécuter, on les ignore. Peut-être fut-ce simplement une erreur, causée par l'ignorance des lieux; car, après avoir manqué le passage de Gouglag, force était, pour en trouver un autre, de longer, comme on le fît, le versant occidental de i'Anti-Taurus, jusqu'à la vallée du Pyrame.

Le pays parcouru dans ce long détour formait le royaume d'Arménie. Au milieu des profondes révolutions des États de rOrient, il avait eu des destinées étranges, et sa situation, à la fin du onzième siècle , y était unique. Réduit, il est vrai , à d étroites limites entre TËuphrate et la Cilicie, mais puissamment retranché dans Tenceinte des montagnes du Taurus, il renfermait encore, libre et pure, sa vieille race indigène. Elle avait su se garantir des invasions turques , et même , à la faveur de ces invasions engloutissant tout autour d'elle les autres provinces de l'empire grec, elle s'était soustraite à la domination des monarques de Constantinople.

Ces hardis montagnards se partageaient en plusieurs prin-

1 Foucher de Chartres , ch. v, et Robert le Moine, liv. m.

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cipautéS) dont les chefs, plus ou moins indépendants et mécne rivaux les uns des autres , recherchaient à Tenvi Talliance des croisés. Ils avaient, après la bataille de Dorylée, envoyé des députés au- devant de Godefroi et de ses compagnons pour leur jurer obéissance et leur offrir des secours. Peut-être le dessein de s'assurer ces favorables disposition^, et de les affermir, ne fut-il pas étranger à la marche de l'armée vers le nord. En effet, elle traversait ainsi les terres du grand chef arménien qu'on pouvait considérer comme le roi de toute la confédération. 11 s'appelait Constantin, fils deRoupen (ou Ruben), et faisait sa résidence au château de Valiga, forteresse du district de Gobidar, perchée sur un pic escarpé du Taurus cilicien, vers les derniers contre -forts de VA^ manus ^

A la hauteur de Césarée , la chaîne de l' Anti - Taurus était coupée par la vallée du Pyrame ou Djeyhàn, qui mettait en communication la Cappadoce avec la Cilicie supérieure. Une route militaire y avait été tracée à Tépoque de Tempire romain, pour relier Césarée et Marésie ou Marash. L armée chrétienne s'y engagea ; mais au delà de la ville de Coxon ' , la vallée se resserrait en un défilé sauvage, appelé Passe-de- Gaban, et auquel les pèlerins, à cause des fatigues qu'ils y

t La royauté nationale des Arméniens ayant fini dans la personne da roi Kadig II, assassiné en 1079, Roûpen^ un de ses officiers et son parent, se jeta dans les gorges du Taurus, et, avec le concours de ceui de ses compatriotes qui habitaient ces montagnes , enleva aux Grecs la fortei es&e de Patzerpert, district de Gobidar. Plus tard son fils, Constantin l«r, leur prit un autre cliàteau, Vahga(l092), y fixa sa résidence et en fit le berceau de la puissance des Koupéniens. (Documents arméniens, tome I , préface , L.) Dans la partie des montagnes où passa Tancrëde, commandait une autre famille , la plus puissanle après celle des maîtres de Vahga : c'était la dynastie des liétoumiens. Elle avait eu pour fondateur, en 1072,Oschin, prince arménien dépossédé par les Turcs , qui avait émigré en Giiicie avec ses deux frères Halgam et Pazouni. Abeighanb , seigneur du pays^ lui donna le château de Lampron (ancienne Nimroun). Cet Ûschin fut le père d'Ué* loum I«r. [Documenté arméniens j ibid. et p. xi.)

) Aujourd'hui Gueuksun.

endurèrent y ont donné le nom de Montagnes du Diable. Leurs chroniqueurs en ont tracé un tableau effrayant.

Dans cette gorge étroite et abrupte, où en maint endroit les rochers surplombent le cours de la rivière , Tarmée, exposée aux chaleurs torrides du mois d'août, vit se renouveler et s'aggraver encore les souffrances qu'elle avait déjà subies avant d'arriver à Antiochette. Sur le sentier rocailleux et glissant qui dominait, en le côtoyant, le lit du Djeyhân, deux hommes n'auraient pu se tenir de front. 11 était impraticable même à un seul cavalier : barons et sergents y cheminaient à pied , à la file , portant leurs armes suspendues au cou , s'accrochant péniblement aux anfractuosités de rocher. Impossible de se reposer ou même de ralentir son pas : chaque homme, emprisonné à son rang dans l'interminable défilé, arrêté d'un côté par le gouffre béant, de l'autre par une muraille de pierre brûlante, devait marcher jusqu'à la halte générale. Nombre de chevaliers , accablés du poids de leurs armes, les jetaient dans l'abime. Il y en avait qui , hors d'état de se soutenir eux-mêmes, s'appuyaient sur les compagnons plus robustes qui marchaient derrière eux. De temps à autre un destrier, un homme , à bout de forces ou faisant un faux pas, perdait pied, se détachait brusquement de la file et roulait meurtri , broyé, jusqu'au fond du précipice , dans le lit du fleuve, d'où , mort ou vivant, nul secours ne pouvait plus le tirer. La foule , chez qui le sentiment de son impuissance et des dangers individuels étouffait la pitié, continuait de passer d'un mouvement machinal , silencieuse et morne , comme frappée de stupeur. Durant plusieurs jours, elle n'eut presque sans cesse sous les pieds que la rampe étroite et scabreuse suspendue au bord de l'abime , et au-dessus de la tête , entre deux gigantesques parois de rochers taillés à pic jusqu'à une élévation vertigineuse , qu'une longue bande de ciel enflammé , versant à torrents sa chaleur suffocante.

Qu'on s'imagine les souffrances et les périls du duc, gisant, blessé et sans mouvement, sur sa litière, dans une atmosphère

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