‹ Godefroi de BouillonChapitre 77 sur 141 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

comme s'il s'était agi d'établir un simple hivernage. On ne prenait aucune disposition sérietlse ni pour réduire Antioche à la famine en complétant le blocus, ni pour Tenleyer d'assaut en y ouvrant des brèches. En l'absence du duc de Lorraine, toujours cloué sur son lit par la maladie , il semblait que le conseil des chefs, ou bien n'eût aucun plan arrêté, ou bien manquât d'autorité pour faire exécuter ses décisions. Cependant r indiscipline et la démoralisation faisaient de terribles progrès. Le peuple pèlerin s'imaginait qu'il n'avait rien autre chose à faire qu'à jouir de la douceur du climat et de Tabondance des récoltes , sans se préoccuper de l'avenir; Il dépensait son temps et ses provisions en festins, c Nous avions une telle quantité de vivres , écrit le chapelain du comte de Toulouse, que nos soldats ne prenaient d'un bœuf que les cuisses et le haut des épaules. Presque personne ne daignait en man • ger la poitrine. »

On gaspilla ainsi follement les ressources du pays. Les troupes , qu'on n'employait jamais à des attaques contre les défenses de la place, ne connaissaient d'autre exercice que les expéditions en fuerre^. La rive gauche de TOronte ayant été vite épuisée, il fallut mettre à contribution la rive droite et le littoral de la Méditerranée. Mais il n'y avait pas de gué, et les pourvoyeurs étaient obligés de passer le fleuve à la nage, même en rapportant leur butin. Et dès lors on commença à éprouver quelques privations.

Cependant les Turcs, qui, à Tarrivée des croisés, avaient attendu dans une sorte de stupeur l'irrésistible assaut de ces soldats partout victorieux , s'étaient remis peu à peu de leur première épouvante. N'étant pas attaqués, ils prirent euxmêmes Toffensive. Instruits par leurs espions des moyens hasardeux de ravitaillement employés dans le camp ennemi , ils firent des sorties par la porte du Pont, et allèrent se placer

1 C'est-à-dire aux approvinonnemenis. C'est de ce mot qae nous a\ozi8 fait fourrage et founrageurs*

âOO GODEFROI DE BOUILLON

en embuscade dans les campagnes de la rive droite , où ils firent subir de grandes pertes aux troupes de fourrageurs , à qui la rivière coupait la retraite et ôtait tout moyen d'être secourus. Pour remédier autant que possible au danger de ces entreprises , le duc de Lorraine , le plus entreprenant de tous les chefs , même au milieu de ses souffrances , fit jeter un pont de bateaux en face de son quartier , à un mille environ au-dessus de celui de la ville ^ Ce pont devait rendre plus tard de grands services aux chrétiens, en leur ouvrant des communications avec le port Saint - Siméon et par conséquent avec l'Europe. Son premier avantage fut de permettre aux Lorrains de paralyser les sorties de la garnison par la porte inférieure.

Mais tel était le relâchement dans Tarmée, que les assiégés , privés de leurs anciennes issues, reprirent bientôt leurs agressions sur le front même des lignes d'investissement. Plusieurs fois, déjouant la surveillance des rares sentinelles, ils se glissèrent, en troupes plus ou moins nombreuses, dans les jardins où les soldats delà croisade passaient leur temps à se divertir. Un jour, un jeune seigneur messin, de la suite du duc de Lorraine, nommé Adalbéron et fils du comte de Lutzelbourg, s*était retiré à Técart des tentes pour jouer aux dés au milieu d*un cercle d'amis. Ils étaient sans défiance assis parmi les hautes herbes dans un verger touffu , quand tout à coup des cavaliers turcs débouchent d'un bois voisin et tombent sur eux, le cimeterre au poing. Le lendemain, des machines dressées sur les remparts lancèrent dans le camp la tête d' Adalbéron ^

Godefroi, à qui on la présenta, fut rempli à cette vue de douleur et d'indignation. Sur-le-champ il donna l'ordre de raser au niveau du sol , et jusqu'à une assez grande distance autour de ses cantonnements, les arbres et les plantations de

1 GuiUaume de Tyr, 1. IV, ch. ziv.

2 Albert d'Air, IW. m.

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