CHAPITRE VIII
reur son maître se préparait à leur envoyer. Ce conseil n'étant pas goûté, il partit enfin pour Constantinople, sous prétexte de hâter Tarrivée de ces précieux renforts et de faire expédier des vivres devant Antioche. Nul ne se méprit sur le motif réel de son voyage. L'armée d'Occident était à peu près détruite , le succès de la croisade paraissait impossible : la mission de l'agent d'Alexis était donc heureusement terminée ; aussi ne revint-il jamais.
Après lui, ce fut le comte Etienne de Blois, qui, feignant une maladie , alla lâchement chercher en Gilicie l'abondance et la sécurité.
Chaque jour était marqué par quelque fuite scandaleuse. Une des plus tristes et des plus étonnantes pour la foule fut celle du promoteur de la croisade, Pierre l'Ermite, qui, s'étant échappé de nuit, fut ramené au camp par Tancrède comme un malfaiteur.
La confusion de l'apôtre infidèle n'inspira ni crainte ni vergogne à ses imitateurs, et le conseil, sentant se fondre en quelque sorte ce qui restait de la grande armée, menaça du supplice réservé aux sacrilèges tous ceux qui s'éloigneraient du camp sans son congé.
La principale cause de la démoralisation des croisés n'était pas dans les fléaux extérieurs, comme la disette et l'épidémie ; le mal qui avait le plus contribué à amener cette décomposi* tion d'une armée colossale, c'était une licence effrénée, dont le tableau fait frémir. Par un contraste inouï, les historiens nous montrent ce peuple tombant plus bas dans le vice à mesure que sa misère s'aggravait. Sourd aux exhortations des prêtres comme au commandement des chefs, il en vint, sous les murs d' Antioche, à un oubli presque général de toutes les lois divines et humaines : au milieu des angoisses de la faim et des images de la mort, les émotions du jeu et de la débauche , recherchées avec frénésie, étaient l'unique stimulant et la consolation suprême de ces indignes champions du Christ.
n n*e8t pas sans intérêt de noter que ce profond abaissement des caractères correspond à la période de temps où l'anstère Godefroi ne pouvait plus exercer son contrôle sur la conduite de Tarmée. Lequel des autres princes aurait eu le cœur assez droit , ou la main assez ferme , pour concevoir et pour faire exécuter des mesures d'ordre en rapport avec les difficultés de la circonstance? Les uns, et c'était le plus grand nombre, n'étaient que des aventuriers, de haut parage, il est vrai, mais d'une nature assez faiblement trempée, dont la grande ardeur de dévouement chrétien et même la bravoure chevaleresque n'avaient pas tenu contre les souffrances de la guerre: tels que ce duc de Normandie, qui s'était déjà dérobé au péril , et le comte de Blois, qui était à la veille de l'imiter. Hugues de Yermandois, le type de cette catégorie, pour avoir eu plus de persévérance, n'était pas moins un personnage sans consistance, comme il ne tarda pas à le montrer. Quant au comte de Toulouse et à Boémond, la supériorité incontestable qu'ils avaient sur leurs collègues de commandement, ils ne la devaient à aucune qualité morale, mais à la seule opiniâtreté de leur ambition. L'un et l'autre jalousait la fortune du nouveau comte d'Édesse et convoitait pour lui-même la possession d'Antioche *. Absorbés par ces calculs égoïstes, et d'ailleurs limités dans leur influence, chacun par l'opposition sourde de son rival, ils ne songeaient guère et n'auraient sans doute pas réussi à réformer les mœurs des pèlerins.
Cette œuvre urgente , que l'autorité divisée des princes ne pouvait accomplir, le légat Adhémar s'en chargea heureusement à lui seul , et la mena à bonne fin. Il attaqua le mal à sa racine, l'oubli de Dieu , et commença par prescrire des prières publiques et un jeûne de trois jours. Ces exercices, depuis longtemps négligés, eurent un effet d'autant plus salutaire,
1 Après le passage da pont de Fer, Raimond supposant, sur de faux rapports, que les Turcs renonçaient à défendre Antioche, avait envoyé en avant ses meilleures troupes pour occuper la ville en son nom.