‹ Godefroi de BouillonChapitre 84 sur 141 · CHAPITRE IK SIS · texte numérisé non relu

CHAPITRE IK SIS

tenter la moindre résistance , y mirent le feu à l'arrivée des croisés^; mais les chrétiens du pays éteignirent les flammes , et livrèrent à Godefroi cette citadelle importante. Sa petite troupe revint le soir au camp devant Ântioche , avec de riches dépouilles, parmi lesquelles une grande quantité d^armes et mille chevaux magnifiques. Elle rapportait en outre, suspendues aux arçons des selles « cinq cents têtes de musulmans décapités, c des mieux apparents », comme dit une chro« nique ^ On prit un cruel plaisir à lancer, au moyen des machines , deux cents de ces tètes dans Tintérieur de la ville , pour apprendre à Aki-Sian le sort des renforts dont ses sentinelles , postées au sommet des tours , guettaient l'arrivée depuis la veille. Les autres furent exposées sur des pieux , en vue des remparts.

Le jour même de ce combat, c'était en mars, et cinq mois après le commencement du siège, l'armée reçut pour la première fois des nouvelles et des secours d'Europe. Une flottille génoise mouilla dans Tes eaux du pqrt Saint -Siméon. Tout le monde aurait voulu s'y précipiter. Les princes envoyèrent un détachement de quatre mille hommes, sous les ordres de BoémoDdet deRaimond, cherchera bord les approvisionnements impatiemment attendus.

Le quatrième jour, cette troupe, revenant avec un immense convoi de vivres et de bagages, tomba dans une embuscade de Turcs, où elle fut taillée en pièces : le convoi entier et plus de trois cents hommes de l'escorte restèrent sur le champ de bataille.

Quelques fuyards arrivèrent au camp des Lorrains , annonçant que leurs compagnons avaient été exterminés. Aussitôt le duc Godefroi , qui s'était placé en observation à la tète du pont de bateaux , expédie ses hérauts dans le camp , et fait crier que tout soldat ait à prendre les armes , sous peine de mort. Cet ordre est exécuté en un instant ; les bataillons pres-

1 VEftoire d'Éraelea, liv. V, ch. ii.

ses traversent le pont en une immense colonne, et se rangent autour de la bannière du duc, investi par la confiance générale de Tautorité suprême : <c Mes amis, leur dit- il , s'il est oc vrai, comme on Tannonce, que Dieu, en punition de nos a: péchés, ait permis le triomphe des mécréants sur nos seic gneurs et nos frères , il ne nous reste plus qu'à mourir avec a: eux ou à tirer une éclatante vengeance de l'injure qui vient (K d'être faite à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ayons confiance oc en Notre-Seigneur y dont nous sommes les soudoyers. Allons oc couper la retraite aux ennemis chargés de nos dépouilles^ oc et recevons -les à la pointe de Tépée. t>

Sur ces entrefaites, paraissent le comte de Toulouse, Boémondet quelques autres barons, échappés comme parmiracle au désastre. Ils essaient de détourner Godefroi de son entreprise, et lui représentent que la plaine est inondée de Turcs. Mais il n'était pas homme à reculer. Désignant de loin un mamelon couronné d'une mosquée , qui se trouvait au bout du pont de la ville , par où les assiégés avaient fait cette sortie meurtrière : oc Aujourd'hui, dit- il, j'occuperai cette hauteur, oc ou je périrai avec toute ma gent ! ]>

Il divisa alors son armée en cinq corps , dont il prit un avec lui , et confia les quatre autres à son frère Eustache , aux deux Robert et à Hugues de Vermandoi)^. Cependant Âki- Sian, à la vue de ces préparatifs, envoyait de nouvelles troupes pour soutenir celles qui tenaient déjà la campagne. Il voulait profiter de l'avantage remporté le matin pour achever ce jour-là la destruction des chrétiens. Il fit sortir presque toute sa garnison, et ferma les portes derrière elle, la mettant dans Taltemative de vaincre ou de mourir.

Godefroi surprit les vainqueurs sur le champ de bataille, occupés à décapiter les morts et les blessés. Les cavaliers des deux partis s'attaquèrent avec un égal acharnement; mais des coloDues d'infanterie française, accourant à la rescousse, firent plier les Turcs et les( chassèrent vers leurs remparts. Les troupes fraîches^, sortant alors de la ville, loin d'arrêter le

CHAPITRB IX tl5

torrent des fuyards, ne firent qu'embarrasser la retraite et la changer en une irréparable déroute. La cohue était si compacte, au dire d'un témoin oculaire, que <c les morts y restaient debout à leur rang, faute d'espace pour tombera > Soudain les escadrons éperdus s'arrêtent en s'entre-choquant avec une clameur terrible : à l'entrée du pont de pierre, leur unique voie de salut , se dressait une barrière : le duc Godefroi.

Ne. voulant pas frapper les ennemis dans le dos, il avait pris les devants, suivi d'une poignée de ses preux, et il occupait le mamelon comme il l'avait promis. Une grêle de flèches, pleuvant sur lui du haut des murailles, ne lui fit pas abandonner cette position. La porte de la ville venait d'être rouverte aux Turcs ; mais il leur fallait passer au pied du redoutable mamelon. Poussés , pressés de toutes parts , ils s'y ruaient et tombaient fauchés par Tépée de Godefroi. Chaque coup faisait voler une tête. Il fallait franchir le sanglant passage ou rouler dans les flots de l'Oronte. Beaucoup aimèrent mieux se jeter dans le fleuve ; d'autres y furent précipités par la foule grossissante. Un Turc aux formes athlétiques, un nouveau Goliath, disent les chroniqueurs, osa braver le danger. Il vint droit à Godefroi et lui assena un violent coup de cimeterre, qui partagea son écu en deux , et lui aurait fendu la tête si l'arme n'avait glissé sur la bosse du bouclier garni de fer. Au même instant le duc, abattant son épée sur l'épaule gauche du géant, le pourfendit, malgré l'armure, jusqu'à la hanche droite. La tête et le tronc bondirent dans la rivière , pendant que le cheval emportait dans la ville l'autre moitié du corps.

Ce carnage, qui dura des heures, avait lieu sous les yeux des parents des victimes, qui, accourus sur les tours d'Antioche, faisaient entendre des cris déchirants et des hurlements de fureur.

1 Robert le Moine ^ liv. V.

La nuit vint à propos pour sauver les derniers débris de la garnison ^

oc C'était merveille, écrit un croisé *, de voir quelques-uns de nos pauvres rentrant dans le camp et parcourant les tentes à la suite de cette victoire. Celui-ci, fantassin sans avoir, conduisait plusieurs chevaux ; celui-là se montrait couvert de deux ou trois robes de soie ; un autre tenait en main trois , quatre boucliers. » Et tandis que se faisait cette étrange exhibition de trophées autour des feux de bivouac, on pouvait apercevoir de loin les vaincus enterrant leurs morts, à la lueur des torches , près de la mosquée , sur le monticule où Godefroi de Bouillon avait porté ses grands coups d'épée , qui devaient rester légendaires.

Mais les pèlerins poursuivirent les mécréants jusque dans leurs cercueils. Sachant que l'usage était de les ensevelir avec leurs vêtements les plus précieux , leurs armes et des pièces d'or, ils s'en vinrent le lendemain, dès Faube, fouiller ces tombes, par amour du butin. C'est ainsi qu'on connut les pertes de l'ennemi. Quinze cents cadavres furent déterrés; presque autant jonchaient encore la plaine, ou avaient été charriés par les flot? sanglants de l'Oronte, portant aux ambassadeurs du Caire, près de mettre à la voile, la nouvelle dti grand désastre. Les barons envoyèrent même à ces ambassadeurs trois cents tètes coupées sur le champ de bataille : singulier hommage, qui n'était pas loin de ressembler à un sinistre avertissement.

Sur la colline qui commandait la porte du Pont , les princes firent, dès ce jour -là, construire un camp retranché. Les pierres des tombeaux et celles de la mosquée en fournirent les matériaux , et le comte de Toulouse détacha de son armée un corps de cinq cents hommes pour garder cette citadelle. Une semblable forteresse élevée alors en face de la porte

1 Robert le Moine, liv. V; GuiUaume de Tyr, liv. V, ch. v et vi.

2 Raimond d'AgUers, chapelain da comte de Toulonse.

Page 1