CHAPITRE IX
Saint -Georges y et confiée à Tancrède, compléta les travaux d'investissement.
Ainsi', pendant les cinq mois que Godefroi était resté malade sous les murs d'Antioche , l'armée chrétienne n'avait causé aucun dommage à la place ; elle s'était même plusieurs fois laissé surprendre et battre dans son camp par les sorties des assiégés; et voici qu'en moins de huit jours, après la guérison du vaillant duc , elle gagne sous ses auspices deux batailles rangées , organise le blocus et* répand jusqu'aux bords du Nil la gloire de son nom et la terreur de ses armes. Â ces signes , on reconnatt assez que le duc de Lorraine était bien réellement l'âme de la croisade.
Il ne ramena pas seulement la victoire, mais aussi l'abondance parmi les pèlerins, naguère désespérés. Non content de lancer de toutes parts et de conduire souvent en personne des expéditions de fourrageurs, que l'épuisement du pays environnant rendait chaque jour moins fructueuses, il organisa un système plus régulier et plus sûr d'approvisionnements , et cela au moment oh l'établissement des nouvelles redoutes du sud-ouest et du midi réduisait les défenseurs d'Antioche h la famine. Il commença à tirer des subsistances des provinces chrétiennes du voisinage , que la croisade avait délivrées du joug des infidèles.
Baudouin d'Édesse venait d'hériter ^ dans les circonstances qui ont été racontées plus haut, de la puissance et des richesses du curopalate Thoros. Il envoya à son frère des secours considérables en argent pour chacun des hommes d'armes, depuis les princes jusqu'aux simples roturiers. Tout le monde s'était ruiné pendant la disette, les uns en achat de vivres, les autres en aumônes , et il n'y avait guère oue le riche et prudent comte de Toulouse qui n'eût pas vidé complètement son escarcelle. La part de Godefroi dans la distribution des
1 II devint mattre d'Édesse, par la mort de Thoros, Iç 8 mars 1098. (Doùiiments arméniens, 1. 1 , p. 39, note.)
largesses fraternelles fut vraiment royale : elle se composait du revenu entier de la ville de Tnrbessel, et en outre d'une somme de cinquante mille besants d'or ^^ que le généreux duc s'empressa, du reste, de verser au trésor de l'armée. L'officier deBaudouin, chargé décès présents, ayant fait connaître à son maître le misérable état oii, malgré les derniers succès, se trouvait encore Téquipement de la plupart des croisés , le comte expédia presque aussitôt un convoi d'armes et une troupe d'excellents chevaux. Ces dons ne suffisaient pas sans doute à réparer les immenses pertes subies par la cavalerie; mais heureusement elle se remonta ' aussi aux dépens des Turcs. Après les prises faites sur le champ de bataille^ deux mille chevaux venaient encore d'être saisis dans un pâturage éloigné, oii les habitants d'Ântioche les avaient parqués avant l'occupation de la porte Saint -Georges.
L'exemple du comte d'Édesse trouva des imitateurs parmi les princes indigènes de son voisinage. Les chefs des deux principales dynasties arméniennes, Constantin, 61s de Rou« pan, dont on a déjà parlé, l'Hétoumien Oschin, seigneur de Lampron , et son frère Pazouni , ainsi que les moines de T Amanus, envoyèrent des vivres aux pèlerins et rivalisèrent de dévouement pour les tirer de la misère. Les princes d'Occi* dent reconnurent ces bons procédés en admettant dans la hiérarchie féodale le grand chef des peuplades duTaurus.. Ils conférèrent à Constantin le titre de baron^ que ses successeurs devaient conserver pendant un siècle, jusqu'en 1198, époque où ils l'échangèrent contre celui de roi ^
Parmi ceux qui se signalèrent en ces circonstances, se trouvait un petit prince arménien, vassal de Baudouin. Il se nommait Nichossus et habitait le paysdeTurbessel. Désireux de gagner la bienveillance et l'amitié de Godefroi de Bouillon, il lui envoya une tente d'étoffe précieuse , d'une grandeur et
1 Guillaume de Tyr, liv. V, ch. ix.
2 DoeumenU arminiens , 1. 1 , introduction, p. L.
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d'un luxe incomparables. Mais Nichossus s'était fait peu auparavant un ennemi implacable dans la personne de Pakarad. Il avait dénoncé au comte d'Édesse les perfidies de cet intrigant, qui entretenait des relations secrètes avec les Turcs , et lui avait fait enlever son gouvernement de Ravenel. Depuis lors, Pakarad, retiré dans un château des montagnes, y brigandait avec son frère, autre aventurier de même caractère, connu sous le nom significatif de Eogh' Yasil (Basile le Voleur). Il tendit une embuscade aux messagers de Nichossus, s'empara de la tente qu'ils portaient , et l'offrit en son propre nom à Boémond.
On croirait à peine qu'un aussi médiocre incident faillit faire éclater la guerre civile dans le camp des croisés. C'est cependant ce qui arriva, et ce que Pakarad avait évidemment cherché; car, pour un politique de cette espèce, il y avait tout profit à diviser les puissances. Ancien confident de Baudouin, il n'ignorait pas que le comte d'Édesse, gardant toujours rancune aux Italo- Normands de ses échecs en Cilicie à la suite de Tancrède, avait, à dessein, oublié le prince de Tarente et ses barons dans ses récentes distributions d'argent et de vivres. Il n'avait donc pas choisi au hasard le destinataire de son présent : il savait que Boémond n'était pas homme à subir l'apparence même d'un nouvel affront de la part de la famille des Boulonnais. Celui-ci, en effet, .qu'il connût ou non la source de cette libéralité, fut heureux de montrer à ses collègues qu'il avait lui aussi des amis particuliers et de riches clients parmi les seigneurs arméniens , et quand le duc, averti par les serviteurs de Nichossus, vint lui réclamer la tente volée, il répondit qu'elle lui avait été donnée par le noble Pakarad, et qu'il la garderait. Godefroi avait des partisans plus zélés que prudents, à la tète desquels le comte de Flandre. Par leur inspiration, et avec leur concours, il allait lancer ses troupes contre celles du Sicilien, si les remontrances des autres princes n'eussent déterminé ce dernier à lui restituer son bien. <k Maintes gens, observe un vieil
auteur^ s'émerveillèrent qu'un vaillant homme comme était Godefroiy en qui Ton ne trouvait rien à reprendre, s'émût pour une si petite chose : je n'y vois d'autre raison , sinon que nul gentil cœur ne peut souffrir honte. i> Il n'en est pas moins vrai que c'était pousser un peu trop loin les susceptibilités d'un dc gentil cœur j> que de courir ainsi, à propos d'une bagatelle, les chances d'une collision sanglante. Â cet accès de fierté féodale, on a peine à reconnaître le sage Godefroi. Heureusement on n'en trouve pas d'autre exemple dans le reste de sa vie publique.
Cependant la disette avait fait de terribles ravages dans Ântiocbe depuis que les croisés en gardaient toutes les issues. Âki-Sian demanda une trêve pour traiter de la reddition de la ville. Les princes la lui accordèrent. <c Les portes furent ouvertes , et les gens des deux partis eurent la facilité de se visiter. Les Francs parcouraient la ville et se promenaient sur les remparts avec les citoyens, qui, de leur côté, circulaient librement dans le camp^ :» Mais ce rapprochement, provoqué par la curiosité, n'empêchait pas les vieilles haines de subsister entre les champions des deux religions irréconciliables. Les chrétiens furent dupes de leur bonne foi. Un jour, avant l'expiration de la trêve, ils trouvèrent un de leurs chevaliers égorgé dans la campagne : des Sarrasins de la garnison , l'ayant surpris à l'écart, sans défense, l'avaient assassiné.
Était-ce une provocation préméditée de la part du sultan, ou un crime accidentel ? on ne le sut pas. Mais les portes se refermèrent brusquement ; les assiégés reparurent en armes sur les remparts, et la place, secrètement ravitaillée à la faveur de l'armistice , put braver la fureur impuissante des croisés. Après sept mois de travaux et de souffrances , l'œuvre du siège ne semblait pas plus avancée que le premier jour.
La position des chrétiens était même devenue beaucoup
1 L'Estoire d'ÉracîeSy liv. V, ch. ix.
2 Robert le Moine, liv. V.