CHAPITRE IX
plus difficile, car d^immenses renforts venaient au secours d'Antioche. Les troupes battues le 7 février, à Harem, n'étaient que Tavant- garde des grandes levées qui s'étaient faites, à la prière d'Âki-Sian, dans toute l'Asie musulmane. Le gros de ces forces, réunies par les ordres du sultan de Perse, Barkiarok, s'était mis en marche à l'entrée du prin* temps, au nombre de plus de deux cent mille hommes, sous les ordres du farouche Kodbuka ou Kerbogha , émir de Mossoul. Des émissaires syriens ou arméniens signalaient chaque jour leurs progrès aux princes. Ces rapports, commentés et exagérés par l'imagination populaire, remplissaient le camp d'épouvante. Aussi vit- on recommencer les désertions. L'exemple vint d'un des principaux barons, Etienne de Blois. 11 feignit subitement d'être atteint d'une maladie grave qui le contraignait à un repos absolu, et il se retira à Alexandrette, port de la Cilicie, prêt à s'embarquer pour l'Europe si ses compagnons étaient vaincus dans la grande bataille qui semblait imminente. Avec lui partirent quatre mille soldats, c qui étaient de sa compagnie et de sa terre 2». Les barons s'indignèrent de la vilenie de ce <k haut homme d , et comme d'autres paraissaient disposés à le suivre, on fit crier de nouveau que quiconque quitterait son quartier sans le congé du conseil serait puni comme sacrilège et homicide y.
On s'occupait en même temps des moyens de faire face à Kerbogha. Il avait d'abord négligé la Syrie pour aller mettre le siège devant Édesse. Mais, Baudouin lui ayant opposé une plus solide résistance qu'il n'avait espéré , il abandonna l'entreprise au bout de trois semaines, persuadé qu'après la défaite de la grande armée chrétienne, le comté d'Edesse disparaîtrait de lui-même ou serait aisément détruit.
C'est à ce répit de trois semaines que les assiégeants d'Antioche durent leur salut. Dans cet intervalle, Boémond avait trouvé moyen de se rendre maître de la place sans coup férir.
1 Gttiliaiune de Tyr et VE$toire d*ÉracUs, liv. V, cb. x«
Le rasé Sicilien, dont on connaît les rêves ambitieux , caressait^ depuis son entrée en Syrie, le désir de devenir prince d'Antioche. La trêve lui fournit une occasion précieuse pour arriver à son but. Elle le mit en rapport avec un émir préposé à la garde d'une des portes de la ville, et dont l'âme n'était pas inaccessible à la corruption. Cet homme s'appelait Firouz. Il était d'origine arménienne, et appartenait à une tribu influente à Antioche, qu'on nommait, en arabe, les Beni'Zerrad^ j ouc fils - haubergiers »% comme traduisaient les croisés, c'est-à-dire les fils du fabricant de cuirasses. Le rôle qu'il joua en faveur des chrétiens a fait très-diversement apprécier son caractère. Quelques historiens latins ont assez légèrement attribué sa conduite à une inspiration d'en haut. lU oubliaient que le personnage était un renégat qui avait embrassé l'islamisme pour gagner les bonnes grâces d'Aki-Sian, et qui ne s'attacha aux chrétiens que lorsqu'il y vit son intérêt.
Quoi qu'il en soit de ses raisons secrètes, il accueillit, provoqua même peut-être les avances du prince de Tarente, et s'engagea à lui livrer sa tour, qui était la clef de la place. La reprise subite des hostilités n'arrêta point cette conjuration, à laquelle l'approche de Kerbogha donna une importance nouvelle; on échangea des lettres, et Boémond fit passer des présents à son ce ami j> , saos qu'il en transpirât rien dans leur entourage, car ils étaient l'un et l'autre experts en fait d'intrigues, et ils savaient parfaitement ce couvrir leur accointance j>.
Quand tout fut arrangé entre eux, Boémond sonda adroitement lesprit des autres princes. 11 prit à part successivement ceux dont il redoutait le moins la rivalité : d'abord Godefroi de Bouillon, puis le duc de Normandie, et les comtes de Flandre et de Yermandois. Sans leur révéler le fond des
1 Guillaume de Tyr, 1. V, ch. xi.
a VE$ioire ^JÉracleê, liv. Y, cb. xi.