CHAPITRE IX SS
choses, il leur dit que si la cité lui était accordée en pleine seigneurie, il l'aurait bientôt conquise, avec Taide de Dieu. Sachant Boémond homme de ressources, ils firent volontiers, à Timportance du résultat qu'il s'agissait d'obtenir , le sacrifice de leurs prétentions personnelles. Mais quand on pro« posa cet accord au comte de Toulouse, il déclara net qu'il n'abandonnerait jamais sa part de la conquête.
La négociation en était là quand on apprit que Kerbogha ne se trouvait plus qu'à sept journées de marche. Tout le monde mettait son espoir dans le talent et le courage du duc Godefroi^ Lui, sur le récit des éclaireurs, ne croyait pas la défense possible. Cachant ses angoisses au peuple, il alla donner son avis au conseil. Il demanda un sacrifice sublime. Marcher tous, bannières déployées, au-devant de Tennemi, et mourir martyrs pour le nom de Dieu : tel fut le plan qu'il proposa et qui reçut l'assentiment de plusieurs de ses nobles auditeurs, notamment de Robert de Flandre *. Ces barons des vieux âges n'étaient certes pas de profonds tacticiens, mais l'art le plus consommé leur eût fait sans doute moins d'honneur que ces généreux élans d'abnégation et d'héroïsme.
Quelques-uns cependant, moins bien informés ou plus optimistes, conseillaient de diviser l'armée en deux corps, dont l'un empêcherait la garnison de se joindre à ses auxiliaires, pendant que l'autre les battrait.
Agir ainsi, c'était risquer une défaite en détail, et par conséquent d'autant plus certaine. Mieux valait encore l'irruption en masse , qui avait au moins un cachet de grandeur, et diminuait la disproportion du nombre entre les combattants.
Boémond prit à son tour la parole. Il démontra aisément que si l'un ou Tautre des partis proposés était suivi, Antioche serait également perdue pour les chrétiens. <k La seule chance c de salut, ajouta-t-il, serait d'y pénétrer avant l'arrivée
1 ÂU)ert d'Aix, Ut. IV.
3 Guillaume de Tyr, Ut. V, ch, xn.
<K de Kerbogha. Or, pour ce faire, je vous offre un moyen ce sûr et prompt. J'ai en cette cité un ami , loyal autant que « j'en puis juger. Ainsi que je l'ai déjà dit à quelques-uns de a vous, cet ami, gardien d'une tour très* bien fortifiée, s'est ce engagé à me la livrer, sous réserve de certaines conditions, ce Je lui ai promis une grande partie de mon avoir et des franco chises à perpétuité pour lui et sa famille, si la chose réussit ce par ses soins. Je suis prêt à lui faire exécuter les conven- CL tions , pourvu que chacun de vous m'abandonne sa part de ce la cité, à moi et à mes hoirs. Sinon, qu'un autre trouve ce une meilleure manière de s'emparer de la place , et qu'il la ce possède en paix : je lui en cède ma part, d
Boémond obtint une adhésion unanime, qui couvrit la protestation isolée de l'intraitable comte de Toulouse. Le jour même, il annonça à Firouz le succès de sa démarche. La remise de la tour fut fixée au lendemain.
Les princes prirent d'habiles dispositions pour donner le change aux ennemis, et pour empêcher que le grand secret ne transpirât dans l'armée chrétienne. Dans l'après-midi du lenaemain , les quartiers des Lorrains et des Flamands retentissent du bruit des trompettes et des tambours ; toute la cavalerie disponible de ces deux corps se forme en colonne. Godefroi de Bouillon en prend la tête avec le comte Robert, et la conduit en ordre de bataille vers les montagnes. Les Turcs, observant du haut de leurs remparts ce mouvement inusité, crurent qu'une partie des croisés partait à la rencontre de Kerbogha. C'était aussi l'opinion des gens d'armes emmenés pour cette expédition mystérieuse. Le duc leur persuadait qu'ils allaient dresser une embuscade. Il les entraîna hors des routes frayées, par des sentiers à peine praticables , en disant : ce II s'agit de surprendre les masses ennemies qui ce s'approchent; que personne ne fasse le moindre bruit, sous ce peine de mort. y> On chemine ainsi, sans mot dire, jusqu'à la nuit. Alors la troupe reçoit Tordre de revenir sur ses pas, et contourne le camp dans le plus profond silence. Un peu