‹ Godefroi de BouillonChapitre 88 sur 141 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

avant minuit , elle se trouvait postée dans un vallon, à roccident de la ville, en face de la tour de Firouz. Les capitaines eux-mêmes n'avaient rien compris à cette manœuvre. Ils apprirent là seulement, en même temps que leurs hommes, et au moment de l'exécuter, la mission qu'ils avaient à remplir.

Au milieu de ces préparatifs, et presque à la dernière heure, la grande entreprise avait failli échouer. De vagues rumeurs circulaient depuis quelques jours dans Ântioche, annonçant un complot avec les assiégeants et une trahison imminente. Aki-Sian, plein d'angoisses, surveillait étroitement tous ses officiers. Soit hasard, soit par suite de quelques révélations, ses soupçons portaient particulièrement sur Firouz; et, le matin même , il Tavait mandé devant lui pour tâcher de saisir dans ses paroles ou dans sa contenance quelques indices de culpabilité. Mais le renégat s'était tiré avec une merveilleuse audace de ce pas difficile, et avait prodigué au sultan les témoignages les moins équivoques, en apparence, de son absolu dévouement. Confiant désormais dans sa fidélité comme dans celle de tous les gardiens delà place, Âki-Sian croyait n'avoir plus rien à craindre que de la part des habitants demeurés fidèles à la foi chrétienne. Quant à ceux-là, il avait pris ses mesures pour les faire égorger pendant les ténèbres.

Cachés dans leur pli de terrain, Godefroi et ses compagnons attendaient le signal convenu pour agir. Quelque chose d'insolite dans la nature les remplissait d'une sorte de trouble et de terreur religieuse. Un double phénomène, biçn propre à frapper leurs imaginations, leur semblait présager pour celte nuit des événements sinistres; car, en même temps, une comète allongea dans le ciel sa fantastique traînée de feu , et l'horizon se colora des lueurs sanglantes d'une aurore boréale.

A minuit, heure de l'exécution, Godefroi et Robert s'avancèrent vers le rempart. La ville était ensevelie dans un profond silence. Un écuyer deBoémond venait d'appeler Firouz.

Une tète parut à la fenêtre de la tour j et murmura d'une voix sourde : oc Paix jusqu'à ce que les veilleurs soient passés. j> En effet) on voyait de loin luire des torches , qui glissaient, en s' approchant y au sommet du mur d'enceinte. C'était la ronde des officiers, chargés de s'assurer si tous les gardes et guettiers étaient bien à leur poste. Après avoir constaté la vigilance de Firouz, ils disparurent lentement derrière les tours voisines.

Boémond arrivait alors. Firouz allongea de nouveau la tète, le salua, et lança une échelle de corde, fixée à l'un des créneaux. Le Sicilien la franchit d'un bond, et tend la main à son affidé , qui la baise, en disant : c Dieu garde cette main ! » Boémond^ introduit dans la tour, aperçoit tout à coup un cadavre gisant sur le plancher, un poignard dans le cœur, oc Cet homme , lui dit Firouz , était mon frère : je l'ai tué d moi-même parce qu'il ne voulait pas s'associer à notre ce dessein. ]d Le chevalier chrétien écouta cela sans horreur. Il admira ce fratricide qui servait son ambition, et annonça froidement à ses compagnons que tout allait bien et qu'ils pouvaient monter.

Robert, puis Godefroi, puis une soixantaine d'autres barons escaladent la tour en un clin d'œil. Des grappes d'hommes se suspendaient à Téchelle avec une telle précipitation que le créneau, ébranlé par le poids, se détache à la fin, en rejetant dans le fossé cet entassement de malheureux , qui s'écrasent et se transpercent mutuellement de leurs armes. Heureusement il y avait en bas une poterne, que Boémond connaissait. Il court l'ouvrir. Les soldats entrent à flots et envahissent les tours voisines, tuant tout ce qui s'y trouve. Bientôt ils en ont trois, puis dix à la suite.

Le vacarme de cette occupation , les cris des gardes égor^ gés, ne donnèrent point Talarme aux Tares. Ils crurent que c'était l'exécution des ordres du sultan, et qu'on massacrait les chrétiens d'Antioche. Ce fut, du reste, l'affaire d'un instant. Les chevaliers, s'étant emparés de la grande porte du

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Pont, rouvrirent à. leurs troupes. Aussitôt les masses de la cavalerie chrétienne se répandent par les rues, criant : Dieu le veut t et sabrent, sans distinction, tous les habitants qui se présentent à leurs coups. Dans le premier moment de con-^ fusion, Turcs et Syriens, sortant effarés de leurs demeures, tombaient frappés pèle-mèle sans savoir d'où leur venait la mort. Mais bientôt les chrétiens d'Antioche, soit pour se faire reconnaître des croisés , soit seulement pour invoquer la miséricorde céleste, se croyant condamnés à périr ^ entonnent de toutes parts le chant du Kyrie^ eleison. Cette heureuse inspiration les sauva. Les vainqueurs saluèrent en eux des frères, et tous ensemble se mirent à poursuivre et à traquer les infi-^ dèles. Les issues étant gardées , la fuite hors des murs était impossible. Ceuxqui voulurent l'essayer furent hachés avant d'arriver même aux portes. Aki-Sian, presque seul, parvint à se sauver dans les montagnes, en se glissant à pied par une poterne. Il espérait atteindre le camp de Eerbogha , et il mar« cha longtemps dans la direction de l'orient. Au lever du jour, craignant d'être découvert par les coureurs de l'armée chrétienne, il se blottit dans un buisson, attendant le retour des ténèbres. Epuisé de lassitude et de jsoif , il se hasarda pourtant à implorer l'assistance d'un Syrien qui passait, et à lui demander à boire. Le paysan s'arrêta stupéfait, en reconnaissant dans ce fugitif le sultan d'Antioche, l'oppresseur du pays. Il comprit que la ville avait changé de maîtres ; il saisit le cimeterre du vieillard , lui trancha la tète et l'apporta aux vainqueurs.

Cependant la lutte avait continué au milieu de l'obscurité, avec des péripéties terribles. Les groupes armés se heurtaient et croisaient le fer sans savoir de quel parti étaient leurs adversaires. Mais ce qui trahissait les Turcs, c'était leur longue barbe , car les hommes d'Occident avaient alors le visage rasé. Le légat avait eu grand soin la veille de rappeler tous les soldats à l'observation de cet usage national , afin d'empêcher de funestes méprises.

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 Taube^ le spectacle de celle grande ville envahie élait effroyable : le sang coulait à pleins ruisseaux. Dans les rues, dans les carrefours surtout, on rencontrait des entassements de cadavres. Des familles entières gisaient mutilées au seuil de leurs maisons. Les historiens évaluent à douze mille hommes le chiffre des pertes de la garnison ; le reste avait réussi à s'enfermer dans la citadelle. Antioche était conquise. Celait le 3 -juin 1098.

La bataille ayant cessé, faute d'ennemis, tout n'était pas encore fini. L'œuvre du saccage y succéda : le soldat; pour se payer de sa peine, devint détrousseur. L'infanterie qui n'avait pas été employée à l'attaque nocturne, les simples pèlerins qui avaient dormi tranquillement au fond du camp , furent subitement réveillés , le matin , par le vacarme des trompes et des busines, qui chantaient à Tintérieur de la ville la victoire des croisés. Ils aperçurent en même temps, flottant sur la plus haute tour, la bannière rouge de Boémond. Alors ils voulurent leur part de la curée ; ils s'y ruèrent. Toutes les portes reçurent et vomirent à la fois cette cohue de pillards, de truands en guenilles ^ On les vit s^abattre sur les cadavres, leur arracher armes et vêtements, se parer eux-mêmes de ces dépouilles sanglantes, enfoncer les portes des maisons, briser les meubles et faire main basse sur tout ce qui pouvait être enlevé, partagé, détruit.

1 Guillaume de Tyr, liv. V, ch. xvni et xxin.

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