CHAPITRE II
margrave^ d'Anvers^ sire de Bouillon et comte de Verdun. Mal heureusement 9 après le roi y et encouragé par son exemple , il se présenta des compétiteurs pour toutes les autres posses- ^^ions du jeune vassal disgracié. Ce fut d*abord Mathilde de Toscane, qui, en dépit des dispositions contraires du testament, prétendit recueillir la succession de son mari. Elle poursuivit ardemment l'expropriation complète de son neveu; mais elle était encore plus compromise que lui aux yeux du souverain par son attachement au pape , avec qui Henri IV était en guerre. A raison de cette alliance , elle fut accusée de félonie et déclarée déchue de tous droits et propriétés dans Tétendue de TEmpire. En m6me temps deux puissants rivaux se liguaient avec plus de succès pour arracher à Godefroi ses fiefs situés en terre française, et non garantis, comme le margraviat d'Anvers, par l'investiture du suzerain.
L'un de ces rivaux, le plus fondé en droit, était Tbierri^ évéque de Verdun, qui profita de la jeunesse et de la défaveur de Godefroi pour soustraire son diocèse à la suprématie temporelle que les deux derniers ducs de la maison d'Ardennes s'y étaient arrogée sans autre titre que la force. La querelle des deux pouvoirs dans cette cité épiscopale datait déj;\ d'un demi-siècle, quand elle entra, par la fermeté du prélat, dans une phase nouvelle.
Le Verdunois avait fait partie du royaume de Lother dès sa création: il en suivit pendant un siècle toutes les vicissitudes, puis il forma un comté particulier lorsque la Lorraine, arrachée à la France par Otton le Grand, fut divisée en fiefs mouvants de la couronne germanique. Le premier comte de Verdun, investi par l'empereur conquérant vers9S0,futGodefroi dit le Vieil, tige de la maison d'Ardennes. Il eut cinq fils.
1 Le titre allemand de margrave correspond k celui de marquis , c'est-àdire gouverneur d'une marche ou frontière.
2 Les anciens historiens rappellent aussi Théodoric, Diétrich. Ce sont les formes diverses d'un môme nom d'origine germaniq^uc, dont le type latii) est Theodericu9t
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dont l'alnéy qui portait le même nom que hii, remplaça, aissi qu'on l'a dit, dans le duché de Basse-Lorraine, la postérité éteinte de Gharlemag^* Ce fut son quatrième fils, FerriS qui lui sueeéda comme comte de Verdun*
A cette époque, rapproche de l'an mil ayait jeté un grand trouble dans les consciences , et l'on vit le baronnage féodal dépouiller, pour un temps du moins, ses instincts de conquête et de pillage, et s'attacher à la pratique des vertus chrétiennes. C'est qu'une interprétation erronée de l'Apocalypse, désapprouvée d'ailleurs par l'Église , avait assez généralement ac* crédité l'opinion que letwme prochain du dixitene siècle marquerait la fin du monde et le dernier jugement aftnoncé par r£vangile. Aussi des fidèles de toute condition se livraient avec ardeur aux œuvres de pénitence, et consacraiant à des aumônes ou à des fondations pieuses leurs richesses, dont la durée paraissait devoir être si courte*
Ces mêmes sentiments animèrent le comte Ferri* Il fit un pèlerinage à Jérusalem, et au retour, en 997, il s'enferma dans le monastère de Saint-Vanne* Avant d'y entrer, il fit don de son comté, avec le consentement de l'empereur suzerain, à Heimon, évêque de Verdun, et à ses successeurs. Telle était l'origine du droit invoqué et ressaisi près de quatre-vingts ans plus tard par Thierri.
Heimon délégua l'exercice de son autorité temporelle dans le diocèse à un vicomte, c'est-à-dire lieutenant du comte, et il choisit pour cette fonction le cinquième fils de Godefroi , qui s'appelait Herman. Celui-ci étant mort sans lignée, environ trente ans après, l'évêque Raimbert investit de la vicomte Lo^ia, courte de Chiny, Mais Gothelon, frère atné et seul héritier d'Herman, se trouva lésé par ce choix, quoiqu'il fùtdéjà margrave^d' Anvers et duc de Basse-Lorraine. Il en appela à l'Empereur, et, contestant même la validité de la donation
^1 Ferri oo Frédéric, du type latin Fr^denciM. — Sur ees origines du comté de Verdun, voir VArt de vérifier les date», t. III, comtes de Verdun*
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faite par Ferri/ il réclama sur lé Yerdunois la plaine souvera!neté, qui avait appartenu à leur père. La eotr de TEmpereur n'admit pas ses prétentidns. Alors Gothelon demanda justice à son épée : il envahit à main armée le diocèse et la ville de Yerdutti brûla la maison épiseopale et tua son rival, le comte de Clriny (1028). Il ne parvint pas néanmoins^ pendant les seize années qu'il vécut encore, toujours guerroyant, à triompher de la résistance des évèques*
CSette résistance devait être violemment abattue et maftriMe par son fils, Godetfroi le Barbu, dont oti a déjà ][)arlé; mais tfa vietoire fut lé prix d'un crime. Au début de Tépisfeopat de ThierH, eu l'été de i047| dprès avoir Citt de vaiiis efforts^ pour obtenk la sdumission volontaire du nouveau ptélit, il iM jeta eu fbrce aùr soè diocèse. La ville de Yerduti fut saccagée et entièrement détruite par les flammes : aucun monument ne resta debout, ni églises, ni couvents, pas même la catiiédrale^
On raconte (^e 6o(tofroi avait donné ordre d'épargner Tédiflce sacré : soit fureur aveugle de la soldatesque, soft violence irrésistible de l'inceadie, la précaution inspirée par un sentiment religieux fut sans résultat.
G^est ainsi que Godefroi devint comte de Verdun. Bientôt, il est vrai, le remords pénétra dans son âme. Il voulut expier soÀ attentat sacrilège contre le sanctuaire de Notre-Dame, et 11 étonna par la rigueur d'une pénitence publique les lieux mêmes témoins de son crime. La tête et les pieds nus , les mains liées , on le vit se traîner à genoux au milieu dea ruines de Verdun, depuis l'entrée de la ville jusque devant l'autei de la cathédrale détmite. Là, prosterné, gémissant, demandant g^ce à Dieu et au peuple, il se soumit à la honte de la flagellation. Il donna ensuite de grandes sommet d'argent pour ]^ebâtir la cathédrale ; lui-même y tra-
1 Sur ces événements, et en général sur tous les rapports de la maison d'iM^ennes avec les évêijues de Verdun, voir XKùXoyn, d«s kvèquM de Verdun, par Laurent de Liège, ap. D. Bouquet, t* XMl.
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yailla » dit-on , confondu dans la foule des ouvriers et partageant avec eux les plus pénibles labeurs.
Mais il crut faire assez en expiant par une amende honorable la violence de sa conquête; il ne s'attacha pas moins à en conserver les avantages matériels. Aprèscommeavantsa pénitence, il resta comte de Verdun, de titre et de fait* L'évêque dépossédé, sachante quel redoutable compétiteur il avait affaire, n'essaya pas de recommencer la lutte. D'ailleurs Godefroi, une fois son autorité affermie, n*en usa que pour le bien du pays. Son fils lui succéda sans plus d'opposition : il traita toujours le prélat avec douceur et déférence, l'aida largement dans la reconstruction de sa cathédrale, et se fit accepter de lui, moitié par reconnaissance, moitié par crainte. Il voulut comme son père 6tre enterré dans cette église de Notre-Dame, où Thierri lui fit de pompeuses obsèques.
D'après ces relations presque amicales, Godefroi de Boulogne devait supposer que la suprématie de sa famille sur Verdun était incontestée. Il fut tout surpris de rencontrer un rival dans le prélat qu'il avait considéré jusque-là comme un bon et fidèle vassal de sa maison. Il vivait alors auprès deTévèque de Liège, Henri, à qui le duc, en mourant, avait confié le soin de défendre ses intérêts^ Henri, déjà impuissant à lui faire obtenir l'investiture du duché de Lorraine, ne réussit pas davantage à conjurer la perte du comté de Verdun. Il ne pouvait mettre au service du jeune seigneur que des conseils : c'était des troupes qu'il fallait.
Thierri de son côté déploya autant d'activité que d'énergie dans l'exécution de son projet d'affranchissement Fort de l'assentiment du roi, qui lui avait donné l'exemple des mesures rigoureuses à l'égard de Godefroi de Boulogne, il eut en peu de temps fait disparaître jusqu'aux derniers vestiges de l'administration des comtes d'Ardennes dans son diocèse. Il pa-
1 IlUt. du monastère de Saint-Hubert, ap. D. Bouquet, XIII» 587. Chronique d'Albérjo de TroiS'Fontainetif ibid., p. 684.