CHAPITRE X Î
Talent pas encore eu le temps de dresser à leur usage et d'habituer à l'éperon ceux qu'ils avaient pris aux Turcs ^ Brusquement arrachés à leur torpeur, ils employèrent les derniers moments de répit y avant que l'émir eût formé ses lignes 9 à rentrer dans les murs de la ville toute la cargaison de la flottille européenne qui mouillait au port Saint-Siméon ; ils y attirèrent également, autant qu'ils purent, les paysans syriens des environs avec leurs denrées et leurs troupeaux ; mais les ressources comme le temps manquèrent pour réunir des approvisionnements en quantité suffisante.
I^ lendemain de l'apparition de ses éclaireurs, au lever du soleil, Eerbogha déboucha dans la plaine avec ses innombrables Qscadrons. Si loin que le regard pût se porter, étincelaient les casques et les cimeterres. Il sembla vouloir d'abord mettre son camp à cheval sur le fleuve, en amont d'Ântioche, en déployant ses ailes sur les deux rives; mais trois jours après il se rapprocha de la citadelle , afin de con* certer son action avec Schems-Eddanla. Il vint alors s'établir devant la porte orientale , et commença l'attaque par la re^ doute de Boémond. Le détachement lorrain qui l'occupait fit une défense énergique et soutint plusieurs assauts. Godefroi , voyant sa gent sur le point d'être écrasée sous les flèches des Sarrasins, s'élança, pour la dégager, à la tète de ses meilleurs cavaliers. Ils luttèrent héroïquement, dix contre un, sans pouvoir s'ouvrir un passage , et furent finalement repoussés en laissant deux cents morts sur le champ de bataille. La petite garnison de la redoute continua néanmoins de tenir bon, et conserva aux assiégés cet ouvrage important.
Cependant l'échec du duc eut des conséquences morales bien plus graves que les pertes matérielles qu'il entraîna. Quand les Turcs apprirent que l'homme qu'ils avaient vaincu était Godefroi de Bouillon, c celui que l'on considérait comme le principal chef des armées chrétiennes * :» , ils sentirent croître
1 Albert d'Aix, liv. IV.
2 GuiUaume de Tyr, liv. VI , ch. m.
leur audace et devinrent beaucoup plus entreprenants. Ils réussirent plusieurs fois à se joindre aux assiégés de la citadelle , en s'introduisant sans doute par la porte Saint-Georges, ouverte dans les montagnes et fort mal gardée par les croisés. Ils suivaient de là des chemins couverts , tournaient le fort du mamelon qui servait de quartier général aux princes , et faisaient des irruptions jusqu'au cœur de la ville. Il périt beaucoup de monde dans ces surprises. Pour y remédier on prolongea la contrevallation intérieure sur le versant sud*est de la grande montagne. Boémond, gouverneur d'Ântioche, de concert avec le comte de Toulouse, qui s'associait à lui plutôt dans le dessein de le contrôler que de le servir, y fit creuser une profonde tranchée, munie en avant d'une redoute. Les Provençaux eurent la garde de cette position, qui devint pour quelque temps le principal objectif des ennemis de la citadelle et de ceux du dehors. Un jour, violemment assaillie, elle allait tomber entre leurs mains, malgré les efforts désespérés de Boémond et de plusieurs autres vaillants chevaliers , quand le duc accourt , accompagné des comtes de Flandre et de Yermandois , et de Robert de Normandie, culbute les Sarrasins et les taille en pièces.
Dès lors Eerbogha comprit qu'il n'arriverait à rien en continuant ses attaques du côté de l'orient, où s'était justement porté tout Teffort de la résistance; et comme ses chevaux manquaient de fourrage dans les montagnes, il redescendit pour la seconde fois en plaine. Mais là encore se trouvait une redoute extérieure qui paralysa ses opérations et l'empêcha de serrer d'assez près le rempart. C'était celle qui avait été établie vers la fin du siège à la tète du pont de Tûronte. Occupée maintenant par le comte de Flandre, elle commandait le cours du fleuve et servait en quelque sorte de bastille en avant de la principale entrée de la ville. Elle avait une importance capitale, et Kerbogha voulut s'en emparer à tout prix. Il y employa l'élite de son armée. Malheureusement le nouveau gouverneur d'Ântioche, à qui son titre ne conférait
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pas de droits sur les troupes particulières des autres princes , ne put renforcer la garnison flamande. Celle-ci fît des prodiges de valeur; mais sûre d'être à la longue écrasée par le nombre, «après un jour de résistance héroïque , elle profita de la nuit pour brûler le fort et rentrer dans la ville.
De ce moment les Turcs, serrant de près le rempart, coupèrent toutes les communications des assiégés avec leur flot* tille de ravitaillement. Pour la seconde fois , la disette sévit parmi les chrétiens, c On ne trouve en nulle histoire, dit un chroniqueur, que jamais si hauts princes et si grandes armées aient souffert telles angoisses de faim. ]> Et il trace du fléau ce tableau lamentable : <t Faute de victuaille saine, on s'ac* commodait de tout ce qui se présentait. Qui trouvait un chien mort ou un chat, le dévorait avec délices; car ventre affamé ne choisit pas. Les seigneurs les plus fiers ne rougissaient pas de venir s'asseoir, sans y être semons (invités), à la table d*autrui, d'où maintes fois ils se voyaient éconduits. Les nobles dames et demoiselles s'abaissaient aussi à mendier. Pâles, décharnées, gémissantes, leur aspect avait de quoi émouvoir un cœur de pierre. Il s'en rencontrait cependant qui, se souvenant de quel lignage ils étaient, se résignaient à toutes les tortures , plutôt que d'aller quérir leur pain par les huis. Ceux-là cachaient leur misère au fond de leurs logis, fuyant les secours étrangers et attendant la mort. On voyait la plupart des chevaliers et des sergents qui avaient été forts et preux dans les combats, maintenant épuisés de besoin , Tœil morne, sans voix, appuyas sur des bâtons, se traîner le long des rues, implorant Taumône. Troupeaux de mendiants qui sollicitaient d'autres mendiants I Les mères, arrachant à leurs mamelles arides et desséchées les enfants nouveau- nés, les abandonnaient et les exposaient dans les carrefours à la charité des passants. Les hauts barons^ accoutumés à tenir de grandes cours et à faire beaucoup de largesses, se cachaient alors pour manger à la dérobée ce qui leur tombait sous la main. Ils souffraient plus encore que le
menu peuple, car chaque jour ils rencontraient leurs chevaliers et les gens de leur terre qui mouraient de faim , et ils n'avaient pins rien à leur donner ^ . y>
Godefroi de Bouillon ne fut point de ceux qui se renfermèrent pour jouir à huis clos d'un reste d'opulence. Il tint table ouverte aux malheureux et se ruina généreusement à leur service. Les historiens de la croisade citent de lui des traits touchants y qu'on regrette de ne pouvoir reproduire dans la pure naïveté de leur langage suranné. ^ Le comte Hermann y riche seigneur de Germanie , rapporte Tun d'eux, tomba en si grande pauvreté ^ que le duc Godefroi, plein de compassion , lui donnait chaque jour un pain ; un pain bien mince, il est vrai, mais le duc ne pouvait faire davantage, et le comte le tenait à (pour) grande largesse. — Henri de Hache (son cousin) mourait de faim tout pleinihrement^ quand le *' dac voulut qu'il fût de sa table, et lui dit qu'il lui départirait
(partagerait) sa pauvreté V i>
Le pain vint bientôt à manquer, et la multitude fut réduite à maDger le cuir des bêtes fraîchement abattues, puis celai même de ses chaussures, qu'on faisait ramollir dans Teau bouillante, et qu'on accommodait avec du poivre, du cumin et d'autres épices^.
Il fallait, en effet, une fortune quasi princière pour se procurer de la chair d'un animal vivant. <ic Des témoins oculaires m'ont affirmé , dit Albert d'Âix , que le duc Godefroi donna quinze marcs d'argent pour la viande d'un vil chameau ; il est certain que Baudri , son sénéchal et maître d'hôtel, paya une chèvre trois marcs d'argent^, d Or le marc valait une demi-livre.
Lorsque enfin il n'y eut plus de bétail d'aucune sorte, force fut de tuer les chevaux de bataille. Godefroi , ayant dépensé
1 UEstoire d'Eracles, liv. VI, ch. vn.
2 Ihid.y ch. XIV.
« Albert d'Aix, liv. IV.
^ Ihid.