CHAPITRE X Î
que le comte Etienne et sa compagnie venaient de lui rendre, et il prit soin d'en faire instruire les assiégés , comptant bien que ce dernier coup les mettrait à sa discrétion. En effet , le désespoir et l'accablement furent immenses : ce fut d'abord un concert de malédictions contre les déserteurs, puis on attendit Tévénement dans une morne stupeur. Les Turcs livraient chaque jour de vigoureux assauts : il fut impossible de mener les soldats aux remparts, et sur plusieurs points la ville ne fut plus défendue que par la force de ses murailles. Le prince Boémond parcourait vainement les rues et les places, en faisant crier son ban : ni les appels des hérauts, ni même les coups S ne pouvaient tirer les sergents des maisons où ils se tenaient cachés. Le prince alors recourut à un moyen énergique ; il mit le feu à plusieurs quartiei^s d'Antioche % et la foule dut aller camper sur les fortifications.
Mais les barons eux-mèines ne le secondaient plus. Ils n'avaient plus l'espoir de la victoire ni le courage du sacrifice, c Moult leur venoit en remembrance souvent, dit un ancien auteur , quelles richesses et grandes aises ils avoient laissiées en leur pays por le service Dame Dieu. Or leur en rendoit ce guerredon (cette récompense) qu'ils mouroient chaque jour de faim , et ne gardoient (échappaient) l'heure que ces chiens , qui Dame Dieu ne créoient , les descoupassent tous, en despit et en reprouche de la foi crestienne. En ceste manière souloient tancier à Dame Dieu moult souvent, comme gens qui ne savoient ne quedire ne que faire ^ . j> Plusieurs même formèrent secrètement le projet de déserter en masse durant la nuit, et de se sauver vers un port de mer, abandonnant le peuple à la merci des Sarrasins. Mais le duc Godefroi eut connaissance de ce complot. «Il manda l'évèquedu Puy , tous
i Guillanme de Tyr, liv. VI, ch. xni.
2 Raoul de Gaen^ ch. lxxtii.
8 VEstoire d'Erades, 1. VI, ch. xin. Le texte est ngeuni en quelquesunes de ses formes ortho^aphiqueS| qui pourraient dérouter certains lecteurs et n'ajouteraient rien à la couleur de la citation.
les barons et une grande partie des simples chevaliers. Il les requit que y pour Dieu, ils n'eussent jamais cette pensée^ car si Dieu les haïssait tant qu'ils pussent la réaliser , ils perdraient leurs âmeS| comme des serviteurs dédaignés de Notre-Seigneur et à qui il retirerait sa besogne. Ils perdraient aussi les avantages du sièclei; car jamais ils n'y seraient honorés, et leur lignage mème^ sans avoir forfait; serait honni et montré au doigt ^3>
Ces remontrances, si nobles et si chaleureuses qu'elles fussent y n'auraient peut-être pas suffi à réconforter les cœurs abattus et irrités par tant de souffrances. La sagesse humaine ne pouvait prêcher que la résignation ; or c'était une explosion d'enthousiasme qu'il fallait aux croisés pour s'élever à la hauteur du péril qui les menaçait, l'attaquer de front, en triompher ou s'y engloutir dans un élan sublime. Leur foi accomplit ce miracle de régénération. Au plus fort de la détresse, quand la disette sévissait déjà depuis trois semaines et faisait chaque jour des victimes plus nombreuses, le bruit se répandit tout à coup que la miséricordieuse assistance de Dieu se manifestait par des apparitions et des prodiges. Plusieurs pèlerins racontèrent des visions qu'ils avaient eues.
Dieu s'était montré à un clerc qui fuyait par crainte de la mort : <ic Ne fuis pas, lui avait-il dit, retourne en arrière, et oc dis à tes compagnons que je les soutiendrai dans le combat. c Apaisé par les prières de ma mère , je serai favorable aux m Francs; mais parce qu'ils ont péché, ils se verront sur le ce point de périr. Que cependant ils conservent en moi une a ferme espérance, et je les ferai triompher des Turcs. Qu'ils c se repentent, ils seront sauvés. C'est moi , le Seigneur, qui te ce parle. » Une autre fois, un homme descendant aussi de la muraille, son frère, mort depuis quelque temps, lui apparut et lui dit : c Où fuis-tu , mon frère ? Demeure, et n'aie aucune « crainte, le Seigneur sera avec vous au jour de la bataille^
i VEsioire d'Eracles, liv. VI, ch. un.