CHAPITRE X S
son armnre, fourbissait et aiguisait son outillement de comhdX. Ce qui restait de vivres fat distribué aux soldats. Les rares chevaux qui se trouvaient encore dans Tarmée reçurent aussi ce soir-là une bonne ration ; les approvisionnements de fourrages mis soigneusement en réserve par quelques seigneurs économes, furent entièrement consommés. Le lendemain , c'était la fin des privations : tout pèlerin avait en perspective sa part dans les dépouilles des Sarrasins ou dans la béatitude céleste.
Au milieu de la joie universelle, le duc de Lorraine éprouvait un terrible embarras : il n'avait pas de destrier. Il s'adressa au vieux Raimond , que sa mauvaise santé empêchait de prendre part à Faction. Mais les Provençaux n'étaient pas préteurs , leur chef moins que tout autre ; et Godefroi n'ob* tint qu'après de longues et pressantes instances une monture des écuries du comte.
Le lendemain, 38 juin, au lever du soleil, au son des trompettes et des tambours, les troupes se rassemblèrent à la porte du Pont. Outre les corps réguliers d'infanterie, la plupart des gentilshommes étaient contraints de marcher à pied , faute de chevaux. D'autres montaient des ânes ou de misérables bétes de somme.
Les évèques et les prêtres, ce vêtus comme pour messe chanter ]», parcouraient les rangs, tenant d'une main le crucifix et de l'autre bénissant le peuple : ils donnaient l'absolution et assuraient remise entière de leurs péchés à ceux qui mourraient dans le combat. L'évêque du Puy se faisait surtout remarquer par ses chaleureuses exhortations. 11 avait dépouillé c la robe de moutier i> et caracolait sur un grand destrier, armé et le heaume en tête.
La longue colonne fat partagée en douze corps, en douze batailles, comme on disait alors, qui devaient, en s'échelonnant dans la plaine, tromper l'ennemi sur l'importance réelle des forces chrétiennes» Le duc Godefroi commandait le sep-
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tième de ces corps, composé de deux mille hommes. II avait devant lui Hugues le Grand , qui, avec les deux Robert, conduisait Ta vaut -garde; puis Tévèque du Puy, formant à peu près le centre. Boémond venait le dernier; mais sa troupe était la plus nombreuse et la meilleure. Il avait pour mission de protéger les derrières de l'armée et de maintenir ses communications avec la place. Enfin quelques centaines de Provençaux, restant auprès de leur comte malade, étaient chargés de garder la redoute placée au-dessous de la citadelle, et d'arrêter les tentatives d'incursion des Turcs de Schems-Eddaula.
Quand Tordre de marche et d'attaque fat bien établi , la porte s'ouvrit, et la masse tout entière s'ébranla. Dans chacun des douze corps , les fantassins formaient les premières lignes, et la cavalerie ne venait qu'après, pour les soutenir. C'était le renversement des lois ordinaires de la stratégie féodale : mais le nombre trop restreint des cavaliers ne permettait pas de leur laisser le principal rôle.
Dès le commencement de ce mouvement, un grand drapeau noir avait été hissé sur la plus haute tour de la citadelle. C'était le signal convenu entre Schems-Eddaula et Kerbogha pour prévenir ce dernier en cas de sortie des chrétiens. L'émir de Mossoul avait aussitôt envoyé deux mille archers fermer l'issue du pont. Les Français de Hugues le Grand s'y engageaient en même temps. Les Turcs, par une sorte de bravade, se trouvant en présence de fantassins, mirent pied à terre, et Ton tirailla de part et d'autre à armes égales; mais les croisés visaient surtout les chevaux de leurs adversaires et en abattaient un grand nombre. Ceux-ci, incapables de les refouler dans la ville, se hâtèrent de sauter en selle et de se replier sur le camp.
Le premier corps déboucha alors dans la plaine : les autres passèrent le pont à sa suite. Le rempart de ce côté de la ville était couvert de peuple. Les femmes, les enfants, les malades