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COINS ET JUSTICE

VILLES OU SIEGEAIENT LES COURS DE BOUOEOISIE CORRESPONDANT A CHAQUE GRANDE SEIGNEURIE.

6° Saiette.

Naples, aujourd'hui Naplouse, 1® Jérusalem. Haute-Côur pou- V ancienne Sichem. vant se tenir dans toutes les / Acre, aujourd'hui Saint-Jeanvilles de la Palestine ) d'Acre, ancienne Aco, Ptolé-

[ maïs.

20 Comté de Jaffaet d'Ascalon.. \{^% ancienne Joppe, Japho.

l Ascalon.

3° Dames Dames.

40 Ibelin Ibelin.

50 Galilée (principauté de). ... \]^^^ll^' Tibériade.

Aujourd'hui Saïde, ancienne Sidon.

Beaufort.

70 Césaire j Césarée, ancienne Tour de Stra-

1 ton, aujourd'hui Kaïsarich.

Qo Bessan S Bessan, ancienne Scytopolis, au-

I jourd'hui Bethsan.

[ Crac, l'ancien Petra, aujour-

90 Cra et Montréal ) d'hui Kerek

/ Montréal, réuni à Kereck.

/ Saint-Abraham, ancienne He- 10° Saint- Abraham. \ bron, aujourd'hui Khalil et

i Keriath-Arba.

110 Blanche-Gardes ^ fafic!' ^''J^''''^'^''' '^'^'^^'

120 Lide à l'évêque de Saint- ( j . ,

Georges i^^^^'

13* Arsur j Arsur.

14o Césaire au château Pèlerin ' -Saint-Georges du Sabach.

15© Caïphas Caïphas.

I60 Caimont Caïmont.

170 Nazareth (archev. de) 1 Nazareth.

]8o Fief au comte Jocelin Château du Roi.

Escandélion.

Sur (anc. Tyr.)

190 Escandélion

200 Sur

( Touron , m

^,„ ) Bilinas )STo-

21« { Sebele <Belinas.

f Châteaun^uf : *. ! '. :;;::: : : ( Chateau-Neuf,

220 Baruch j Baruch.

Chacun de ces tribunaux avait dans son ressort, pour la cour du seigneur, les affaires qui concernaient les vassaux du seigneur, et pour la cour ou les cours de bourgeoisie les affaires des. tenanders ou bourgeois de cette même seigneurie. Les cours de bourgeoisie étaient plus nombreuses parce que, dès les premiers temps, arrivèrent des flots d'émigrants, surtout de sang roturier et venant de la France, de Tltalie, de l'Allemagne, celle-ci toujours si pauvre et si rapace. Souvent des hommes sortis serfs de TOccident devinrent bourgeois en Orient. Tous ce système de fiefs et de tribunaux ne fut coordonné que plus tard : Godefroi ne fit qu'en poser les fondements. Les tribunaux des seigneurs étaient composés des vassaux des principaux seigneurs ou hauts-hommes : chacun était jugé par ses pairs, triomphe de l'esprit féodal. Ce principe se conserva jusqu'à la fin ; si bien que les quatre grands barons ne pouvaient être jugés qu'entre eux ; et si le comte de Jaffa, par exemple, venait à commettre un crime ou était en litige pour un domaine, le prince de Galilée, le sire de Sidonet le comte de Tripoli formaient seuls un tribunal compétent pour le juger (1). Chaque baron, quel que fût son rang, pourvu qu'il eût prêté l'hommage-lige au chefseigneur, pouvait non-seulement en appeler à la Haute-Cour siégeant à Jérusalem ou à Saint-Jean-d'Acre, mais y porter sa cause comme on dirait aujourd'hui en première instance, établissement où l'on reconnaît l'habileté de Godefroi. Les bourgeois étaient aussi jugés par leurs pairs (2). Ainsi était protégée l'indépendance non-seulement du noble, mais de rhomme; ainsi sa dignité était respectée. Chacune de ces seigneuries était organisée à l'image de tout l'Ëtat, chaque

(1) Assises de Jérusalem, Mss. de Venise, t. 1, p. 171.

(2) Ibid,, t, II, Cour des Bourgeois, p. 14.

seigneur ayant sou tribunal de nobles qu'il présidait luimême, et sa cour de bourgeois dont il nommait le yicomte ou président. Nul document mieux que les Assises ne fait connaître non-seulement les premiers progrès d*une ville et d*un état naissant, mais Tesprit et la structure intime de cette féodalité ou âge héroïque, qui est le premier âge des peuples. Là les principaux chefs de famille, pasteurs des peuples, ainsi qu'on le voit dans les chants épiques primitifs ou dans les plus vieux monuments, conservent le droit de rendre la justice, comme ils l'avaient à l'époque précédente sous les noms de Patriarches, d'Anciens, de Gheiks, de Tierns, d'Ethelings et d'autres ; les familles devenues enfin sédentaires se groupant dans le premier âge autour d'un gros village, comme dans le second, l'époque de la cité, elles se groupent autour d'une ville le plus souvent fortifiée.

XIV. — L'Assemblée de la Tour de David ne conserva pas un autre droit pourtant tout féodal, le droit de faire la guerre. Il tend à disparaître chez tous les peuples dès que les tribus, en se rapprochant Tes^unes des autres, se transforment régulièrement en cités. Ainsi chez les Gaulois qui, du temps de Vercingétorix, vivaient sous ce régime nettement organisé presque partout chez eux, quoiqu'il y eût encore des clans dans la montagne, un chef si noble, si hardi, si riche qu'il fût, n'avait pas le droit de faire la guerre. Elle devait être déclarée par le ConcUium publicum de la cité (1], qu'il ne faut pas confondre avec le Sénat de cette même cité (2) et qui était composé de la réunion des nobles, des druides et du peuple de cette cité (3). Nous avons montré

(I) C. J. Csesaris, De hello gallicoj 1. 1, xxx. (2)Ibid. 1. Vil, XXXII etxixiii.

(3) Ibid.

à cetteplace même (1) avec quel acharnement Charlemagne ]uUa.eDSuite contre les feides ou guerres privées, conjurationes^ ghildes, si chères à l'indépendance austrasienne. Mais, après la mort du grand unitaire^ elles reparurent avec les instincts les plus vivaces, les plus indomptables des Franks, au milieu de cette longue et profonde révolution féodale où, par on ne sait quelle loi mystérieuse, ils semblèrent vouloir reprendre librement eux-mêmes, et non par la volonté d'un grand génie, l'œuvre de leur développement social ; les guerres privées qui n'étaient pas plus absurdes que la plupart des grandes guerres de l'époque monarchique, firent comme partie du droit public jusqu'à saint Louis. La France territoriale était trop grande pour arriver tout de suite à celte partie de son unité morale. Mais de même que les grands feudataires de ce pays, les co^ntes de Champagne, les duc de Lorraine ou de Bretagne, en revendiquant ce droit pour eux, l'interdisaient à leurs vassaux dans l'intérieur de leurs fiefs, de même Godefroi de Bouillon avait dû la supprimer à Jérusalem, Etat moins grand que l'un de ces fiefs. D'ailleurs^ la principale raiison de cette suppression était que les grands feudataires de la Palestine étaient forcés d'être unis entre eux par la nécessité de faire-face à l'ennemi com^ mun, aux musulmans.

XV. — Cependant il resta deux vestiges de cet ancien droit féodal dans les Assises, En premier lieu, chaque seigneur soumis à Tobligation du service militaire devait amener en personne, à l'armée chrétienne, un contingent d'hommes qu'il équipait lui-même et qui était proportionné à l'étendue et aux ressources de sa seigneurie. Sous les derniers rois de Jérusalem, le comte de JafTa devait armer cinq cents cheva-

- (1) Compte-Rendu, avril 1871. p. 499.

liers, le prince de Galilée et le comte de SidoD autant, le seigneur de Montréal et de Saint-Abraham soixante, Je comte de Jocelin cinquante, l'archevêque de Nazareth six (1). On régla de môme le service que devaient les cités, c'est-à-dire les bourgeois de Jérusalem, suivant leurs revenus, ceux de Naplouse, de Saint-Jean-d'Acre, ceux de Tyr. Ce règlement ne fît que commencer du temps de Godefroi. Il était la condition nécessaire de la concession d'un Qef, comme Ta si doctement et si complètement établi (2) Gujas, quoique des historiens allemands s'attribuent aujourd'hui l'honneur de cette découverte (3).

Du moins Gujas et Dumoulin n'allaient pas jusqu'à ne voir la féodalité que daùs l'obligation du service militaire, assertion toute allemande et vue étroite en présence de ce grand mouvement social, la révolution féodale. Ces grands jurisconsultes français du seizième siècle voyaient la révolution féodale dans le triomphe général et dans Tindépendance de l'aristocratie ou du séniorat. En cela, au lieu de bâtir des systèmes, ils se conformaient aux textes qui nous montrent, par exemple, Charleraagne combattant déjà, et de quel bras infatigable, contre la féodalité, tandis

(1) Assises de Jérusalem, Mss. de Venise, t. 1.

(2} Tel fut toujours la doctrine française, et c'est ce que la Thaumassière exprimait très-clairement en ces mots, c Comme le service militaire a donné le premier établissement aux fîefs, les roturiers incapables de ce service ont été jugés incapables de posséder les fiefs. » La Thaumassiëre. Assises de Jérusalem, p. 524.

(3) M. Roth, Geschichte des Bénéficiai weseus von den altesten zeiten, Erlangen. 1850. — M. Waitz, Uher die Anfange der Vassalitatt Gottingen, 1856. Voyez aussi du même auteur Deuts, che Verfassungs-geschichtet Kiel, 1865.

que robHgatîon du service militaire n'est acceptée en droit qu'à partir de réditde Kierzy-sur-Oise, en 877 (1).

XVI- — La seconde trace dans les Assises de cet ancien droit de faire la guerre ou de se défendre soi-même se trouve dans la conservation du duel judiciaire admis au onzième et même au douzième siècle, par toutes les coutumes de TOccident. Godefroi était contraire au duel judiciaire. Il le regardait comme un préjugé et un abus de la force. Et ce ne fut qu'après bien des refus qu'il y eut recours luimême dans sa jeunesse lorsqu'il se battit contre son ennemi

(I) C'est la principale erreur de MM. Roth et Waitz, et d'autant plus regrettable, d'autant plus grave qu'elle méconnaît la nature et la force de cette grande révolution féodale qui se termina par la victoire de l'indépendance des seigneurs Gallo-Franks, et Tobligation du service militaire pour les possesseurs de fiefs, mais qui comme toutes les révolutions importantes, remonte bien au-delà du moment où elle triompha tout entière officiellement, et où les fiefs sortirent de toutes les formes de la propriété, alleux, bénéfices, précaires. Â nos yeux et d'après les textes la féodalité est le dernier trait de l'établissement des Franks devenus Gallo-Francks et prenant tous, Franks ou Gaulois, définitivement possession de la t^rre après leur union entre eu'x. Qui ne se rappelle, entre autres , textes, le mot de Nilhard qui loue Charlemagne surtout d'avoir su comprimer les cœurs de fer, ferrea corda, des seigneulrs Franks. Quand ce bras puissant eut disparu, le mouvement reprit son cours.

Voyez sur cette question Montesquieu, Esprit des Lois, liv. XXXI. cb. VIII et ch. XXVI et suiv. ; M. Guizot, Essais sur l'histoire de France, IV, ch. ii; M. Gnèrwcô , Polyptique de Vahbé Irminon, Paris 1854, p. 503. Voyez aussi l'intéressante thèse de M. Faugeron, Les Bénéfices st la Vassalité wu ix* sihle, Rennes, 1868, quoique l'auteur s'occupe beaucoup trop de concilier les contradictions de MM. Roth et Waitz entre eux.

persoDQcly le comte de Namur,qui lui disputait le duché de Bouillon (1). Mais que de fois ne yoit-on pas dans Thistoire un législateur obligé d'accepter dans ses lois tel usage qu'il désapprouve, mais qui est en vigueur parmi ses contemporains? Quand Jean d'Ibelin parle du duel judiciaire^ souvent sa manière de s'exprimer est courte, claire, impérative, comme un article de loi. Ce sont sans doute des fragments de l'ancienne tradition orale que les seigneurs-juges savaient par cœur. Jean d'Ibelin dit alors comme pour signaler la pré-

sence de ces vieux et intéressants fragments : <& il me souvient ores (2). » Telle est, par exemple, Ténumération des cas qui ne peuvent se décider que par le duel judiciaire.

c( Ce sont les choses de que il y a bataille par Vcissise,.. de quoi l'on ne se peut défendre par esgart ou par connaissance de court sans bataille.

i De meurtre aparent.

« D'omécide aparent.

« De querelle d'un marc d'argent et plus.

« De atraire contre son seigneur chose qui a son Gé ne

soit.

« Et de toutes autres qu'on pert vie ou membre ou son honour. »

Il en est de même quand il en vient à 'spécifier ceux ou celles qui ont le droit d'en appeler à un combat en champ clos.

€ Feme espouse dou murtri.

a Home espous de lamurtrie.

« Tous parents et parentes de sanguinité.

« Tous parents et parentes d'afiinité.

(1) Guillaume de Tyr, Historiens des Croisades, t. f , liv. IX»

(2) Assises de Jérusalem, VIss. de Venise, t. I, p. 44.

(c Tous paraiDS.

a Tous maraines.

« Tous Dllous.

f Tous fiUouses.

• Tous compères.

« Tous commères.

« Tous ceaux et celles qui sont dou pays dou murCrî, se il est pèlerin estrange.

« Tous ceaux et toutes celles qui vindrent au passage à que il vint, se il est d'outre-mer.

a Tous ceaux ou toutes celles qui ont été avec le murtri ou la murtrie an et jour.

f Tous ceaux ou celles qui sont tenus de foi au murtri ou à la murtrie, soit home ou feme ou seignor ou dame.

« Tous ceaux ou celles qui sont du commun dou murtri ou de la murtrie, se il est de costume.

(( Mais feme qui a baron ne peut faire apeau de murlre que par Toctroide son baron, et por ce le peut tel manière de gens appeler et autres non, que il est bien semblant que amour les -mène à se qu'ils font Tapeau pour l'amour qui a été entre eaux et le murtrie et non por haine ou por loyer ou por malice (1)^»

Voilà de véritables prescriptions. On retrouve ce même caractère dans les deux chapitres « des choses que l'on se peut clamer par l'Assise » et « por quel chose Ton peut perdre son fié an et jour, et pourquoi toute sa vie, et pourquoi lui et ses heirs. )>Que l'on compare les phrases étendues et les longues pages des autres chapitres sur.des sujets analogues, par exemple « sur les homes qui peuvent être pris pour champions, » et Ton sera frappé du contraste qu'ils

(1) Assises de Jérusalem, Mss. de Venise, t. I, p. 44.

forment avec Tallure vive et le tour concis de ces quatre fragments, précieux et authentiques débria d'une tradition orale qui avait servi à former les Lettres mêmes du Sépulcre. Peut-être suffîrait-il de quelques changements dans les mots pour retrouver d'abord les articles mômes des Lettres et remonter ensuite à cette tradition originelle d'où découlèrent toutes les coutumes bien antérieures aux Lettres du Sépulcre. Nous venons d'étudier surtout l'aristocratie de la Palestine; il faut maintenant connaître la classe inférieure de cette société nouvelle, classe qui a, elle aussi, ses usages particuliers, sa vie, sa physionomie. Nous avons visité les châteaux et les seigneuries. Pour y connaître la bourgeoisie, nous entrerons maintenant dans les villes.

XVIL — Le livre des Assises des bourgeois n'est pas plus la seconde charte de Godefroi que le livre d'Ibelin n'était la première (1). Mais, on l'a vu plus haut, il fut rédigé à Jérusalem même sous le roi Amaury. Premier document aujourd'hui connu de la législation d'outre-mer, il se rapproche davantage de la loi primitive; celle-ci avait eu moins de' temps pour se transformer. Le rédacteur avait pu converser avec des vieillards qui auraient vu dans leur jeunesse Godefroi de Bouillon.- M. Beugnot a regar,dé ces Assises comme un recueil de décisions de la Cour des Bourgeois une fois cette Cour établie (2), ce qui le rendrait presque aussi curieux qu'un code ; mais il ne renferme aucune décision de ce tribunaL Forme froide et sententieuse ; aucune de ces réflexions morales, de ces détails historiques qui ornent et animent l'ouvrage du vieux baron de Jafl'a et lui donnent parfois un

(1) Assises de Jérusalem^ t. II, p. 1 et suiv.

(2) Assises de Jérusalem, édit. de M. Beugnot t. il, Introdaction.

air si piquant, en nous transportaut tout à coup au milieu de ce monde de chevaliers, en les faisant parler eux-mêmes. Ce devait être le cahier dont se servait Tun des jurés de la Cour des Bourgeois pour se guider dans ses décisions. Dans le manuscrit de Munich, il est hérissé des citations latifins empruntées à l'Ancien et au Nouveau Testament, et dont la plupart ont été regardées comme des interpolations ou rejetées même à la marge dans le manuscrit de Venise. Ceci rappelle un peu la manière de Bossuet dans la Politique sacrée^ avec un esprit bien différent, à cette époque d'indépendance, même pour des bourgeois, de l'esprit qui a produit l'œuvre bien affaissée du jurisconsulte du droit divin. Il n'y avait pas de membre de TEglise, de Romain^ comme on disait alors à Jérusalem, parmi les jurés de la Cour des Bourgeois; mais peut-être quelque clerc du tribunal d'Eglise aura-t-il ici abusé de sa mémoire et de la facilité qu'on a toujours à couvrir gn livre de citations de ce genre.

La Cour des Bourgeois de Jérusalem était présidée par un vicomte nommé par le chef seigneur, ce qui rattachait les bourgeois à la haute classe, comme dans beaucoup de villes de l'Occident, l'aristocratie étant ainsi comme le centre d'où partaient toutes les Institutions du gouvernement féodal. En établissant cette Cour des Bourgeois et des cours analogues dans les vingt-deux principales villes de la Palestine, la noblesse ne s'était point affaiblie; elle s'était réglée, seule manière de s'affermir. Q'aurait-elle fait en Palestine et partout sans une classe bourgeoise? Qu'auraient fait les patriciens de Rome si la plèbe, trouvant tardive la création des tribuns^ se fût bâtie une ville sur le Mont-Sacré? M. Beugnota révoqué en doute l'existence de cette Cour dans l'origine, parce que les Assises ne font connaître ni le nombre des jurés, ni par qui ils étaient élus, ni à qui ils prêtaient serment. Mais

l'établissement de cette Cour était dans la force des choses, un besoin inhérent à la société féodale. La première croisade ne fut pas seulement une expédition militaire mise en mouvement surtout par la foi religieuse ; ce fut encore une émigration, surtout de la race gallo-franque, bourgeois, commerçants, laboureurs, serfs, avec leurs familles. On les appelait le commun du peuple^ et ils étaient si nombreux, simples guerriers où pèlerins, et souveht si hostiles aux nobles, que plusieurs fois, dans les marches de Tarmée à travers l'Europe et TAsic- Mineure, ils se soulevèrent contre eux à Ântiocbe, à Tyr, et bien ailleurs. Les simples hommes d'armes couraient sus aux chevaliers (i). Il y avait là une force sociale vivace qu'on ne pouvait, comme toujours^ empêcher d'être dangereuse qu'en lui faisant sa part au soleil. Il fallait une institution qui la réglât, en la représentant, et en la rattachant par ses intérêts à ceux de la haute classe. Cette institution fut la Cour des Bourgeois de Jérusalem, jointe à toutes les autres cours de ce genre établies dans les autres villes. L'une des chartes du Cartulaire du Sépulcre^ datée de 1131, porte les signatures des bourgeois de Jérusalem (2). ËDÛn Jean d'Ibelin, parlant des deux cours dans les mêmes termes, 11 faut les rejeter ou les accepter également toutes deux comme remontant jusqu'à la première ccoisade.

XVIII. — Nous n'en dirons pas autant de deux autres tribunaux dont la juridiction est déterminée par la même rédaction des Assises des bourgeois^ les cours dites de la Chaîne eide la Fonde (3) .-Les premiers étaient des tribunaux éta-

(1) Historiens des Croisades, Gnillaume de Tyr, VI.

(2) CartuL du Saint-Sépulcre, p. 91.

(3) Assises des Bourgeois, Mss. de Venise. Ihià.,

blîs dans les principaux ports de la Palestine et de la ^yrip, Gaza, Jaffa, Acre, qui, déjà sous lesderniers rois, était regardée comme une seconde capitale, Tyr, Sidon et Berythe, pour régler ce qui concernait le commerce maritime. Leur nom leur venait de la chaîne qui fermait l'entrée de ces ports. Les fondes {fundi) étaient des entrepôts de commerce, des bazars, comme on dit en Orient, établis surtout à Tyr, à Acre et à Tripoli. Là affluaient les produits de l'Europe et de l'Asie; là les commerçants de la Perse et de l'Arménie d'un côté, ^t de l'autre les Génois, les Vénitiens, les Marseillais accouraient, les uns en grandes caravanes marchandes, les autres sur de nombreux bâtiments chargés des richesses et des productions de tous les pays ; la Méditerranée était redevenue la grande route du commerce de tout le monde connu. Mais les tribunaux de commerce nommés fondes, établis à l'imitation des juridictions semblables qu'on trouve, par exemple, àTrani en 1065, à peu près au temps de la naisnaissance de Godefroi (J), puis à Pise, à Marseille, en 1161, ne purent fonctionner qu'au moftient où l'émigration occidentale, toujours considérable au rapport de Jacques de Vitry, prit un caractère industriel et commercial, c'est-à-dire au temps du roi Foulques, troisième roi de Jérusalem. Sans doute, dès l'origine, ce mouvement commercial était préparé. C'est Godefroi qui avait établi de fréquentes relations entre les villes de la Palestine, par terre, et qui les avait interdites par mer aux habitants turcs ou sarrasins deCésarée, d'Acre et d'Ascalon, ce qui avait fait de Jérusalem et de Jaffa les deux principaux marchés de la Palestine. C'est Godefroi qui, par une sorte de système protecteur appuyé par des moyens ter-

(1) La ni^issance de Godefroi de Bouillon^ doit être placée vers Tannée 1060. Noas en donnerons ailleurs les raisons.

ribleset qui rappellent (Godefroi était de Boulogne) (1) l'esprit hardi des corsaires de la MaDcbe, c'est lui qui a créé le commerce de ce pays. Nous ne parlons que de l'organisation môme des deux tribunaux de commerce, qui fut certainement postérieure. On a vu aussi que Godefroi avait institué la cour des reis ou magistrats de naissance syrienne pour juger les procès civils des Syriens. Mais après la mort de Godefroi et sous ses successeurs, bien moins habiles que lui, les Syriens, traités non en compatriotes qu'on défend, mais en vaincus qu'on dépouille, en furent réduits, quoique chrétiens, à faire des vœux pour le retour des Turcs ^eldjoucides ou des Arabes d'Egypte. Alors les cours de Ponde remplacèrent en partie celles des reis. Chaque cour de Ponde avait un président franc, souvent chevalier, ce qui est singulier, d'autres fois bourgeois, et six jurés, quatre Syri^îns et quatre de naissance franque.

XIX. — Quant à l'ensemble des dispositions des Assises des bourgeois, on y voyait d'abord les droits et les devoirs du vicomte et des douze jurés, des avant-parliés ou avocats, et la compétence de la cour. D'Ibelin dit que là se trouvait le serment que les jurés devaient prêter, et comme nous ne le trouvons pas dans la rédaction qui nous est parvenue, nous en concluons qu'il en avait une autre sous les yeux. Venaient ensuite les dispositions des contrats de vente, la juridiction des cours de Chaîne et de Ponde, les contrats du prêt et de plegenie ou de caution, ces derniers si nécessaires dans un pays toujours en mouvement à cause des émigrations incessantes et où les débiteurs offraient souvent si peu de sûreté, enfin toute la procédure civile, les délais pour comparaître en jus-

(1) Nous prouverons aussi que Godefroi était de Boulogne-sur- Mer.

tice avec des procédés nouveaux pour éluder la loi, et d'autres secrets de cet art de la chicane où s'était déjà complu Jean dlbelin, devenaut dans cette partie de son ouvrage une sorte de Machiavel du treizième siècle, puis vingt-neuf chapitres relatifs aux mariages, empêchements^ nullités^ cassations, et la communauté des biens en vigueur en Palestine comme dans le nord de la France (1). Les soixante derniers chapitres sont relatifs au droit pénal.

XX. — Cette pénalité était à peu près la même dans les deux cours. Pour un certain nombre de cas, et non pour tous, comme on l'a écrit, seigneurs et roturiers pouvaient également avoir recours au duel judiciaire. Aux uns l'épée, le bâton aux autres ; les armes seules différaienl. Seigneurs ' ou roturiers, si leur champion était vaincu, étaient également pendus : telle était du moins la légalité ; on va voir comment on y échappait. Parmi les ordalies ou épreuves ju-, diciaires, la plus usitée devant les tribunaux de la Palestine était la juyse. La juyse (iudicium) était un fer rougi au feu, que l'accusé devait tenir dans sa main pendant un temps déterminé ("2). Le vol, les coups, les blessures, étaient les délits le plus sot? vent punis. La peine du vol était la fustigation, le bannissement, et, en récidive^ la mutilation et même la mort. Les mutilations étaient affreuses, et l'on est effrayé en voyant la peine de mort présentée à chaque article de cette législation et sous les formes les plus ignominieuses, a Sachez, lit-on au chapitre 278, que la loi et la reson comande que tous les mauvais homes doivent morir de laide niort, si come tous ceux qui sont accoutume à mau faire, et de consentir les mau, lairons, traitours... tous les mauvais homes

(1) Mss. de Venise, Assises des Bourgeois^ p. 27. (2)/6id.p. 41.

et les mauvaises femes : tous ces doivent morir (1). » A la vue de ces supplices atroces et de cette mort qui frappe sans relâche, on frémit comme si Ton se trouvait tout à coup au milieu d'uu monde sauvage. Mais ces horreurs se retrouvaient alors en Italie, en France, en Angleterre, en attendant rinquisition. Elles font voir tous les progrès que les peuples de TEurope ont fails depuis ces temps barbares, et tous ceux qu'ils sauront encore accomplir avec l'instruction, si elle revêt un caractère moral. Qui pourrait accuser un l'Hôpital, un Lamoignon, un d'Aguesseau, un Turgot, ou tout autre sage, de ce que la torture existait encore de leur temps ? Tout porte à croire qu'on n'en fit pas même mention dans les Z6^^r^5 primitives et que Jean d'Ibelin ne les recueillit que dans les usages non écrits et dans la tradition. Enfin, même dans cette tradition pénale, ces lois étaient surtout comminatoires, comme dans toutes les législations de ce genre, lois des Douze-Tables. Loi salique, Capitulaires, Assises de Jérusalem. Ici toutes les peines, même celle de mort, pouvaient se commuer à prix d'argent, excepté dans trois cas seulement, trahison, agression armée contre son seigneur, et crime du renégat (2). Le sens moral, se perdant peu à peu, amenait un adoucissement par l'indifférence même des esprits^ L'argent remplaçait la justice: civilisation à cet égard prématurément corrompue el décrépite, et où l'on ne se sauvait de la barbarie que par un raffinement de barbarie.

XXI. — Mais quel pouvoir accordait à Godefroi de Bouillon cette constitution qui découle toute du principe féodal, tandis qu'ailleurs ce principe se combine avec des éléments monarchiques? D'abord Godefroi ne fut pas roi. Le titre ne

(1) Mss. de Venise, Assises des Bourgeois, p. 41.

(2) Ibid.

lui fut donné ni pendant sa vie ni après sa mort^ même par ceux qui, ayant transformé son gouvernement en une royauté, avaient intérêt à la mettre sous le patronage d'un si beau nom. Ouvrez le Capitulaire du Sain(-Sépulcre qui ren-

ferme les donations des chefs des croisades aux chanoines chareés de garder le tombeau du Christ (1); Godefroi n'y prend que le titre de Duc (2). Baudoin lui-même, devenu roi, ne donne pas d'autre titre à son frère (3); enfin Baudoin duJBourg, neveu de Godefroi et successeur du premier Baudoin, Baudoin du Bourg, que Ton regarde toujours comme le troisième roi, se désigne lui-même sous le norm de second roi de Jérusalem (4). Ce point est donc solidement établi. Au contraire Baudoin, son frère, qui fut bien, lui couronné roi àBéthléhem, sur Tétable du Christ, était un monarque fastueux. Il s'avançait dans les rues de Jérusalem vêtu à l'orientale, avec une longue robe tissue d'or et coiffé d'un ample turban. Il faisait son entrée dans les villes de la Palestine, achevai, entouré d'une escorte brillante, au ttiiWêu d'un grand concours de population, chevaliers, pages, ' hommes d'armes, bourgeois, paysans syriens, précédé de hérauts richement mis qui sonnaient dans de grandes trompettes pour accompagner sa marche ou signaler son arri<^ée. Et cependant ce fut seulement sous Foulques d'Angers, l'époux de la belle Melisende, que la cour fut constituée avec ses quatre grands officiers, pareils eux-mêmes à des princes, le maréchal, le sénéchal, le connétable, le chambellan. C'est Daïmbert qui, le premier, avait voulu établir la dignité royale en faveur de Bohémond, pour obtenir, en flattant son

(1) Cartul du Saint-Sépulcre, par M. de Rozière, Paris, 1849.

(2) Ihid. p. 34. 47.

(3) Ibid p. 35.

(4)i6id. p.36, 81,85, 86.

ambition, les concessions politiques et territoriales qu'il n'avait pu obtenir de la vertu deGodefroi (1). Survenant tout à coup au milieu de ces intrigues, Baudoin avait enlevé la couronne. Godefroi s'appelait lui-même « le duc Godefroi par la grâce de Dieu défenseur [advocatus) de l'église du Saint-Sépulcre (2), et son titre officiel était celui que nous lui avons donné ici « chef seigneur », c'est-à-dire premier seigneur de Jérusalem (3).

XXII — Tous les barons, c'est-à-dire les principaux seigneurs et les vassaux de ceux-ci lui rendaient directement l'hommage-lige, ce qui n'avait pas lieu en France, où les arrière- vassaux n'avaient aucune obligation directe avec le roi (4). Tandis qu'en France, pays trop vaste pour n'avoir qu'un seul seigneur direct, toutes les seigneuries indépendantes, c'est-à-dire souvent ennemies les unes des autres, ne purent jamais arriver à former une assemblée et eurent presque toujours les rois pour adversaires, à Jérusalem, seigneurie qui n'était pas plus vaste qu'un de nos grands fiefs, Godefroi, recevant l'hommage-lige de tousses vassaux, président de la cour des barons, était nécessairement le chef, c'est-à-dire le défenseur de sa noblesse. Mais, dira-t-on, Godefroi n'avait pas le prestige d'une cour. Non ; mais il vivait au milieu de ses seigneurs, de ses bourgeois, c'est-àdire de ce qui formait alors les idées et comme le souffle national, ce qui valait peut-être une cour, c'est à-dire cet entourage d'hommes trop souvent ignorants et cupides, si corrompus et si trompeurs. Au lieu de se corrompre lui-même et de s'user, il continua à grandir moralement, même après

(1) Historiens des Croisades, t. 1. Guillaume de Tyr, lib. X.

(2) Annales Baronih t. Xll, p. 4.

(3) Mss. de Venise, Haute-cour, rubriqae, 3.

(4) Ibid.y Rubrique, 4.

soa élection. Nous en citerons deux exemples qui feront mieux connaître Tesprit de ce législateur.

XXIII. — Quelques mois après avoir achevé sa législation, il revenait du siège d^Arsur à la tête de son armée. Il s'était arrêté dans la plaine deSaron, en vue de la mer. Attirés par sa réputation qui se répandait dans toutes les contrées de TAsie, des émirs sarrasins descendirent des montagnes de Samarie avec une suite imposante, et vinrent lui offrir, suivant l'usage de ce pays, du pain, des figues et des raisins cuits au soleil. Il était descendu de cheval, avait mis à côté de lui son casqué et son épée, et sans officiers, sans gardes, il se reposait sur un méchant sac de paille en attendant ses fourrageurs, qu'il avait envoyés battre la montagne. Conduits sans délai devant lui, ces émirs ne pouvaient revenir de leur étonnement. « Quoi! se disaient-ils entre eux, c'est lui! Un si grand prince, un cheik si digne d'admiration, qui est venu du fond de l'Octsident, qui a ébranlé tout l'Orient, et dont le bras vigoureux vient de conquérir un Etat, est là, couché obscurément, sans gloire, sans avoir ni tapis ni vêtements de soie, suivant l'usage des t'ois, sans être entouré de gardes nombreux et bien armés pour se faire craindre de ceux qui voudraient s'approcher de lui I » En voyant leur étonnement, Godefroi demanda ce qu'ils avaient dit. « La terre» leur répondit-il alors, peut bien j)Our un instant fournir un siège à l'homme, puisque, après sa mort, elle deviendra sa demeure pour toujours (1). Les émirs avaient voulu voir un conquérant; ils se trouvaient en présence d'un sage. Leur admiration ne fit que s'accroître, et ils se disaient dans leur style oriental : — Cet homme est vraiment celui qui doit conquérir le pays et à qui il a été donné de gouverner les peuples

(1) Historiens des Croisades, Guillaume de Tyr, etc., iiv. IX.

et les nations. » A la bataille d'Âscalon, avec une armée de 15,000 hommes il coupa en deux, et par une double charge irrésistible, Tarmée combinée des Turcs et des Arabes, forte de 200,000 hommes et commandée par un chef habile. Témir Afdai, qui avait pu l'envelopper (1). Au moment où, vers le soir, en promenant ses regards dans la plaine il se vit maître du champ de bataille, il fut entouré par ses compagnons d'armes, barons, comtes et chevaliers, avec leurs bannières flottantes, et qui,au milieu des chants de triomphe unis aux sons des cors, des harpes et des trompettes, lui présentaient des palmes et le félicitaient de sa victoire. Il leur répondit en chevalier: « Mes mains sont fortes parce qu'elles sont pures (2j. Jamais le roi Baudoin, dans la splendeur de sa cour et au milieu de toute sa gloire, a-t-il rien dit d'aussi grand ?

XXIV. — C'est ici qu'on peut se représenter l'extérieur de Godefroi de Bouillon tel que l'ont dépeint Guillaume de Tyr et les chroniqueurs qui l'ont vu. Il était grand, moins grand toutefois que les hommee de la plus haute taille (3). Ses membres étaient vigoureux et bien proportionnés; il avait la poitrine large et forte, une belle figure, la barbe et les cheveux d'un blond vif (4), les yeux bleus, les traits fins (5), la parole habituellement douce, avec une sorte de charme répandu sur sa physionomie (6). Il semblait se transformer tout à coup à la vue ou même à l'approche de l'en-

(1) Albert d'Aix-la-Chapelle, liv. VI.

(2) Ibid.

(3) Willermi Tyrensis, etc. Lib. IX, cap. V.

(4) Ihid.

(5) Roberti Monachi Historia, Historiens des Croisades, t. HI, p. 7-21.

(6) Ibid.

Demi (i). li n'y avait qu'uoe yoix sur sa supériorité, parmi tous les guerriers de son temps , dans le maniement des armes et dans tous les exercices de la chevalerie (2) : le premier sur les champs de bataille comme il était le premier dans les conseils. Un tel homme avait-il besoin d'un sceptre pour être souverain ?

XXV. — Maintenant, pour mieux connaître la part personnelle qui lui revient dans la rédaction des Assises à leur début, entrons encore plus avant dans l'esprit de ces anciens ^ siècles et pénétrons- nous de cette pensée que ces Assises étaient une coutume, c'est-à-dire un ensemble d'obligations librement acceptées, et non une loi à la façon des lois romaines, c'est-à-dire imposée par un homme « affranchi luimême de toute loi, d suivant un mot d'Ulpien. Cette absence de liberté dans la loi jointe au souvenir d'impôts écrasants, autre marque d'assujettissement et de servitude, était restée dans l'esprit des Francs comme une impression mêlée d'horreur, ce qui explique en partie ce mouvement de joie national'î avec lequel ils s'étaient rejetés, au temps de la révolution féodale, dans leurs coutumes tradiiionnelles quoique plus rétrogrades et plus barbares : elles venaient du moins d'un sentiment libre sans lequel il n'est aucune civilisation réelle. La France ne devait retrouver le droit romain qu'en se dégageant de la féodalité, au temps de saint Louis. Guillaume deTyr affirme clairement que les Assises étaient une coutume. « Le roi Baudoin, écrit-il, avait une pleine connaissance du droit coutumier par lequel le royaume d'Orient était gouverné, au point que dans les cas douteux lés sei-

(1) Roberti Mooachi, Historia, Historiens des Croisades ^ t. III, p. 721

(2) Willermi Tyreusis, ete. îbid. G. F. Mainibourg, Histoire des Croisades, liv. 1, p. 39.

gneurs mêmes et les principaux barons consultaient son ex périence, et admiraient tant d'instruction et desavoir (1). » Guillaume de Tyr, répétant cette pensée en parlant du roi Amaury, écrit qu'il n'avait pas son pareil dans la connaissance du droit coutumier par lequel le royaume de Jérusalem était gouverné (2), ce que confirme Jean d'Ibelin en ces mots : « 11 sot miaus les uz et les Assises que nul autre (3). » Ainsi les Assises étaient un recueil d'usages, une coutume comme celles d'Orléans, de Normandie, de Bretagne, de Paris,

De plus elles étaient tirées des coutumes] orales de la France. On n'en saurait douter, puisqu'elles étaient rédigées en français, puisque les législateurs de la Tour de David s'appelaient eux-mêmes « les Francs, » « les barons francs. » D'ailleurs Jean d'Ibelin affirme deux fois l'origine française des Assises (4). Ce nouveau point établi, il nous sera facile de montrer qu'elles furent tirées non pas des institutions du midi de la France, mais des coutumes orales du nord de ce pays. D'abord on a vu que tous les seigneurs du midi, avant qu'on ne s'occupât de cette législation à Jérusalem, étaient partis de cette ville avec Ràimond de Saint-Gilles, les uns, pour s'établir avec lui dans son riche et vaste fief de Laodicée, les autres, pour rentrer dans leurs châteaux en France, après avoir ainsi accompli leur lointain pèlerinage. D'ailleurs la législation des Assises n'avait presque rien de commun avec celle du raidi de la France soumise au droit romain (5). Ici toutes les terres

(1) Historiens des Croisades^ I. Guill. de Tyr, iiv. XVI, ch. ii.

(2) Ibid., Uv. XIX, ch. ii.

(3) Mss. de Venise, p 174, v.

(4) Ibid. Erremens dou roi Hugues.

(5) KUmrath. Études sur les Coutumes^ Paris, 1838.

étaient allodiales, tandis que les conquérants des croisades divisèrent toute la Palestine en fiefs, ce qui se pratiquait sans exception, depuis deux siècles et demi, dans le nord delà France; et il faut toujours entendre, par ce nom, la France territoriale, la vraie France, celle qui est toujours la môme, malgré tous les changements politiques apparents et à la surface, la France jusqu'à la rive gauche du Rhin, hh prévalait partout la vieille maxime austrasienne : Nulle terre sans seigneur. Beaumanoir fait encore mieux connaître la différence qu'il y avait à ce sujet entre Tusage du Nord et celui du Midi en disant, non sans vigueur, pour la région septentrionale : « Nul n'y peut tenir alleu (1). » Or, dans les villes de la Palestine, les entrepôts mêmes de commerce étaient rarement purs de redevance et de censive; et, quant à la masse de la propriété rurale^ elle était presque entière ment composée de ce qu'on appelait alors fiefsdo?ninan(s et fiefs servants; toujours des flefs comme dans le nord de la France. Nous aboutirions toujours à la même conclusion, si nous voulions entrer plus avant dans les détails. Ainsi, dans le Midi, la femme mariée restait sous la puissance de son père, de son aïeul, tandis que dans les il^^i^es l'acte de son mariage était pour elle un titre d'émancipation, comme dans les coutumes du Nord. Gomme en Flandre, comme en Lorraine, le vassal à Jérusalem pouvait avoir deux seigneurs, (K sauf, ajoute le législateur de la Palestine, la féauté de celui à qui il a été fait le premier hommage (2). o Enfin, quand les Assises établissent, par exemple, qu'une grande . baronnie ne peut être « ni par douaire ni par sœur partie, » elles ne font, tout en généralisant cette sorte de

(1) Goulumes du Beaavoisis, par Beaumanoir, p. 122.

(2) Mss. de Venise, 1. C'est ane régie de l'ancien drojit gailo franciqae.

loi salique, que répéter un article de la coutume du Beauvoisis, exprimé exactement dans les mômes termes par Beaumanoir, ce qui montre, détail précieux à. recueillir, que, même après une rédaction écrite, les coutumes étaient encore longtemps conservées dans la mémoire des hommes et par la tradition des juges. A Jérusalem, on Ta vu, après avoir écrit la législation, on porta le livre qui la renfermait dans un eudroit, où Ton ne pouvait la consulter que difficilement pour Tusage habituel des tribunaux. ^Si nous ne craignions d'abuser de l'indulgence de TAcadémie, que de textes semblables, et pour le fond et pour les termes, nous pourrions mettre ici en regard les uns des autres, et tirés, d'une part des Assises, et de l'autre des coutumes de Sentis, 'de Clermont, d'Amiens, de Saînt- Quenlin, et de toutes les coutumes des deux Lorraines, jusqu'au Rhin, et de l'Alsace. Mais nous avons réuni assez de faits pour pouvoir légitimement dire que les Assises de Jérusalem émanent du môme esprit et sont conçues souvent dans les mêmes termes que les coutumes du nord de la France. Voilà encore un point acquis dans une étude si délicate, si périlleuse, quoique si attrayante pour ceux qui aiment à s'enfoncer résolument dans ces ténèbres mystérieuses de nos origines, et où nous nous étions promis de n'avancer que pas à pas.

Un pas encore toutefois, et tout de suite. Ici, nous allons nous séparer, en apparence, de ces grands j urisconsultes français du seizième siècle, qui disaient que les Assises de Jérusalem étaient tirées des coutumes de France. Nous disons, nous, que les Assises de Jérusalem et les coutumes du nord de laFranc3 sont des législations congénères, qui découlent également d'une coutume primitive conservée longtemps sous une forme orale, et qui s'est brisée en une foule de brillants

fragments au temps de la révolution féodale. L'un de ces fragments, le plus ancien, le plus précieux de tous, s'est retrouvé à Jérusalem. Comment, d'ailleurs, expliquerait-on autrement la ressemblance de deux législations dont Tune paraît en Orient, pour s'y perfectionner et s'y polir, et dont l'autre se retrouve au fond de notre vieille Gaule, à l'extrémité de l'Occident. Il faut donc une coutume primitive. Or, nousavonsétabli,àccttepIace aussi, qu'à l'oridne Gaulois et Franks s'étaient trouvés en face les uns des autres (1), d'abord sur les deux rives du Rhin, et ensuite dans la région entre le^ Rhin et la Seine ; qu'ils s'y étaient unis peu à peu, à la suite tantôt d'émigrations lentes et tantôt d'agressions violentes ; que cette union était devenue indissoluble lorsque les vainqueurs avaient embrassé la religion des vaincus, Clovis et tous ses successeurs, même sous la seconde race, devenant les chefs non-seulement des Franks, mais desévêques galloromains, classe la plus éclairée, qui entraînait avec elle tous les Gaulois (2); que cette môme union avait été rendue plus forte encore parce que Gaulois et Franks avaient lutté en-

semble, et presque toujours avec gloire, contre une autre race d'où descendent les Allemands modernes , la race teutonique, qui ne parut en masse qu'au temps des invasions, au quatrième et au cinquième siècles de notre ère (3). Les Gallo-Franks avaient rejeté toujours ces bar-

(1) Compte-rendu de V Académie des sciences morales et po2ttiques, 1871, p. 541-543.

(2) M. Giraud, Etablissement des Franks dans la Gaule ^ Journal des savants^ année 1872, cahier de décembre.

(3} Nous sommes ici d'accord avec tous les textes, et, pour les points principaux, avec la doctrine reçue dans tous les siècles. Nous repoussons de toute notre énergie la doctrine historique que

bares chez eux, c'est-à-dire au-delàdu Rhin. Nous avons alors montré que dans ;cette région, entre Rhin et Seine, entièrement soumise à la loi salique du temps de Charlemagne, s'était formé et conservé le vieux droit francique ou plutôt gallo francique, mélange d'usages franks et gaulois, ceux-ci vigoureusement rajeunis, comme le sang celtique l'avait été par la race franke. Voilà ce qu'est à nos yeux cette coutume primitive, 4'où découlèrent toutes les coutumes du nord de la France. Voilà cette source originelle.

les Allemands ont fait prévaloir depuis viDfi[tans dans leurs livres, dans leurs gymnases et dans toutes leurs écoles primaires. Suivant eux, la France n'existe que depuis le traité de Verdun. Les rois Mérovingiens et les Carolingiens étaient des rois allemands qui possédaient la Gaule. Débris obscur des états de Charlemagne, la France resta obscure pendant tout le Moyen-Age, et ne devint un état important que depuis Henri lY. Nous extrayons le passage suivant du cours de géographie que Ton fait apprendre de mémoire à tous les enfants, dans ce que nous appellerions les écoles primaires. Nous Iraduisons avec le plus grand soin : « La France est l'une des cinq grandes puissances de l'Europe. Autrefois il n'en était pas ainsi. Lorsque les trois petits-ûls du grand roi des Franks et empereur Charles, mort en 814^ se partagèrent son héritage, la France proprement dite était, à l'ouest de la Saône et du Rhône, un impuissant état, et demeura ainsi pendant tout le Moyen-Age. Lyon et Marseille étaient alors des villes allemandes. Pour Metz et pour Strasbourg, cela s'entend de soi. Mais, dans les temps modernes, la France eut de grands rois, comme Henri IV, mort en 1610, et Louis XIV, mort en 1715, et de grands ministres comme Richelieu, mort en 1642. Ils ont élevé la France; et nous ont pris.à nous. Allemands, qui étions si puissants au Moyen-Age, tout ce qui maintenant, à l'Est du côté de la France, est compris dans nos limites naturelles. > Peut-être pourrait-on n'en pas croire ses yeux, voici le texte allemand :

c Frankreich gehort zudenfûnfGrosmâchtenvon Europa.Sonst

Rien n'est plus facile, après celte explication, que de répondre à la question posée plus haut. Puisque les Assises furent tirées des coutumes du Nord, et que celles-ci s'étaient perpétuées depuis Torigine sous une forme orale, nul plus que Godefroi ne dut contribuer à en former la rédaction. Il avait vu la plupart de ces prescriptions observées par son père Eustache-aux-Grenons, comte de Boulogne (1); il les avait fait observer lui-même pendant près de vingt ans, d'abord comme seigneur de Bouillon, et ensuite comme duc de Lorraine. Sa tendre et intelligente mère, la comtesse

war das nicht so. Âls die drei Enkel des grossen Frankenkônigs und Kaizers Karl, gestorben 814, seine Erbschaft theilten, war das eigentUche Frankreich im Westen der Saône and Rhône ein unmâchtiger Slaat; undblieb es durchdas ganze Mittelalter. Lyon und Marseille waren damais deutsche Stadte ; von Metz und Strasbarg versteht sich das von selbst. Aber in der neueren Xeit bat Frankreich grosse Kônige gehabt, wie Heinrrich IV, gestorben 1610, und LudwigXIV, gestorben 1715, und grosse Minister, wie Richelieu, gestorben 1642. Die haben Frankreich in die Hôhe gebracht, und uns Deatschen, die wir im Mittelalter so mâchtig warenalies das abgenommen, was jelst im Osten iiber Frankreichs • nalûriiche Ostgrenze hinausliegt. » Leilfaden fur den Unterricht in der Géographie^ von prof. Dr. Daniel, Halle, 1872, p. 116. Très répandu longtemps avant la guerre de 1870-1871, ce livre a eu depuis 78 éditions. Voilà ce que les Allemands enseignent à des enfants. Ou ils ignorent quHls tombent dans de si grossières erreurs, et alors où est la prétendue science allemande, surtout en géographie et en histoire ? Ou ils le savent, et alors où est leur honnêteté ? Que les honnêtes gens voient et jugent. Cf. la brochure de M. Mommsen sur l'Alsace.

(1) Lambert d'Ardres, chronique, ch. ex et cxxii. — Augustin Thierry, Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands, t. 111.

Ida, qui voulait faire de lui un chef princeps (1), avait même dû ies lui faire apprendre de mémoire dans son enfance, ce qu'on faisait pour toutes ces législations primitives qui se conservaient sous une forme orale, et dont les vieilles enquêtes par turbes furent encore longtemps après des images effacées. Quelquefois même ces législations prinlitives étaient chantées. Le fils d'Ida connaissait tout ce que ces lois pouvaient offrir de vivace ou de défectueux. Se trouvant ainsi dans des conditions plus favorables que les autres, comment un homme si intelligent, si juste et de tant d'expérience n'aurait-il pas eu la part principale dans la rédaction de cette coutume qu'on a appelée les Assises de Jérnsaleml Voilà le fait historique dont la légende s'est emparée pour faire de lui l'auteur presque unique de ces Assises.

XXVI. — Si le premier caractère des Assises est cet esprit d'indépendance qui vient de leur origine, le second leur vient du christianisme qui s'y répand dans toutes les maitresses-parties de l'œuvre, pour les animer et les adoucir. Quand les Assises ordonnent au riche de soutenir le pauvre, au fort de défendre surtout le faible, « le méhaigne (malade), » la veuve, l'enfant et le vieillard; quand, avec Godefroi, elles regardent comme un préjugé le duel judiciaire, et môme quand elles préfèrent la coutume librement acceptée à la loi imposée par un homme, qui ne se sent en présence d'un principe surhumain, nouveau? Elles viennent de « raison et justice », dit le législateur de Jérusalem, et la justice vient de l'Evangile. « De Dieu vient justice, écrit Jean d'Ibelin, de Dieu sens et soutil engin pour conseiller loyaument poures et riches... pour déloyer et blâmer pouve-

(1) Vie de sainte Ide, comtesse de Boulogne, Acta sanctorum, 13 avril.

ment et souvent le fort (1). » Après cette protestation contre le droit du plus fort, ce n'est pas seulement dans le cœur, c'est aussi dans l'intelligence et par l'instruction que cet esprit chrétien veut mettre la lumière. « OQiert moult, dit encore le législateur, que les riches homes apregnent lettres pour mieux ouvrer quoique Ton peu de bien; et qui plus en saura mieux en vaudra.... Et céaus qui ne ont pooir ne volonté, ne loisir de demourer longuement en escole doivent aprendre au moins que ils sachent lire et escrire (2) . » Qui se serait attendu aujourd'hui à trouver dans une législation dictée il y a sept cents ans par des gentilshommes la nécessité d'être instruit, et particulièrement de savoir lire et écrire pour bien « ouvrer », c'est-à-dire pour faire le bien ; et l'instruction conduisant à l'honnêteté, « et qui plus en saura meaux en vaudra? » On lit enûn : « Le seignor doit veiller jour et nuit au comum profit de ses homes et tous enci doivent amer lorseignor... et aider le à maintenir sa seignorie, car il n*est pas un seul home entre eaux, si ne pourrait rien faire sinon pas eaus (3). » Seigneurs et vassaux étaient donc unis à titre d'hommes par une sorte d'égalité fraternelle, ce qui nous amène au troisième caractère des Assises^ c'est-à-dire à la réciprocité de loyauté qui devait unir 1^ seigneur et ses vassaux.

XXVII. — Des deux côtés, en effet, le devoir était le même. Seigneur ou vassal, celui qui déchirait ce contrat mutuel était coupable du même crime, le crime de foi rnentie Si le vassal devait le service personnel à son seigneur, s'il devait exposer sa vie pour sauver celle de son seigneur, comme au-

(1) Mss. de Venise, I, La Thaumas., ch. cclxxv.

(2) Ibid.

(3) Ihid.

trefois dans les 50 Wwrie5 gauloises (l), celui-ci, et c'est en cela que la notion de la justice avait fait des progrès depuis les temps celtiques^ devait à son tour défendre en tout son vassal. L'égalité morale était absolue et le lien réciproque. Mais écoutons les Assises^ dont le texte n'a peut-être jamais été si formel. « Autant le seignor est tenu à son home, comme le home à son seignor, fors que seulement en révérence (2). » Les formes diffèrent, le droit est le même ; si le vassal manque de fidélité à son seigneur, il ment sa foi, et si le seigneur manque à la protection qu'il doit à son vassal, il ment aussi sa foi. Le crime de foi mentie était le crime social dans le monde féodal. Aussitôt tout engagement était rompu, tout lien était brisé, non-seulement entre les, per-, sonnes, dans leurs rapports mutuels, mais pour la possession des biens. Le fief cessait d'appartenir au seigneur, s'il avait manqué à son vassal, et d'être la possgssion du vassal, s'il avait manqué à son seigneur. Le crime de déloyauté frappait, comme un trait, la conscience elle-même, ce qui faisait de la loi une religion.

a Moult doit chacun expurgier et nettoier sa conscience, et bien garder que par lui la foi ne soit ne blessée ne empirée... Si nul ment sa foi l'un à l'autre, celui à qui on la ment est quitte de la foi qu'il doit à celui qui li a sa foi mentie, et celui qui la ment n'est mie quitte (3) ; » dernier trait, le plus profond parce qu'il est le plus juste, et qu'il descend jusqu'au fond de la nature humaine, malgré les préjugés de cette époque. Nous voici en présence de ce qu'il y a de plus grand

(1) Cœsaris Commeniar, De Bello Gallico, 1. III, ch. xni.

(2) Mss. de Venise, I, La Thaumas.^ ch. xcix.

(3) Ihid.

et de plus profond dans Tesprit féodal, et tous les grands feudistes français sont unanimes à ce sujet. « Le seigneur, dit notre immortel Cujas, dont nous traduisons scrupi\leusement les mots, le seigneur doit en tout payer de retour son Qdèle; et s'il ne le fait pas, Usera justement regardé comme coupable. Les mêmes raisons qui font perdre au vassal son fief, enlèvent aussi au seigneur toute propriété et toute puissance (1).» Le crime de foimentie ne pouvait être jugé que par les pairs. Bien plus, les principes chrétiens entraînant tout à coup la loi du côté du plus faible, ;elle déclarait que si le seigneur accusait injustement son vassal de foi mentie, c'était lui-même, et par ce seul fait, qui était coupable de foi mentie. Telles étaient la réciprocité et Tégalité des droits et des devoirs. Le droit reposait sur la loyauté de chacun des deux engagés, et celle-ci venait de sa conscience. C'était donc une vertu, et qiii portait le plus beau nom peut-être qui ait été donné à la vertu, c'était l'honneur. De cette indépendance individuelle, de cette fraternité chrétienne et de cette réciprocité do droits et de devoirs entre le seigneur et le vassal naissait le citoyen tel qu'on le comprenait dans l'idéal féodal, tel qu'aspiraient à le former les Lettres du Sépulcre, quand il paraissait l'épée au côté, le chevalier.

XXVIIL — Quand la rédaction des Assises fut achevée, elle fut copiée en lettres gothiques 'majuscules. Les deux chartes furenl divisées par ordre de matières, et les rubriques écrites en lettres d'or (2). La transcription ne dut pas en être longue ; Godefroi avait avec lui un certain nombre de clercs qui l'avaient accompagné à la croisade et qui formaient sa

(1) Cujacius, de Feud. L. II, tit. 166, éd. de Modèûe, 1782.

(2) Mss. de Venise, I, p. 2, v.

chapelle (i). On renferma ensuite les deux chartes dans un coffret qui fut porté avec solennité et placé derrière le Sépulcre. On ne pouvait les consulter que dan's les cas douteux et en présence du duc, du patriarche et de deux seigneurs, pour la charte des barons, et du vicomte et de deux bourgeois-jurés pour celle des bourgeois. Ces précautions ont étonné les critiques, au point que les uns les ont révoquées en doute, et les autres sont allés jusqu'à nier à peu près Texistence des Assises. A quoi bon, se sont-ils demandé, composer une constitution pour la dérober ensuite à tous les yeux? C'est que les Assises étaient une coutume et non une législation dans le genre de celles des Romains ou des Capitulaires. Que le peuple romain, après avoir conquis de haute main, et au'prix de quels efforts, sa loi des Douze^ Tables, Tait fait écrire sur une colonne tournante et à douze faces, au milieu du Forum, on le conçoit, la plèbe et ses tribuns ne voulant pas que les patriciens jaloux et adroits pussent revenir sur cette grande conquête politique? Mais les Assises étaient une coutume venue des ancêtres,' et, comme elles le disent, des saints Pères, librement délibérée par eux à l'origine, librement acceptée par leurs descendants, qui pouvait être amendée, qui le fut en effet, et qui devait rester encore à l'état de loi vivante, à l'état oral (2). On continua le plus souvent à juger par la tradition, après, comme on jugeait auparavant ; et voilà pourquoi Guillaume de Tyr ne mentionne les Assises que sous le nom de droit coutumier. S'il en fut autrement pour nos coutumes françaises, qui toutes

(1) Albert d'Aix-la-Chapelle, 1. VI. — Mss. de Venise, p. 2.

(2) Voyez à 1 Appendice: Coup des bourgeois, art. VI, Tobligation pour le vicomte de veiller sans cesse au perfectionnement des Assises.

avaient eu aussi leur époque orale et primitive, c'est qu'au moment où la plupart furent rédigées, la forme romaine avait prévalu. Toutefois, si au quatorzième siècle, lorsqu'on fit à Chypre une nouvelle rédaction des Assises^ on les porta derrière le maître-autel de la cathédrale de Nicosie, ce fut beaucoup en souvenir de ce qui avait élé fait sous Godefroi. On leur conservait ainsi cette sanction auguste, ce caractère religieux dont le législateur de Jérusalem avait voulu les entourer comme d'un divin prestige. EnQn si chaque magistrat à son gré pouvait s'en faire une rédaction, ce qui explique la différence des versions que nous en avons, c'était en général une législation rédigée par des seigneurs. Or, les nobles ont toujours et partout préféré la forme orale, parce qu'ainsi, dit Vico, les privilèges de leur caste semblent moins choquants, et parce qu'ils peuvent mieux conserver aussi leurs règles de juges et leurs secrets de jurisconsultes intéressés. L'art des jugements est alors un privilège de leur caste. On se rappelle le mot célèbre de Raoul de Tibériade. Les Assises se transformèrent dans le sens monarchique et anti-féodal jusqu'à la prise de Jérusalem. Alors les deux chartes ne furent pas brûlées, comme on Ta dit; car l'église du Sépulcre resta intacte. Elle fut vendue moyennant une forte somme d'argent aux Syriens par Salah-Eddin, qui se présentait comme le libérateur des anciens habitants du pays (1). Ce furent donc les Syriens qui mirent la main sur les deux précieux manuscrits, monuments de leur défaite et de leur assujettissement aux Franks devenus odieux à leurs yeux. « Tout fut perdu, » disent seulement les plus anciens auteurs, qui n'eussent pas manqué, si les Sarrazins les

1) Mss. de Venise, p. 174, v.

avaient brûlées, de mentionner cette circonstance. Et qui sait les découvertes que l'avenir réserve à la science dans cet Orient où Ton retrouve chaque jour des témoignages certains sur des peuples dont on ignorait quelquefois jusqu'au nom, ' sur des siècles reculés et dont on croyait le souvenir pour jamais évanoui (1)?

(1) Nous ne pouvons nous empêcher de mentionner ici, comme exemple, la découverte de la stèle de Dhiban ou stèle de Mesa. roi de Moab; 896 ans avant Jésus-Christ, par un jeune savant français, M. Ch. Clermont-Ganneau. Librairie académique Didier et C". Voir aussi Revue politique et littéraire, année 1872, p. 602. La plupart des chefs-d'œuvre de l'antiquité classique que Ton croit perdus en Europe doivent se retrouver dans certaines bibliothèques de rOrient qui n'ont jamais été explorées.

SOMMAIRE

Ce qui manqua aux Assises. — Elles arrêlèreut pour un temps la corruption des mœurs, décadence qui amena la chute de Jérusalem. — Plan général de Godefroi sur lorganisation politique des colonies chrétiennes en Orient. — Mort de Godefroi d« Bouillon.

I. — Et maintenant, que manqua-t-il à ces Lettres du Sépulcre? Un chef comme Godefroi pour les faire observer et en conserver sévèrement l'esprit. Elles seules pouvaient, en maintenant Tunion entre les croisés, en conservant, en retrempant la vigueur de leur caractère, créer pour leurs descendants un Etat qui fût pour eux une patrie, qui s'enracinât dans le sol asiatique, et qui subsislùt, vivante création chrétienne, jusqu'au moment inévitable où s'écroulerait, comme on le vit en Egypte, en Syrie, en Arabie, tout état fondé sur le Coran. Héioïque sur un champ de bataille, Baudouin 1% une fois assis sur un trône (1101-1 1 18), ne sut qu'irriter le vaillant mais irascible Tancrède, l'impétueux et ambitieux Bohémond. Les fronts de tous ces chevaliers aspirèrent à une couronne quand ils virent l'un d'entre eux ceindre la sienne (1), et les relations des rois avec le patriarche devinrent des conflits beaucoup plus dangereux qu'ils ne l'étaient du temps de Godefroi. En second lieu, dès le temps de Baudouin II, dit BaudouinduDourg (1118-1131), neveude Godefroi, la corruption devint si grande que nous nous refu-

(1) Historiens des Croisades, Guillaume de Tyr, T. II, p. 365.

sons à traduire ici les textes des lois répugnantes édictées contre les vices des Poulains ^ c'est le nom qu'on donna à la seconde génération, aux fils des premiers croisés (1). Le fléau s'étendit encore sous le règne de Foulques d'Anjou, gendre de Baudouin II (1131-1144), à la cour duquel dominait la reine, cette belle Mélisende, fille de Baudouin du Bourg, avec ses intrigues galantes, en attendant Eléonore d'Aquitaine, le bataillon volant, la dame aux jambes d'or, et toute cette pourriture' élégante de la cour d'Antioche, lorsque sous Baudoin III (1144-1162) eut lieu la deuxième croisade, où Ton essaya vainement de reprendre Edesse tombée entre les mains de Noureddln, Bientôt la lèpre morale se propagea parmi les ordres religieux restés purs et austères jusque-là, cbez les Hospitaliers et chez les Templiers (2), sous Amaury (1162-1175) et Baudoin IV, celui-ci flls, celui-là frère de Baudoin III. On ne chercha plus qu'à satisfaire des passions, sa soif de l'or; son ambition. Bien loin de s'unir ensemble contre l'ennemi commun, les défenseurs de Jérusalem -combattaient les uns centre les autres, s'alliaient même aux émirs SeldjoucidesouFatimites contre leurs ennemis personnels, appelant ainsi eux-mêmes, et dans leur fureur, les Musulmans que leurs pères étalent venus repousser, et aux foyers desquels ils étaient à peine assis. Dès lors les jours du royaume de Jérusalem étaient, comptés, et l'on pouvait prédire hardiment, surtout après la prise d'Edesse, l'apparition d^un Salah-Eddin, qui chasserait devant lui, comme

(1) Guillaume de Tyr, XII, xm. — Baronius, ad an, 1120.

(2) Jacques de Yitri, le géographe des croisades. Voyez, dans l'Appendice, dps fragments d'une géographie inédite de la Palestine par Frétel, qui la visita quelques années après la mort de Godefroi.

poussière, ces prétendus soldats du Saint-Sépulcre, bien moins chrétiens que des Musulmans mêmes, des Kaled, des Omar, des Ali, au temps de leur simplicité, et même des Nour- Eddin, des Malek-Adel et des Salah-Eddin. Et si le désir de reprendre un pays qu'ils possédaient depuis des siècles, de rendre tant d'outrages reçus, tant de sang versé, n'avait pu donner le jour à ce vengeur, il eût suffi des vices des vainqueurs pour le faire surgir des sables du désert. Il faut entendre Jacques de Vitri, un prêtre cependant et qui avait visité la Palestine, parler des vices des chrétiens, des princes d'abord, et par suite des simples citoyens, et surtout de la conduite du clergé de Jérusalem (1). Dans ce temps, on vit Héraclius lui-même, le patriarche de Jérusalem, entretenir publiquement des courtisanes, et la plus éhontée d'entre elles, la trop fameuse Pâque de Rivery, étaler, auprès du Saint- Sépulcre, et à côté du plus pur des autels, un luxe et des parures achetées, au moyen de l'or déposé pour l'entretien des pauvres et des pèlerins de Jérusalem. C'est alors que l'abomination de la désolation régna dans le Temple, bien plus vraiment que lorsque Salah-Eddin y entra. Alors la cité de David fut pleine de cris, de gémissements et de prières; mais, dit un chroniqueur de ce temps, « nostre sire Jésus- Christ ne les volait ouir, car la luxure et l'impureté qui en la ciste étaient ne laissaient monter oraison ne prière devant Dieu (2). » C'est ainsi que les peuples dégénèrent et se perdent. Pour être grands, il faut qu'ils soient purs. Guy de Lusignan, le dernier roi de Jérusalem était si méprisé qu'il

(1) Jacques de Vitri, Voyez particulièrement les eh. : De corrupiione prœlatorum; de regularibus irregulariter viventihus; de eorruptione Terrœ Sdinctœ.

(2] Pautre, histoire manascrite des Ëtats de Syrie.

— sine fut pas même appelé à mettre sa signature au bas du traité où Ton stipula, en 1187, la reddition de la ville sainte entre les mains des infidèles ; plus dédaigné encore peut-être lorsque Salah-Eddin lui rendit la liberté, de peur que les croisés ne prissent un roi moins incapable que lui, ou lorsqu'on le vit, devenu roi de Chypre à prix d'or, ne pas chercher à reconquérir Jérusalem, à la mort de Salah-Eddin et au milieu du démembrement général de son empire. A embrasser ces événements d'un coup d'œil, on peut dire que, dès la fin du règne de Baudouin II, les Franks, toujours braves sur les champs de bataille, mais divisés entre eux et dépourvus de fortes vertus, n'étaient que campés sur les bords du Jourdain, et Ton s'étonnera non pas qu'ils en aient été chassés, mais qu'ils ne l'aient pas été plus tôt. Les souvenirs de la première croisade les protégèrent longtemps, en les enveloppant comme d'un prestige. A la fin, ce prestige s'évanouit, au point que l'étonnement des Musulmans de ne trouver devant eux que de pareils hommes au lieu des colosses des premiers temps, fut pour beaucoup dans leur victoire (I). M. Michaud écrit, en parlant des chefs des croisades suivantes : « Ils commirent les mêmes fautes que Godefroi et ses compagnons; ils négligèrent, comme ceux qui les avaient devancés, de fonder une colonie dans l'Asie- Mineure et de s'emparer des villes qui pouvaient protéger la marche des pèlerins dans la Syrie (2). » Nous regrettons de ne pouvoir partager l'avis de l'illustre historien des croisades. Il ne l'aurait certainement pas émis, s'il avait fait plus d'attention aux côtés géographiques et politiques de ce sujet et serré de plus près des textes abondants et clairs. On a vu

(1) Guillaume de Tyr, X.

(2) Histoire des Croisades, t. 11, p. 194.

— saque le plan de Godefroi était parfaitement arrêté, qu'il avait créé non pas une colonie, mais trois colonies au nord, pareilles à trois postes avancés pour arrêter les émirs turcs, Antioche avec Bohémond, Edesse avec Baudouin, et Tibériade avec Tancrède (1). Pour être maître de la route de Test, il fallait Damas, clef .le la situation de ce côté. Or, Godefroi, pour préparer la conquête de cette place, avait battu et forcé à un tribut un émir désigné par les chrétiens sous le nom de Gros Paysan et qui était soumis àDekak,sultande Damas (2). Godefroi était si bien maître de la frontière de TËst qu'il la franchissait, soit du côté de Rabbath-Galaad, soit du côté de Rabbath-Moab, pour enlever aux Arabes errants leurs campements, leurs richesses, leurs grands troupeaux (3). Afin d'être sûr de celle du sud, il avait donné à un autre de ses compagnons d'armes, l'héroïque Gérard d'Avesnes, le château de Saint-Abraham avec d'opulentes et vastes dépendances, place qui commandait le désert du sud jusqu'à la vallée d'Arlon et aux plaines sablonneuses de l'Idumée (4), en attendant qu'il s'emparât du vieux Caire ou Babylone ; car il voulait attaquer hardiment jusque dans leur capitale, dans leur plus redoutable boulevard, la puissance des sultans fatimites (5). Il voulait aussi, le fait n'est pas moins sûr (6),

(1) Guillî^ume de Tyr, liv. IX.

(2) Albert d'Aix-la-Chapelle, liv. VIL M. Michaud a confondu cet émir, Gros-Paysan ou Gros-Rustique, avec le sultan de Damas ce qui serait encore plus contraire à son aÛirmation, puisqu'alors Godefroi aurait possédé Damas. Voyez M. Michaud, Histoire des Croisades, t. Il, p. 449.

(3) Ibid., liv. VII, et Guillaume de Tyr, liv. IX,

(4) Ibid, liv. VII.

(5) Guillaume de Tyr, liv. X, Historiens des Croisades, t. 1.

(6) Albert d'Aix-la-Chapelle, liv. VII.

s'emparer de toutes les villes qui bordaient le rivage méditerranéen. Déjà il avait pris Arsur (1) et Jaffa, la plus importante d'entre elles, qu'il avait fait aussitôt fortiQer, et d'où il menaçait toutes les autres (2). En attendant, il avait habilement conclu des traités avec les émirs d'Âscalon, de Césarée> d'Acre^ à la suite desquels il pouvait se porter librement vers le Liban et donner la main non-seulement à Tancrède etàBohémond, mais à l'empereur d'Orient (3). Jamais il n'aurait permis à Bohémond de quitter son dangereux, mais glorieux poste pour aller dans toutes les cours de l'Europe^ heureux aventurier, chercher une femme, et représenter Alexis comme le plus perfide ennemi des chrétiens, précisément parce que c'était vrai. Plus habile politique, Godefroi avait su au contraire se faire aimer d'Alexis, qui' l'appelait son fils et même qui l'avait adopté comme tel (4). Voilà comment il voulait former cette suite de colonies chrétiennes, dont il avait déjà su faire une confédération unie à l'empire grec. Cet empire eût pu avoir un immense et splendide avenir, renouvelé, rajeuni par les émigrations frankes, non dans un esprit de conquête, comme au temps de la quatrième croisade, mais par une transformation pacifique. Il n'eût pas été forcé de s'ouvrir aux bandes non pas des Seldjoucides, Godefroi les avait repoussées pour la plupart, mais à des hordes d'Osmanlis qui n'ont jamais pu se fondre ajrec les Européens, et qui, encore aujourd'hui, régnent, infime minorité d'un million et demi d'habitants, sur une population hellénique de quatorze millions d'habi-

(1) Albert d'Aix-la-Chapelle, éd. Bongars, liv. VII, p. 296.

(2) Ibid, p. 297.

(3) Ibid, p. 298.

(4) Ibid, liv. II, p. 197.

taûts, qu'elle atrophie depuis des siècles. C'est ainsi que les passions des hommes arrêtent longtemps les décrets de la Providence. Au reste, rien ne faisait prévoir les désastres qui allaient suivre. Godefroi était partout aimé ou redouté; il avait alors environ quarante-cinq ans; il était dans toute la vigueur de sa robuste constitution ; et tout donnait à espérer qu'après avoir ainsi organisé sa conquête, il saurait lui donner cette autre force qui vient de la durée.

II. — Vers le milieu du mois de juin de rannéellOl, il revenait avec son armée de cette expédition dans le nord où il avait réussi à s'emparer d'une partie du territoire de Damas. Il voulut s'en revenir à Jérusalem en passant par les villes qui bordent la Méditerranée, Acre, Caïpha, Césarée, JafTa (1). Déjà, laissant à sa droite les hautes cimes de l'Anti- Liban et du Liban, il avait repassé tranquillement cette chaîne de montagnes plus accessibles qui s'en détache audessous du Carmel, près delà petite plaine d'Esdrelon, et court du nord au sud, partageant en deux régions la Palestine, s'abaisser et se fondre dans les déserts de Bergarbée et d'Engaddi, au-delà de la mer Morte. Iles villes du littoral étaient encore nominalement soumises aux émirs du kalife d'Egypte. Mais ces émirs savaient que Godefroi devait en faire la conquête; et déjà môme il les avait astreints à un tribut considérable qu'ils payaient en frémissant ou en donnant au vainqueur des témoignages d'une obséquieuse et perQde amitié (2); surtout après cette expédition contre Dekak, sultan de Damas, et depuis que JafTa, mis en état de défense menaçait toutes les autres villes. Que Godefroi yécût encore un an, et c'en était fait d'abord de leur puissance et

(1) Albert d'Aix-la-Chapellti, éd. Bongars, liv. VII. p. 299.

(2) Ibid, liv. VII, p. 300. "

même de Tempire des kalifes au-delà de Tldumée. Godefroi se méfiait de ces émirs, mais il se croyait forcé par poli* tique de se rapprocher d'eux quelquefois, et il n'avait plus qu'une ville à traverser, Césaréc, où il pût courir quelque

danger. Quand il arriva avec ses chevaliers au milieu de la forêt de vergers et d'arbres fruitiers qui entouraient au loin .la ville, l'émir, vieux musulman fanatique (1), et qui lui payait un tribut de cinq mille byzantins par mois (2), vint audevant de lui, avec une escorte, comme pour le féliciter de sa victoire. Il lui offrit un repas somptueux pour lui et ses chevaliers. Godefroi s'excusa avec courtoisie; mais, sur les instances'réitérées de l'émir, il acceota seulement une très-belle pomme de cèdre (3). Dès qu'il en eut mangé, il se trouva indisposé, non sans un soupçon d'empoisonnement pour ceux qui l'intouraient et qui lui prodiguèrent des soins aussitôt. Mais, vains efforts^ le malade s'affaiblissait sensiblement. II longeait lentement le rivage de la mer entre ses compagnons d'armes consternés, au milieu de ces sables brûlants, de Césarée à Caïpha, qu'il avait tant de fois parcourus en vainqueur. Il parvint enfin à une maison qu'il avait à Jaffa et où il se coucha. Il perdait toute chaleur vitale. Des serviteurs et des chevaliers de sa maison réchauffaient contre leur cœur la tête et les pieds de leur maître, pendant que des larmes leur roulaient dans les yeux, et que des gémissements étouffés éclataient par instants dans les chambres voisines.

(1) Voyez sur le fanatisme de cet émir l'étrange lettre que rémir d'Acre lui écrivait Tannée précédente, et dans laquelle il nommait les Croisés une race de chiens^ en ajoutant qu'il devait, lui, émir de Césarée, chercher à leur faire beaucoup de mal, s^il aimait la Loi. Raimond d'Agiles, Historiens des Croisades, C. III, p. 23.

(2) Albert d'Aix-la-Chapelle, liv. VII, p. 300.

(3) Ibid., liv. VU, p. 301. - Orderic Vital, Histor. Eccles.

Un morne silence régnait dans Jaiïa. Godefroi avait vu en y entrant une foule de Vénitiens qui venaient d'aborder en Terre-Sainte et dont les vaisseaux stationnaient dans les eaux de Jafîa. Les Vénitiens, se sentant en nombre, bien armés, et commandés par leur propre évoque et duc, jeune aventurier entreprenant, arrivaient avec l'intention de se charger de quelque importante entreprise. Une députation de ces nouveaux soldats du Christ, leur évoque en tête, se présenta dans la maison du malade, lui Ot connaître ses intentions et se mit à ses ordres, en lui offrant des présents considérables, des vases d'or et d'argent, de la pourpre et des vêtements précieux. Godefroi leur parla avec bonté et les chargea de remercier leurs compagnons de fortune restés au port : « Retournez à votre bord, ajouta- t-il, mon mal me retient encore aujourd'hui. Demain, si j'éprouve un peu de soulagement, j'irai certainement me présenter devant vos compatriotes qui veulent me voir, désirant moi-même le plaisir de m'entretenir avec eux (1). » Il parlait ainsi, soit qu'il se fit illusion sur son état, soit plutôt qu'il craignit de laisser s'abattre le courage des nouveaux arrivés et de perdre le moment. Mais la nuit suivante fut très-mauvaise ; et les douleurs devinrent si aiguës qu'il dit à ses chevaliers de le transporter à Jérusalem. Sans doute il voulait mourir auprès du Saint-Sépulcre; mais comme il cachait à dessein toute crainte, il dit qu'il^ voulait éviter le mouvement extraordinaire et le bruit qu'allaient faire l'armée et les Vénitiens, puisque aussi bien il ne pouvait pas se mettre lui-même à leur tête, pour entreprendre la nouvelle expédition. On partit le lendemain; le malade était porté dans une litière. De Jaffa à Jérusalem il y a sept grandes lieues.En sortant par

(1) Albert d'Aix-la-Chapelle « liv. VII, p. 301.

la porte de Test on s'avance entre deux haies de nopals touffus et de gigantesques sycomores. La campagne est couverte des plus beaux arbres^ citronniers, grenadiers, figuiers, orangers, qui en font une sorte d'Ëden. Mais au-delà de Ramêlé on s'engage dans des montagnes sauvages et arides bordées de rochers et de précipices, et où règne dans cette saison de Tété une chaleur étouffante. Les porleurs et l'escorte montaient toujours dans des sentiers raboteux à peine frayés, dans des gorges resserrées, et faisaient rouler les cailloux sous leurs pieds. Le malade se trouva si fatigué une fois à la Tour de David, que, le jour suivant, le bruit, heureusement démenti, se répandit jusqu'à Jaffa, qu'il était mort en y arrivant (1).

 ces tristes nouvelles, Tancrède avait à la hâte quitté sa forteresse de Tibériade, et il était arrivé à Jaffa quand le duc venait d'en sortir. Les Vénitiens, toujours impatients d'agir, le chargèrent, ainsi que Garnier de Gray, ami intime et parent du duc, de demander à celui-ci l'autorisation de commencer une entreprise en attendant le rétablissement de sa santé, pour combattre sous lui, comme il le leur avait fait espérer. Les deux chevaliers furent admis seuls auprès du duc. Quand il eut appris l'objet de leur demande, il voulut, quoique bien affaibli, réunir daas sa chambre le conseil des principaux chefs. Il y fut convenu que les croisés, avec le renfort des Vénitiens, continuant le plan général de la conquête tracé par Godefroi, iraient assiéger la ville de Caïpha, peuplée de Juifs et de Musulmans, et située sur le bord de la mer entre Césarée et Acre; et que, tandis que les Vénitiens avec leur flottille la cerneraient du côté de la mer, Tancrède, comme lieutenant du duc, battrait la muraille du côté de

(1) Albert d'Aix-la-Chapelle, l. VII, p. 302.

TEst. Godefroi ajouta que lorsque Caïpha serait prise, elle serait donnée en fief à Guillaume le Charpentier, autre ami de Godefroi, et qui n'avait encore rien reçu en partage, bien que cet intrépide chevalier eût rendu les plus grands services depuis le commencement deTexpédilion. Tancrède acquiesça à cette légitime concession.

Cependant la maladie s'aggravait de jour en jour, et Godefroi sentit bientôt que tout était fini pour lui. Ses principaux compagnons d'armes, qui l'aimaient tous autant qu'ils le respectaient, venaient le visiter chaque jour ; quelques-uns en sortaient aussitôt, ne pouvant maîtriser l'explosion de leur douleur. Il voulut encore leur parler. D'une voix alTaibUe il essayait encore de les consoler, en leur disant qu'il pourrait se guérir, soit qu'il ne crût pas à un empoisonnement, soit qu'en y croyant, ce guerrier au caractère de fer espérât que sa vigoureuse constitution le sauverait. Un jour cependant, se sentant plus mal, il retint autour de sa couche les principaux chefs, entre autres Tancrède, Arnoul et Daïmbert, et il leur dit, suivant un chroniqueur, dont il ne faut prendre ici que la pensée (1) : « Voilà que j'entre dans la voie de toute chair, mais pendant que je vis encore, délibérez entre vous pour savoir celui qui doit gouverner à ma place. » — Nous laissons cela à ta prévoyance, répondirent-ils, et à celui que tu choisiras, certain^ent nous obéirons. — Si vous vous

(1) Nous trouvons ces détails dans le Belli sacri historiat que Mabillon a retrouvés dans la bibliothèque du Mont-Cassin, et qu'il a publiés dans son Iter italicumy t. Il, p. 131. Le savant bénédictin en faisait très-grand cas ; mais si l'on veut le rapprocher de la chronique de Raoul de Caen, on verra qu'il en est le plus souvent une reproduction textuelle : Cf. Gesta Tancredi in expeditione hierosolymitana, auctore Radolpho cadomensit Historiens des Croisades, t. III.

arrêtez à mes dispositions particulières, je pense qu'il fau^ drait élever à cette grande fonction mon frère Baudouin. Les assistants, en entendant lenom de Baudouin, louèrent àTenvi ce choix, donnèrent leur consentement, et jurèrent de lui obéir. Mais le patriarche Daïmbert ne faisait alors que dissimuler ses propres seutiments, car il songeait à faire venir Bohémond qu'il croyait à Antioche pour obtenir de lui, en le sacrant roi, qu'il se déclarât entièrement son vassal et le comblât de richesses. Tancrède lui-même, aussi jaloux que le patriarche était avide, était livré à une pensée indigne d'un chevalier en songeant à s'emparer de la royauté, soit pour lui-même, soit pour son oncle Bohémond (1), et à prendre Caïpha pour son compte, malgré sa promesse. Car à la prise de cette ville, l'ambitieux et peu loyal chevalier tomba sur les troupes de Guillstume le Charpentier qui ne possédait aucun fief, tandis que lui, Tancrède, avait reçu, le premier, du chef seigneur de Jérusalem, la plus fertile principauté de la Palestine.

La prise de Caïpha, dont Godefroi avait donné les dispositions, fut pour lui un nouveau laurier ; ce devait être aussi le dernier. Il avait de jour en jour perdu toutes ses forces. Au bout de cinq semaines de maladie l'œuvre de consomption était achevée. Godefroi fit la confession de ses fautes en versant beaucoup de larmes ; il reçut le sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ, dont il avait relevé l'autel et reconquis le sépulcre; et il expira le 19 juillet 1101. A cette nouvelle des cris et des sanglots éclatèrent dans la ville sainte. Non - seulement les Chrétiens, Franks, Italiens, Teutons, non-seulement les Grecs et les Syriens, qu'il avait toujours protégés, mais les Arabes, les Turks qu'on avait laissés

(1) Albert d'Aix-la-Chapelle, liv. VII, p. 300.

dans la ville sentirent la perte qu'ils venaient de faire. Tous restaient frappés de stupeur en voyant cette grande destinée tout à coup interrompue. Les funérailles durèrent cinq jours. On l'enterra au pied du Calvaire, au Golgotha, qui était alors en dehors de l'église du Saint-Sépulcre. Son ami Garnier de Gray, tombé malade les jours précédents, mourut de douleur cinq jours après. La plus grande confusion régnait dans la ville. On connaissait l'ambition des autres chefs, chevaliers ou membres du clergé. Celui qui pouvait les maintenir tous par son énergie et par son désintéressement venait de disparaître. On ne savait ce qui allait arriver, au milieu des luttes qu'on prévoyait, dans une contrée où Ton était entouré d'ennemis et si loin de la France. Et soit dans Jérusalem, soit dans le pays environnant, chacun était livré à ses inquiétudes, à ses craintes, à sa douleur et à ses regrets (1). III. —C'est ainsi queGodefroide Bouillon fut enlevé dans la force de l'âge et au milieu de son œuvre. Mais, à la prendre dans son ensemble, on a pu voir qu'il en avait exécuté les principales parties. Au moment où il parut en Asie, deux grandes invasions menaçaient l'Europe. La première était une nouvelle invasion de la race touranienne, celle des Turks Seldjoucides, venue de Turkestan, et dont l'avant-garde, après avoir laissé des hordes échelonnées de montagne en montagne, campait déjà, maîtresse de l'AnatoIie, sur les rives du Bosphore, effrayant l'empereur deConstantinOple. La seconde, de race Sémito-Couchile, était celle des Arabes Patimites, qui, reprenant les grands projets des kalifes Abbacides, montaient d'Egypte vers le Nord, longeaient les rivages de la Palestine et de l'AnatoIie, pour arriver comme les Turks Seldjoucides, comme toutes les émigrations asiatiques sur le

(I) Albert d' Aix-la-Chapelle, liv. VII, p. 298, 300,

Bas-Danube, voyant déjà cette Europe, objet de leurs convoitises et la touchant du regard. Une fois en Asie, Godefroî avait frappé deux grands coups. Par la prise de Nicée, par la victoire de Dorylée, par les batailles acharnées livrées sous les murs d'Antioche, il avait écrasé les Turks Seldjoucides, ou il les avait refoulés vers leurs steppes du Turkestan, d'où la masse ne revint plus vers TOuesl. Par la victoire d'Ascalon, il avait arrêté Tinvasion Sémito-Gouchite, les Arabes Fatimites^ qui ne devaient jamais non plus reprendre cette direction. II avait deux fois sauvé Constantinople, sauvé l'Europe et combattu pour le christianisme. Il était allé faire sur les champs de bataille de TAsie ce que Tun de ses aïeux, Charles Martel, avait fait à la bataille de Poitiers. Curieux et étonnant spectacle, en vérité, que de voir ce fils de la race tourano-aryenne, de la race celtique, ce Gaulois, comme Godefroi de Bouillon aimait à s'appeler, revenu des régions les plus occidentales où elle soit parvenue, reprenant en sens inverse la route de cette môme vallée du Danube, à la tète d'une armée ou, pour mieux dire, d'une grande émigration de cette même race celtique, qui revenait vers son antique berceau. Là, trois grandes races, deux religions opposées, après s'être cherchées à travers d'immenses espaces, en ébranlant deux continents, s'étaient enfin rencontrées et choquées dans les plaines de l'Asie ; et c'était la race celtique qui avait été victorieuse. C'était Godefroi qui, en disciplinant tant de forces exubérantes et désordonnées jusqu'à lui, avait assuré le succès de la croisade. C'était Godefroi qui, en signe de cette victoire, avait planté sa ban-^ nière sur la coupole du Temple, et cette bannière était une bannière française. Et pour conjurer le retour de ces mêmes invasions, il avait commencé cette suite d'établissements chrétiens qu'on a vue : armée européenne, muraille vivante et

toute frémissante contre deux races ennemies, des bords du Nil au Bosphore, forçant le croissant à reculer devant la croix, la protégeant même en Asie, et couvrant TEurope. Il n'avait pu achever ce vaste plan ; mais, on l'a vu par les textes, il en avait fait connaître toutes les parties, jusqu'à la dernière, la prise du Caire, à ceux qui devaient venir après lui.

Sa législation s'altéra peu à peu, mais, elle resta pendant près d'un siècle pour la Palestine, et, jusqu'aux temps modernes pour Chypre, cette forte constitution féodale qu'on vient d'examiner et qui fut utile même aux anciens habitants du pays. Elle allait bien à l'Orient, cette terre des féodalités. En s'opposant à la corruption des mœurs, et quand celleci eut commencé à se propager, en la rendant moins générale, elle retarda le moment où les établissements chrétiens devaient succomber sous les coups des Musulmans. Précisément parce qu'elle n'était pas écrite, et qu'elle s'était gravée dans tous les esprits, elle survécut à la perte de la rédaction écrite, et conserva ou forma jusqu'à la fin des hommes pareils à Jean d'Ibelin, vrais chevaliers encore et qui montrèrent toujours ce vigoureux caractère des hommes de la première croisade. Enfin, comme dernière éclosion, elle créa cette grande école des jurisconsultes de l'Orient, Jean et Jacques d'Ibelin, Gérard de Montréal, Philippe de Navarre, Raoul de Tibériade. Beaucoup d'articles ou d'usages, par exemple ceux qui concernent les règlements maritimes sont encore en vigueur aujourd'hui dans les Echelles du Levant. Et l'on retrouve bien d'autres traces des institutions frankes et du passage de Godefroi de Bouillon en Orient.

Grand commechefd'Etat,grandcomme chef d'armée, comme homme il était encore au-dessus. II succomba après avoir élevé ses parents et ses amis en Asie, ou les sachant heureux dans son pays natal. II ne connut pas la plus cruelle douleur

qu'il pût éprouver au monde, la perte d'une mère, d'une mère qu'il avait tant aimée. La comtesse Ida dont les conseils, les lettres, le cher souvenir l'avait accompagné partout, comme son inspiration, Ida qui l'avait fait ce qu'il était, ne mourut qu'en 1113, et après avoir suivi son fils par la pensée dans tous ses succès, du fond du monastère de Waast, près de Boulogne, où elle s'était retirée après la mort de son époux et le départ de ses fils. Enfin quoique la mort soit venue le frapper au milieu de sa carrière, on peut dire que s'il n'acheva pas le grand dessein qui était l'idéal de son siècle, du moins ses fatigues, ses combats, ses courses errantes ont reçu la plus belle récompense que puisse souhaiter un français. Par ses victoires comme par ses vertus, par son épée de conquérant comme par sa plume de législateur, il a su, dans une époque mémorable, et dans les plus belles contrées du monde, représenter dignement la France, cette France plus grande encore dans ses revers que dans ses triomphes, cette France tour à tour à tour l'héroïne ou la victime, mais toujours la prêtresse de la civilisation. Elle riompha avec lui. Ainsi répétons tous en finissant, les paroles de Robert le Moine, qui fut lui-môme de la première croisade : « Quçis rois ou princes auraient pu sou- « mettre tant de villes et de forteresses, toutes fortifiées par a la nature, par Tart et par la main de l'homme, si ce « n'est la bienheureuse nation des Franks, lesquels ont fl Dieu pour Seigneur et pour chef, et sont le peuple qu'il a a choisi pour son héritage I »

Francis Monnier.

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