CHANSON DE GESTE INEDITE
On a vu qu'au moment où il allait être maître de toute la Palestine par l'expulsion ou le départ forcé des émirs, Godefroi tomba tout à coup malade, après avoir mangé une pomme de cèdre, que lui servit, avec une apparence de courtoisie, le fanatique émir de~
(1) Voyez VHistoire de la ville et du duché de Bouillon, par Ozeray, 1. 1, p. 50, et t. II, p. 283. Voyez aussi une ap{)réciation des Assises de Jérusalem, p. 297.
Césarée. La croyance à un empoisonnement ^e répandit aussitôt et prévalut en Palestine, bien qu'on l'expliquât de diverses manières. Ainsi Ekkard, abbé du monastère d'Urangen, près de Wurtzbourg, et qui viol, avec tant d'autres, à Jérusalem, après la prise de cette ville, c'est-à-dire l'année même de la mort de Godefroi, dit que, suivant plusieurs, Godefroi succomba, parce que les Musulmans, obligés de se retirer, avaient empoisonné toutes les sources. Gette croyance à une mort violente passa de là dans les Chansons de Geste, où se reproduisent, comme toujours dans les épopées primitives, les idées, les sentiments, les vertus, les vices, eljusqu'aux préjugés des nations jeunes. Le manuscrit n* 12569 du fonds français à la Bibliothèque nationale de Paris, renferme une chanson de Geste entièrement inédite. Un trouvère inconnu y raconte la prise de Damas, celle de Césarée et celle de Sainl-Jeand'Acre, enfin la mort de Godefroi, qu'il déclare avoir été empoisonné parle patriarche Daïnabert, à la suite d'un traité où Godefroi assurait que, s'il mourait dans l'année, la tour de David, la souveraineté féodale de Jérusalem et d'une partie de Jaiïa reviendraient à Daïmbert.
Nous proposerions aux érudits d'appeler cette chanson nouvelle la Chanson de Godefroi, comme on dit la Chanson de Roland, les deux épopées renfermant toutes deux les derniers exploits du principal personnage, et se terminant toutes deux aussi par une catastrophe (1). Quant au nom du trouvère auteur de cette chanson, il nous parait être ce même chanteur Renaut, qui se nomme deux fois dans « les Enfances de Godefroi,:^ poème écrit dans le même goût
(1) M. Paulin Paris a inauguré la publication de Cycle de Godefroi ou du Chevalier au Cygne, en éditant, en 1840, le beau poème de la Chanson d'Antioche. M. Charles Hippeau l'a suivi en nous donnant dernièrement l'intéressante épopée de la Conquête de Jérusalem, La publication de la Chanson de Godefroi compléterait le Cycle. Voyez le Charlemagne poétique de M. Gaston Paris, les ouvrages critiques de M. Paul Meyer et les Epopées françaises de M. Gauthier. Surtout^ n'oubliez pas l'ingénieuse et savante dissertation sur les conditions du poème épique par notre cher maître, M. Emile Egger, Mémoires de littérature ancienne, p. 110,
et avec les m^mes procédés de style que le nôtre. D après une heureuse conjecture Cl), Renaut vivait dans la première moitié du XIII* îiècle. avant la bataille de Bouvines. Voici déjà une date (1214) aU'delà de laquelle il n'est pas permis de reculer cette chanson; Fétude du manuscrit même nous permettra d'être encore plus précis.
Nous avions cru d'abord, avouons-le, que ce manuscrit était de la seconde moitié du xiic siècle. Mais Fétude des images qu'il renferme, splendides enluminures ayant toutefois un peu souffert, nous a engagé à le reporter jusqu'à l'âge suivant. Ce sont bien là les costumes, les coiffures, les armes du xme siècle. Ces ogives à lancettes sont celles de la Sainte- Chapelle, des cathédrales de Strasbourg, de Metz, d'Âix-la-Chapelle et de Cologne. Toutefois, on retrouve dans ces légères peintures le mélange du plein-cintre et de Fogive, qui forme, non pas, comme on Fa dit, un style bâtard, mais un genre coun posé, expression d'une époque antérieure, comme on le voit à Notre-Dame et à Sainl-Germain-des-Prés de Paris,
ainsi que dans les cathédrales de Spire, de Worms, de Mayence, et presque tout le long de la rive gauloise du Rhin. Enfin, comme les chansons de geste disparaissaient en se transformant, comme le trouvère Renaut se pose plutôt en copiste qu'en écrivain, tout porte 2L croire qu'il chercha surtout à reproduire la Chanson du pèlerin Richard qui, lui, se trouvait à la première croisade, et avait connu Godefroi de Bouillon. On n'avait pas encore eu le Rajeunissement de Graindor de Douai, ni le dernier remaniement d'un trouvère flamand du xiv® siècle, que M. de Rieffenberg (2) a publié en 1848. Il y a tel vers même qui n'a pu être écrit que parle pèlerin Richard; celui-ci, par exemple : Car le fel patriarce qui ait courte durée. Â n'en pas douter, Daïmbert vivait encore lorsque le vieux trouvère indigné lançait, contre lui cette imprécation.
(1) M. Paulin "Paris, .6 t5îotVe littér, de la France, t, XXII, p. 488.
(2) Monument pour servir d Vkistoire des provinces de Nam f de ffainaut et dç l^uxembourg, t. IV, V et VI,
On voit combien le témoignage da trouvère Renaut est précieux. Il Test d'autant plus, que le manuscrit qui le renferme est nonseulement inédit, mais unique pour toute la dernière partie de cette vieille et curieuse épopée, nouveau trait qui la rapproche encore de la Chanson de Roland, On comprend alors pourquoi on rencontre tant de couleur et de réalité historique dans cette ehan^ gon. Voici maintenant les stances de Tempoisonnemenl :
Le soir s'asist li rois Godefroi au mangier.
Il et li patriarces ki Duis doinst encombrer.
Une puison a faite li glout apareilier,
Pour le roi Godefroi honnir et engignier.
Des relikes li membre qu'il ûst envoiier
En la tere de France, le dous pais plenier.
Et jure Dame Diu kii s'en vanra vengier
De chou kil fist le temple des relikes vidier. .
Li bons rois Godefroi a le chiere membrée
Fu assis au mangier en icele vesprée...*
Les lui le patriarce a le barbe mellee,
Tous iours li ot li rois mult grant honor portée...
De la patriarche c'est vérités prouuée,
Li rois mal Temploia itele est ma pensée.
Mix li venist avoir a un larron donnée;
Car li fel patriarces, ki ait courte durée.
Une tele puison a le soir destemprée,
K'onkes ne fu si maie par nul home brasée.
Au coucier la le roi de sa main présentée.
Et li rois en a but par maie destinée.
Si tost kil en ot but si li art la corée ;
La coralle li est durement escauffée,
Ançois cuns hom eust demie liue alée,
Li fu li cuers crevés et la luour tourblée.
Li angle emportent lame ni ont fait arestée;
En paradis lassus les ont tantôt portée;
Et Dix od les martire la escieus couronnée.
Dont veissiès par l'ost mult grand dolor menée,
Tante paume batue, tante barbe tirée.
Corbarans se pasma et fist grant dolôusée.
Ahi ! rois Godefroi come dure déseuvrée!
Sire, je vous amoie plus que nule riens née.
Or est ma suer matrone bien remése esgarée.
Jamais n'ara seignour de cui sait tant amée.
Pour vostre amour fu elle, sire, chrestiènée. Bien cuida de vous estre et crute et amontée. C'est par mauvaise envie qu'on a vo mort hastée
Corbarans a grant duel et fait cière marie.
Pour voir roi Godefroi ki la cière a pâlie.
Li cuers li fu crevés, l'ame s'en est partie. C'en est une nouelle se la cir ot noirchie.
Corbarans le regrète et pleure et brait et crie. Àhi! Godefroi sire, par vo cevalerie, Estoit mult amontée toute vostre lignie ; Mais or est ele moult kreve et abaissie, Bauduis de Rohais a le cière hardie Vos frères a perdu en vous grant compagnie.
Que de vestra matrone, le bêle Lescanie, La roine ma suer le dame d'Alénie, Quant saura la nouvelle'si sera courechie.
Je nie doue durement que de duel ne socie.
Bien savons que vous estes enherbés par envie. Se je vis longement vo mors sera vengiee.
A tout fut de dolour toute l'ost raemplie.
Grant duel en ont mené toute la baronie ; Et liarpins et Tangres en font cière marie.
Sur le cors son pâmé li baron marte sie, Le nuit gaitent le cors dusqu'à l'aube esclarie. £ mUnt li baron ont la iournée coisie. , Le cors ont fait lever sur un mul de Sulie, Lor très ont fait trousser, li ost est deslogie, Droit vers Jérusalem ont leur voie acuillie.
Des iournées qu'ils font n'est ia parole oie. A Jérusalem vinrent eos di ainsccomplie, A luce prist l'ost Dieu la nuit herbegerie.
A Jérusalem sont II baron ostelé.
Li roi gaitent le nuit tant qu'il fut aiorné. Et quant vînt au matin ains le solel levé»
Par devant le sépulcre ont le coi;b enteré.
Dix ! tant l'ont li baron et plaint et regrété ; Maint cavel eot trait et maint grenon tiré.
Nous regrettons de ne pouvoir prolonger plus longtemps la citation de ces belles stances épiques d'une poésie à la fois si simple et si grande. Dans les strophes suivantes, Daïmbert veut faire Bobémond < vice-roi couronné, » vice-roi de Jérusalem et de la Palestine. Tancrède prend, au nom de Bohémond, son oncle, possession de la ville et de la tour de David. Daïmbert est parvenu à son but : il est roi.