LE CONSEILLER DE GOBTHE
; même as et qu xl faudrait à à ces ou une «saison : à Londres ». Son entretien avec le poète fut ménagé par le docteur Froriep, ami de Robinson. Gœthe lui apparut, encore
… droit pour son âge, « dans une de ses chambres de style clas-
sique », et lui parla avec une bienveillance indolente, s’exprimant à 45e fois en français et en anglais. Il l’entretint de la destinée de ses œuvres en Angleterre et Granville lui mentionna
la parodie de Stella dans l'Antijacobin. Comme on discutait sur
la meilleure méthode pour apprendre les langues vivantes,
Gœthe rendit hommage à l’enseignement de lallemand, tel
-qu’oh le pratiquait à l’Institut anglais de Weimar. Granville reçut, à son départ, un cadeau du poète : deux médailles de bronze, l’une avec son portrait, autre avec la double effigie de ses protecteurs princiers.
L'année 1829 amena à Gœthe un message d’outre- tombe Re l'éditeur John Murray transmit au vieillard le salut de Byron, mort aux champs de Missolonghi. Byron lui avait confié, dix ans auparavant, l’épitre dédicatoire de Marino Fuliero, page pleine d'humour où il attaquait violemment Wordsworth et Southey,et s ’adressait à Gœthe sur un ton de cordial badinage, de familiarité affectueuse. Murray ne l'avait pas envoyée et ce
fut seulement après son entretien avec Gæœthe à Weimar qu'il répara cet oubli. — En 1830, Charles À. Murray, le futur diplomate, se présenta à la maison du « Frauenplan ». Gœthe travaillait, assis à son bureau, et prenait des notes sur les anciens poètes anglais. Le jeune homme, tout frais émoulu d'Oxford et « well up in Chaucer », put lui donner quelques explications, et lorsqu'il prit congé du poète, trois ‘Jours après, Gœthe ZTui remit, écrit de sa main, ce quatrain des Xénies :
« Liegt dir Gestern klar und offen (1) Wirkst du Heute kräftig treu,
Kannst auch auf ein Morgen hoffen Das nicht minder glücklich sei! »
(4) « Si Hier reste devant tes yeux. clair et ouvert, Et si Aujourd’hui tu travailles encore avec force, . Tu peux espérer aussi un Demain . Qui ne soit pas moins heureux. »
Es |
- A côté de ces visiteurs de marque, Gœthe reçut bien d'autres Anglais, depuis ce capitaine Knox qui collaborait en 4816 au journal d'Ottilie : le Chaos, et qui traduisit Faust, jusqu’à Charles des Vœux dont il appréciait trop la version de son Tasse. Mais parmi ceux qui enrichirent de leurs portraits la collection du poète, parmi les autres qu’il mentionna dans ses lettres à Carlyle, les Parry, les Heavyside, les Skinner, aucun ne mérite de retenir notre attention, et nous avons le droit de nous demander avec Carlyle comment l’auteur de Faust et de Wilhelm | Meister put s'intéresser à eux. L’hospitalière Ottilie accueillait, : il est vrai, très volontiers les Anglais : tantôt c’étaient les amis, de Robinson, comme ce Samuel Naylor qui traduisit Reinéke Fuchs; tantôt c’étaient des amis de ses amis et les étudiants qui se trouvaient à Weimar vers 1830. FER ceux-ci, un
- seul devait être grand, et s’il ne doit rien à Gœæthe écrivain,
il a rendu par contre à l’homme un éloquent Rupee : W. M. Thackeray.
Il arriva à Weimar à l’âge de dix-neuf ans, heureux d’être délivré des entraves livresques, des traditions surannées de Trinity College, épris de vie et de réalité. Au contraire des autres, il ne
demanda rien à Gœthe (1). Il le vit et c’est tout. À une littéra-
ture vieillissante, épuisée, il préféra la société vieillotte sans doute, mais toujours allègre, la minuscule « foire aux vanités ». Ici sa verve satirique s’éveilla. Avant de suivre Becky Sharp aux réceptions de la cour d'Angleterre et aux diners de Gaunt House, il assista aux mascarades de Weimar. Les fêtes qui, dans son roman, célèbrent le mariage du prince héréditaire avec Amélia de Hambourg-Schlippenschloppen l’attirèrent bien avant le bal historique de Bruxelles. Les rivalités entre Mme Lederlung et Mme Stumpf l’acheminèrent vers les dissensions plus tragiques qui séparent les Osborne et les Sedley. Le chapitre de Pumpernickel-Weïmar, au lieu d’être l’épilogue, est en fait le prologue de Vanity Fair. Mais s’il y a, dans le Pumpernickel : / aps eù en 3 ÿ LE noi A émerveillé, mais pas au
LE CONSEILLER DE GOŒTHE se
de Théckeéïay, des dames qui tricotent au théâtre et de minces:
pétits officiers aux moustaches couleur de paille et au traite-
ment de deux pence par jour, s’il y a au château des laquais cérémonieux, des carrosses grinçants et des crachoirs à l’entrée
des salles, il n’y a pas de ministre poète, il n’y a pas de Gœæthe. __ Ceci se conçoit aisément. L’humoriste se penche sur une réalité
qu’il veut menue, plaisante et parfois ridicule. Là où l’admira-
tion naît, l'ironie doit mourir. Pumpernickel avec un Gœthe
n’eût plus été Pumpernickel : c’eût été réellement Weimar. Et Thackeray n’a pas voulu relever, par le prestige d'une gloire éclatante, sa petite foire aux vanités. Il fait simplement une allusion à Gœthe et à ses œuvres pour justifier la morale très
lâche de Pumpernickel. « Quand on sut que Becky était noble,
d’une ancienne famille anglaise, que son mari était colonel de
le garde, Excellence et gouverneur d’une île, qu’il était simple-
ment séparé de sa femme par un de ces futiles différends si peu
importants dans un pays où Weriher est encore lu et où les
‘Affinités électives de Gœthe sont considérées comme un ouvrage
moral et édifiant, alors personne ne lui refusa l'entrée de la
. haute société du petit Duché. » Ainsi Becky Sharp doit un peu
de ses derniers succès à la popularité des écrits de Gœæthe : ellé dépasse, il est vrai, de'beaucoup les maximes de Werther et des Affinités électives en flirtant dans une chambre d’hôtel avec des
- étudiants ivres et en cachant dans son lit des bouteilles de
brandy!
Absent de la Foire aux vanités, Gœthe réapparaît plus tard dans la lettre qu’écrivit Thackeray à G. H. Lewes. Ici Phumoriste s’efface pour laisser parler le témoin, le jeune observateur qui jadis avait paru à la cour de Weimar, l’épée de Schiller au
côté. « En 1831, bien qu'il se fût retiré du monde, Gæthe
recevait néanmoins très aimablement les étrangers. Chez sa belle-fille, le thé était toujours prêt pour nous. Nous passions là des heures et des heures et les soirées succédaient aux soirées, tandis qu’on s’entretenait ou qu’on faisait de la musique. Nous lisions d'immenses romans et des poèmes en français, en anglais et en allemand: Mon plus grand plaisir, ces jours-là,
était de faire des caricatures pour les enfants. Je fus touché de
60. GOTHE EN ANGLETERRE voir qu’on s’en souvenait encore et qu’on en avait conservé de quelques-unes. J'étais si fier d'apprendre, lorsque j'étais jeune, - que le grand Gœthe les avait regardées. Je me rappelle très bien le trouble qui s’empara de mon esprit lorsque je reçus la. nouvelle tant désirée que le « Herr Geheimrath » me recevrait tel . jour dans la matinée. Cette notable audience eut lieu dans une petite antichambre de ses appartements privés. dont les murs étaient couverts de moulages et de bas-reliefs. Il était vêtu d’une longue redingote fauve ou grise, avait un foulard blanc et, à sa boutonnière, un ruban rouge. Il tenait ses mains derrière le dos, tout à fait comme dans la statuette de Rauch. Son teint était très frais, clair et rose, ses yeux extraordinairement noirs étaient perçants et brillants. Sa voix était très riche et douce. Il me posa, sur moi-même, des questions auxquelles j je répondis de mon mieux. Je me souviens d’avoir été très étonné, puis un peu soulagé en remarquant qu’il parlait français avec un’ mauvais accent. Je l’ai vu seulement trois fois. Une fois, il se pro: menait dans le jardin de‘sa maison du « Frauenplan » '; une autre fois il se préparait à partir en voiture par un jour de soleil ; il portait une casquette et un manteau à col rouge et il caressait sa petite-fille aux fins cheveux dorés dont le doux visage sommeille depuis longtemps sous la terre. »
Combien ce portrait grave, respectueux, est loin du dessin de D. Maclise (d’après le croquis de Thackeray), qui parut dans le Fraser's Magazine en 1830. « Ils voudraient me donner cet air là », aurait dit Gœthe en repoussant avec humeur € lhorrible caricature ». Le détail de ce dessin est exact, inspiré de Thackeray et de Rauch, mais la touche est désinvolte et l’en- | semble peu flatteur. Ce promeneur âgé, alourdi par son ample redingote, est arrêté, l’œil attentif, le chapeau derrière le dos. L'auteur du Faust (car c’est ainsi que l’appelle maintenant le : dessinateur) n’a pas ici la majesté olympienne qu’on lui prête souvent. C’est un grand bourgeois, décoré de la Légion d’hon- . neur, un vieillard digne et un peu raide, celui-là même (on le
devine pourtant) qu'avait pu rencontrer, sur le chemin du Gartenhaus, un étudiant anglais attiré par les ombrages du parc.
Ainsi, au début du siècle comme en 1830 (et c’est pour cette -
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raison qu äl a paru légitime de les grouper tous), les ont ont simplement voulu « voir » Gæœthe (4). Ils n’ont pas cherché à l’interpréter : ils ont préféré le regarder vivre dans sa petite ville et ils ne l'ont jamais isolé de Weimar. À tort ou à raison, la duchesse Amélie avait écrit à Knebel, le 7 janvier 1804 : . «Mme de Staël à une idée très claire de Gœthe. » A part Robinson, les Anglais ne cherchent pas du tout à retirer « une idée »
1 de leur visite. Au début, ceux de Weimar vont chez Gœthe
Dar convenance sociale, par curiosité, par sympathie, en habi- tants de petite. ville qui tiennent à leurs relations. Après 4815, G lorsqu’ ils connaissent un peu mieux ses œuvres, lorsque Mme de Staël a modifié leur opinion, quelques étudiants anglais
vont offrir leur hommage au prince des poètes. Mais le vieillard
ne peut plus exercer d'influence sur eux. Trois quarts de siècle
les séparent. Les jeunes Anglais contemplent le « Geheimrath » avec la déférence et l'admiration qu'inspire un monument historique ou une gloire presque défunte. Quand Gœæthe était
‘en pleine vigueur, la petite colonie britannique était occupée
par d’aimables et insignifiantes mondanités, elle s’intéressait surtout aux divertissements et aux poésies de commande. Plus
lard, quand arrivèrent les jeunes, le poète se retirait déjà dans sa solitude. Il n’en sortait plus guère que pour ceux qui lui
__ apparaissaient déterminés à jouer le rôle d’intermédiaires litté-
raires, à le faire connaître, à le renseigner, un H. C. Robinson,
“un J.-J. Ampère, un Stapfer. Mais il restait distant à l'égard de
ceux qui ne l’approchaient qu'avec une sympathique curiosité,
et il leur laissait l’impression d’une mäjestueuse lassitude. Les
Anglais qui passaient à Weimar vers 1830 étaient de ceux-là.
- Et d’ailleurs la minuscule capitale et son petit grand monde
les attirèrent surtout. Leurs devanciers n’avaient guère vu que
son Excellence le Conseiller de Gæthe, ministre de Weimar; eux ne virent plus guère que Weimar, dont Gæthe s'était. presque retranché.
En 1831, Walter Scott songea à s'arrêter à Weimar en allant talie et Gœthe l'invita encore à venir le 10 mars 1832, douze jours Tab sa mort, Scott le suivit dans la tomle le 21 septembre de la même
année.
Sans doute PAngleterre doit aux Écossais, aux collaborateurs du Blackwood's Magazine, quelques bonnes pages sur Gæœthe; sans doute Henry Crabb Robinson fit tous ses efforts pour lui conquérir le droit de cité à Londres, mais en général les Anglais avec qui Gœthe s’est trouvé en contact ont peu contribué à sa notoriété dans leur pays. Tout au plus ont-ils pu modifier, autour d’eux, des notions fort arriérées, détruire le mythe d’un mélancolique auteur de Werther ou d’un révolutionnaire immoraliste. Heureusement l'heure des batailles romantiques est sonnée. Aux environs de 1820, Gœthe devient pour les grands écrivains « l’auteur du Faust » (1). Peu importe que l'opinion ne se réconcilie pas avec l'homme! Les « héros » de la littérature se tournent vers l'œuvre, pour la saluer et pour la maudire. L'individualisme des uns s’est modéré, l’individualisme des autres s’est exaspéré. D’un côté, Wordsworth, Coleridge, Southey reviennent à la tradition; de l’autre, Byron et Shelley vont à la révolte. Quel accueil Gæthe a-t-il trouvé dans les deux | camps ? ù
(1) L'Allemagne de Mme de Staël, le Cours de Schlegel sur la littérature ! dramatique ont été traduits ét commentés par les grandes revues. Le séjour de Mme de Staël à Londres en 1813 n’a pas été sans influence. Sans doute les écrivains qu'elle rencontra, S. Rogers, Th. Moore, Southey, Sir Mackintosh, n'étaient pas particulièrement fa fa vorables à Gœthe, mais les conversations qu’elle eut alors et l’apparition de son livre provoquèrent des réactions dont on trouve la trace dans les revues et Ë journal de H. C. Robinson. Il n’est plus possible d'ignorer Gœthé, « le prince des poètes allemands ».