‹ Goethe en AngleterreChapitre 20 sur 93 · L'AUTEUR DU « FAUST Ê · texte numérisé non relu

L'AUTEUR DU « FAUST Ê

ture. Celui-ci reprochait par contre à l’auteur de Faust son irré- Bigion et sa pernicieuse morale. :

es Lorsque Sarah Austin lui envoya, par l'intermédiaire de Ro

| binso, son livre : Caractéristiques de Gæthe. il ne cacha pas ses sentiments à son amie Caroline Bowles. « Il n’y a peut-être pas d'écrivain, écrivait il alors, qui m’inspire autant de sympathie

et d'éntiathie que Gœthe. Nos intelligences arrivent au même

- résultat, nos sentiments coïncident souvent, nos imaginations se rencontrent parfois, et cependant les antipathies n’en sont pas moins fréquentes et sont, à tout prendre, les plus fortes.

Ses “opinions et ses sentiments politiques étaient aussi COnser-

- vateurs que les miens, mais son irréligion a donné une tendance

pernicieuse à beaucoup de ses œuvres et l’a fait ainsi un promoteur de cet esprit révolutionnaire qu'il détestail le plus au - monde. » Rs

Plus-que ses amis, Coleridge semblait destiné à comprendre et à admirer Faust. Le traducteur de Wallenstéin devait goûter

le drame romantique; le disciple des kantiens pouvait méditer - Sur sa portée philosophique. Mais s’il était capable de s’inté-

resser à la conception gœthéenne, il lui était impossible de l’ac-

cepter. Lui aussi s’était assagi. Grandes sont maintenant les différences qui le séparent de l’auteur du Faust. Coleridge est avant tout un chrétien et un protestant; Gœthe est un Hellène et un humaniste. Pour être sauvé, celui-ci prétend qu’il suffit d’être noble, bon, et de chercher la vérité : Dieu le Père ne ditil pas lui- même, dès le prologue, en parlant de Faust :

e Wenn er mir jetzt auch nur verworren dient, So werd’ ich ihn bald in die Klarheit führen Ein guter Mensch in seinem dunkeln Drange Ist sich des rechten Weges wohl bewusst. »

« Bien qu’il ne me serve maintenant qu'en-tâtonnant, Je le conduirai bientôt dans la lumière,

Un homme bon, en son obscur effort,

Reste conscient du droit chemin. »

Pour Coleridge, cela ne suffit pas. Il faut être pieux, prier ét méditer les Écritures. Voilà pourquoi, s’il lit le Faust en 1809, dès son apparition, si même, dans une note de son journal Te. Friend, il imagine Luther traduisant la Bible en un décor qui rappelle singulièrement la chambre haute du docteur, 1l-dénie = amèrement à Gœthe, dans ses conversations avec Robinson

en 1812, « vie morale, religion et enthousiasme ». Méphisto pour

lui n’est pas un caractère; Faust est un malheureux, il a atteint. l'extrême limite que peuvent atteindre des puissances finies et il aspire à l'infini. Plutôt que d’être bon et Hens il préfère être infiniment misérable. A __— Sans doute Coleridge admire la poésie suave de la Dédicace et la majestueuse ampleur du Proloque dans le ciel, maïs il parle d'écrire une réplique à l'œuvre impie. Robinson reste un peu sceptique sur le résultat : « Il ne sortirait jamais de vagues conceptions, il se perdrait lui-même dans ses rêves. » Lors d’un diner, le 46 février 1833, Coleridge donna des détails sur le projet d'autrefois, et c’est un de ses convives et amis, peut-être J. H. Green, qui le révéla au public l’année suivante, dans la Quarterly Review : « Mr Coleridge pense (et peut-être est-il le seul qui puisse sans présomption le penser?) que le Faust de Gæœthe est un échec... Il considère que le thème est ceci : les conséquences d’une misologie, c’est-à-dire d’une haïne, d’une dépréciation de la science causée par l’inassouvissement d’une soif primitivement intense de la science. Mais amour de la science pour elle-même et pour des fins véritablement pures ne pro- | duirait jamais une telle misologie. Ce qui la produirait, c’est ‘ seulement l’amour de la science pour des projets bas et indignes. Ï n'y a ni motivation, ni progression dans le caractère de Faust. Il est, dès le début, un magicien, et l’incrédule se révèle au premier vers. La sensualité et la soif de la connaissance sont sans lien l’une avec l’autre. Méphisto et Marguerite sont excellents, mais Faust lui-même est ennuyeux et sans signification. La scène dans la cave d’Auerbach est l’une des meilleures, celle du Brocken et tous les lieds sont beaux. Mais il n’y a pas d'ensemble dans le poème : les scènes sont de simples tableaux de lantérne magique et une grande partie de l’œuvre est très plate. »

Res "Lt AUTEUR DU & FAUST HONTE RS ET HR . remarquera jastément plus tard G. H. -Lewes, cette critique de Coleridge est le type de la critique dogmatique. Elle $’appuie sur une conception personnelle et veut imposer à 5 - l'artiste, quel qu’il soit, quelles que soient les exigences de son -'Bénie. Coleridge s est fait une idée du Faust; bien plus, il a élaboré un système'et il pie Gœthe de ne pas avoir traité le . sujet | selon ses désirs. Il'ne considère pas le drame tel qu’il est, ‘il est surtout frappé par ce. qu'il aurait dû être. Son point de - départ est d’ailleurs inexact. La misologie de Faust n’est pas le

thème fondamental du poème. C’est le thème initial et c’est tout. - La Tragédie de la vie et de l'expérience succède rapidement à la Tragédie de la science. Après les premières scènes dans le laboratoire du docteur, il n’est plus question de savoir, mais de . jouir et de vivre. La misologie est une partie du thème essentiel, mais une partie seulement. Le problème de la destinée est . plus vaste que celui de la science. La vanité de la vie est plus - pathétique que la relativité des connaissances. Il s ’agit ici de l'existence tout entière, science, expérience, amour, beauté, action. Impuissant à pénétrer le mystère de la vie, Faust se livre au tentateur dans l'espoir d’en épuiser les jouissances. Là 8e trouve la « progression dans le caractère » que Coleridge

À met en doute; là se noue le lien entre « la soif de la connais-

| sance » et la € sensualité ». Que la partialité de Coleridge, offensé dans ses convictions religieuses, ait été plus grande que sa pénétration, c’est ici évident. Lui qui proclamait, avec . Schlegel, contre les esthéticiens français, que l'unité d’une raide œuvre était « organique, non mécanique », lui qui s’attachait à montrer, sous la multiplicité du détail, la ne cohérence du théâtre de Shakespeare, il aurait pu, semble-t-il, deviner, derrière les tableaux de lanterne magique, le riche et - lumineux foyer qui leur donne la couleur, Punité et la vie. Coleridge voulut ressusciter le ‘vieux Michel Scott qui dort, au milieu des ruines, sous les gazons de Melrose Abbey, le sorcier légendaire que Sir Walter avait déjà réveillé dans le Lai du dernier ménestrel. I devait en faire un Faust repentant, converti, D’après le même compte rendu, « Michel Scott apparaissait au milieu de son collège de disciples dévoués, leur indiquant l’étude

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| de la nature et de ses secrets comme le sentier qui conduit : à îe La Pacquisition de la puissance... Les prêtres le suspectent, le surprennent, l'accusent, il est condamné et jeté en prison. Ceci constituait le prologue du drame. Il échappe. À ue lui a servi F toute son étude? Sa science, si grande qu’elle fût, n’a pulepréserver des serres cruelles de la persécution... Alors le poète commençait à le tenter. Ille faisait rêver, lui donnait du vin et à faisait passer, mais hors de sa portée, les femmes les plus h exquises. N’y a-t-il, dès lors, aucune science qui puisse procurer ces plaisirs? Sur ce chemin est la magie et Michel se tourne vers elle de toute son âme... A la fin, Michel essaie de conjurer le diable et le diable arrive à son appel. Ce diable devait être l’universel humoriste qui aurait rendu toutes choses vaines et sans valeur en groupant perpétuellement les grandes et les petites en face de l'infini... Michel soupire. Sa puissance est sa malédiction : il commande aux femmes et au vin, mais les femmes sont fictives et diaboliques et le vin ne l’enivre pas.- Perdant tout espoir, il se jette dans tous les excès sensuels et, rencontrant Agathe, il s'efforce aussitôt de la séduire. Agathe l’aime et le diable facilite leurs rencontres. Mais elle résiste, Michel essaie de la perdre, et elle l’implore de ne pas détruire son estime. De longues luttes de passion s ’ensuivent qui font jaillir l'affection de Michel, plus forte que ses appétits, et l’idée de la rédemption de la volonté perdue commence à poindre, comme une aube, sur son esprit. Enfin, après avoir soumis son héros à toutes les horreurs imaginables ou inimaginables, le poète le rendait triomphant in nubibus et versait la paix dans son âme, avec la conviction qu'il y a un salut pour les * pécheurs, de par la grâce de Dieu. »

Heureusement, Coleridge abandonna cet édifiant raccommodage. Son projet avait contre lui sa propre indolence et l” indifférence, sinon l’hostilité, de son ami Robinson. |

En 1814, sur le désir de Robinson, Lamb écrivit à Goleridge que Murray attendait de lui une traduction du Faust. Dans sa réponse à l'éditeur, le 23 août, le poète accepta en principe, tout en formulant une hésitation : il avait, depuis bien longtemps, abandonné les vers et son habitude de méditer sur le

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Shane. l'obligeait à des serupules extrêmes qui pouvaient ralentir son travail. En tout cas, il demandait à à Murray de lui - fournir les œuvres complètes de Gœthe, « car donner Faust sans un essai critique préliminaire serait pire que ne rien donner- du tout, en ce qui concerne le publie ». 2 e Coleridge semblait donc bien décidé, et ect bonne ie dut se répandre dans les milieux littéraires, puisque John Wilson … Papportait encore à Walter Scott en 1818. Mais le versatile écrivain abandonna ce nouveau projet, d’abord pour des raisons - financières (Murray lui avait-offert cent livres et Coleridge trouvait ces honoraires humiliants), ensuite par un scrupule moral excessif : « Je débattis avec moi-même, écrit-il dans son Tabletalk le 16 février 1833, s'il seyait à mon caractère moral de: rendre en anglais et de patronner dans une certaine mesure un | Jangage que j’estimais en grande DAEUE, vulgaire, licencieux et blasphématoire. »

Ainsi Wordsworth, Ses et des. tous trois anciens champions du libéralisme, se détournaient de Gœthe, auteur du - Faust. Seul de leur génération, le conservateur Walter Scott | .. s’émut à la lecture du poème. C'était à Abbotsford, en 1818. = Lockhart, John Wilson, Adam Fergusson étaient ses hôtes. Par une matinée d'automne, tandis qu’ils flânaient dans les prés, Sir Walter emprunta à Lockhart le Faust de 4808 et s’enferma dans sa chambre. Deux heures après, au déjeuner, il parut, l’esprit plein du poème. Il en parla avec transport, admirant « la beauté aérienne » du lyrisme, la véhémence désespérée de la prière de Marguerite et son pathétique effondrement devant la Mater Dolorosa, analysant dans leurs plus fines nuances les caractères de Marguerite et de Méphisto. Au sujet du Prologue, il remarqua qu’il fallait être un Allemand pour avoir osé affronter la comparaison avec le livre de Job, « le plus grand poème qui fût jamais écrit ». Ce jugement de Scott est d'autant plus intéressant qu’il . n’est guère partagé. À cette époque, seul le Blackwood’s Maga- zine dont les collaborateurs étaient les familiers d’Abbotsford, reconnait la profonde signification de Faust (1). En attendant

(4) Walter Scott fut atliré par le romantisme de Faust, maïs il n’en saisit HUIPMER} la portée philosophique. Le chef-d'œuvre lui He

que Thomas Carlyle paraisse sur la brèche, Lockhart et din

“Wilson se font, jus la bataille de la Fur les défenseurs de}

Gœthe. we ES HE NE de

Il était réservé à Byron et à Shelley d’inaugurer une ère nou- ; one A eux, les lutteurs, les bannis, il appartenait de reprendre l'idée romantique, de chanter l'homme dressé en face du monde, interrogeant ou défiant le ciel du regard, le héros

inquiet comme Faust, révolté comme Manfred et Caïn, triom-

phant comme Prométhée. Ils franchissent l'étape qui sépare : a

. Werther du Faust. Ils connaissent. à peine Gæœthe, ils le devinent et l’interprètent. S RE | Émile Montégut (1) s’étonnait avec raison de la filiation qu’on essayait d'établir entre Werther et les héros de Byron. Comme il le dit, ce qui caractérise Werther, c’est lim hat s d'agir, et ce qui caractérise les héros de Byron, c’est l’action poussée à ses extrêmes limites. « Non seulement ils se tuent, mais ils tuent autrui, et quelquefois après l'avoir détroussé. De tels moyens d’action peuvent convenir peut-être aux aristocratiques Lara, Manfred et tutti quanti, mais ils ne sont pas à la portée de Werther, le jeune et honnête bourgeois. » À Sans doute, il y a chez Werther une mélancolie et un doute troublant qui font pressentir lé mal du siècle, le mal stérileque promènent par le monde Childe-Harold et René, il y a chez lui un individualisme mécontent qui pourrait conduire à la révolte un tempérament plus solide et qui, mûri et fortifié par une expérience adverse, pourrait éclater tout d’un coup et produire un Manfred. Mais, en passant en Angleterre, Werther, transformé par toute une littérature féminine, s’est trop anémié pour donner naissance à Manfred. Et là tristesse de Childe-Harold a. d’autres sources : elle est ennui, désenchantement, fatigue. C'est dans le jeune Byron et non dans un héros littéraire a ;

digne de l'effort de Coleridge, très capable selon lui d'en traduire la beauté verbale. « Coleridge rendit le Wallenstein de Schiller bien plus beau qu'il ne l'avait trouvé : il fera de même pour Faust. »

(1) Types modernes en littérature. Werther (R. D. M., juillet 1855).

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