UN. PRÉCURSEUR DE CARLYLE D EAN
ie loges: « oui une tasse de café et de succulents Sally- Lo. »t Toujours très hospitalier, Robinson avait de nombreux 5 # invités à ses déjeuners. C’étaient des gens de lettres, des artistes,
tantôt des Allemands qui habitaient ou visitaient Londres, des
amis du Continent, comme le docteur Froriep de Weimar ou le
naturaliste Voigt d’Iéna, tantôt des Anglais qui s ’intéressaient à Géœthe, comme Julius Hare; le biographe de Sterling. Voigt vit. Gœthe à à son retour et le poète surprit agréablement Robinson
en lui envoyant, le 4 mars 1828, quatre médailles « en amical
souvenir », deux à son éffigie, deux à l’effigie des princes de Weimar. Il s'était fait raconter en détail le séjour de Voigt à Londres, ét comme celui-ci lui avait dit le dévouement de Robinson à sa cause, il avait voulu remercier son disciple lointin d’un geste délicat.
Le 31 He 1899, Robinson adressa à Gœthe, par lintermédiaire du diplomate Charles Des Vœux, le traducteur du Tasse, une intéressante lettre de remerciements. Elle donne en quelque. sorte au poète le bilan de sa fortune intellectuelle en Angleterre. Ce lucide résumé de la situation au moment où parait Carlyle mérite d° être réproduit : |
« Vingt-quatre ans se sont écoulés depuis que j'ai changé Vétude de la littérature allemande contre les occupations d’une vie active et contre une profession qui m’accapare sans s’accorder avec mes goûts : le barreau. Pendant tout ce temps, vos œuvres ont été l’objet constant de mon affectueuse admiration et le moyen pour moi d'entretenir toujours vivaces mes premières prédilections pour la poésie allemande. Le trop lent
. succès qu’elles ont eu jusqu’à ces dernières années parmi mes
Ft compatriotes m'a été une source d’inutiles regrets. L’/phigénie en Tauride de Taylor, qui fut la première traduction, reste aussi la meilleure de vos grands poèmes.
« Récemment Des Vœux et Carlyle ont présenté à notre Dore deux autres de vos œuvres importantes (1) et, en combinant amour et zèle, ; j'ai confiance qu'ils parviendront à racheter notre
(1) Wilhelm Meister (1824), Le Tasse (1827).
PRE ta GOETHE EN ANGLETERRE
littérature, plutôt encore que votre nom, dû déshonneur apporté par des publications comme l'Hermann el Dor othee de Holcroft, le Faustus de lord Leveson Gower, et une mercantilé production - tirée du français, ridicule à chacune de ses pages: y compris le “titre : La Vie de Gœthe NS 2 «Je m'aperçois, ns votre Artet le que vous se a 48
pas sans vous intéresser au progrès de vos œuvres à l'étranger. S | Cependant, je n’y vois pas mentionnés les splendides fragments Se
de Faust par Shelley, l'ami de lord Byron, un homme d’un indiscutable génie, dont il faut déplorer à à la fois les facultés dévoyées et la mort prématurée. Coleridge aussi, le seul poète vivant d’un génie incontesté qui soit en même temps un excel lent germaniste, affronta le Faust et recula désespéré. Une telle défection, à côté de l’ouvrage que nous avons eu, rappelle à la mémoire le: vers :
« For fools rush i in where angels fear to tread.
ae Comme vous paraissez être même au courant de nos pério-
diques, vous savez peut-être que la plus célèbre de nos revues s’est mise soudain à faire hautement votre éloge (2). = « On disait l’an dernier que M. de Gæthe, votre fils, ainsi que son épouse, étaient sur le point de visiter PAngleterre. Si l'on pouvait vous persuader de les accompagner, vous trouveriez un groupe, petit sans doute, mais ferme et fidèle, d'amis et d’admirateurs, composé aussi bien d’Anglais que de compatriotes. Ils seraient fiers de vous montrer toutes les choses qui méritent votre attention. Nous possédons les œuvres de notre Flaxman et nous avons sauvé de la destruction les marbres de lord Elgin qui sont maintenant ici. k « J’avais l'intention d’aller voir mon vieil ami Knebel l’an dernier, mais, ayant projeté un voyage en Italie cet automne, J' raie
(4) En réalité : Memoirs of Gœthe. written by himself, Londres, 1824, d’après la traduction française de cet Aubert de: Vitry que Gæthe appelait « traducteur et travestisseur ». Cf. BALDENSPERGER, Bibliographie de Gœthe en France, p. 216. ;
(2) Revue d'Edimbourg. Le brusque chaveomient d’attitude de cette revue en 1827 est dû à la collaboration de CarLyLe. (Voir plus loin 2° parlie, chap. mr, et 3 partie, chap. 1.) > Fe
UN PRÉCURSEUR DE CARLYLE ne à
remis n ma visite au u printemps oh et j ’espère que vous me permettrez alors de vous remercier Pare de sas flatteuse attention. » W Contrairement à ses premiers due Robinson s’arrangea pour aller à Weimar en 1829, avant son voyage en/Italie, et il a laissé dans son journal un compte rendu détaillé de ses eutre- 2 fens avec. Gœthe. A Florence (4), il rencontra. avec Walter . Savage Landor, Auguste de Gæthe qui le blessa par son immoralité et son bonapartisme. Plus tard,-il put encore causer de son poète avec Carlyle, lorsque celui-ci vint s’établir à Londres. Gæthe avait trouvé un défenseur plus éloquent. Robinson était adressé aux hommes de sa génération, à Coleridge, à
"2 net à Lamb. Carlyle se tourna vers les jeunes gens et
Pécho de sa voix se prolongea presque jusqu’à la fin du siècle.
Ÿ 2 a 5 LE C
: “x Ti = Pa . : # r Il est pourtant à regretter que-Robinson ait été si modeste.
. . Fil avait été plus ambitieux, il eût profité de ses relations pour
collaborer aux nouvelles revues, au London Magazine par exemple, qui avait groupé ses amis Lamb, Hazlitt et de Quincey. Il’était, certes, aux environs de 18925, infiniment plus : compétent en littérature allemande que Carlyle, et il aurait eu des choses intéressantes à dire sur Gæœthe. N’était-il pas le seul, . parmi les Londoniens, qui eût connu personnellement le poète? Et si les Écossais Lockhart et Gillies pouvaient se vanter de
Pavoir approché, ne venait-il pas de passer une huïitaine de
= jours dans son intimité? Ne lui avait-il pas parlé, tout au long, de belles-lettres et de grands esprits, lu du Milton et du Coleridge? N’avait-il pas recueilli le dernier témoignage de son ‘admiration pour Byron? Tout ceci eût intéressé les Anglais.
Leur parler de Gœthe aïnsi, c’eût été encore leur parler d’euxmêmes, et ils y auraient été très sensibles. Robinson eût été
(1) Ch. Lamb se moquait de son enthousiasme et écrivait à Wor dsworth, le 22 janvier 1830 : « Honry Crabb est à Rome. Je crains qu'il ne trouve trop classique l'air de Fltalie. Sa Pre est dans la forêt du Hartz, son âme est « be-gæthed. » | |
98 GœŒTRE EN ANGLETERRE
" ailleurs aussi un excellent critique de Done étrangère. * Ses impressions de lectures, notées dans son journal en MR style d'une simple et solide qualité, fourmillent de vues ingé-
nieuses. Son universelle compétence, son érudition cachée sous ses allures de dilettante et sa liberté prime- -sautière Veussent ve
admirablement. désigné pour la revue des livres. Et il eût agrémenté sa critique de ses piquants rapprochements, de son humour savoureux, de ses souvenirs DÉROEESS sur les gens et sur les Ge
Lui qui avait jadis traduit quelques poésies de Gæthe, il aurait
poukétre pu révéler ainsi à ses lecteurs un de ses aspectsencore
inconñus : Vincomparable génie lyrique. Carlyle, indifférent à la beauté, s’attachera au penseur et négligera l’harmonieux auteur des lieds. Monk Lewis et Walter Scott avaient bien tra-
duit le Roi des Aulnes, mais le poème s’était perdu, pour le public, dans l’obscurité des ballades germaniques, et le lecteur n’avait pas fait de différence entre les chevauchées à la mode, qu’elles fussent adaptées de Bürger ou de Gœthe. En France, da Violette, le Roi de Thulé, Mignon avaient fait vibrer les lyres de Nodier, d'Émile Deschamps ou de Xavier Marmier. « Une poésie mystérieuse, idéale à souhait, se trouvait enclose dans certaines ballades de Gœthe, et.c’est d'elle que s’avisa le romän-, tisme balbutiant (1): » En Angleterre, la chevauchée du Roi des aulnes ne dépassa pas le seuil du dix-neuvième siècle. L'élégie ou le lied, plantes plus frèles ‘et plus humbles, s’effeuillèrent avant de s’acclimater (2). Sans doute, Benjamin Beresford, chapelain de de RÉ Ce à Berlin, Fun fait une D SULSE vers 1800. à nee poèmes de Gosthes mis en
musique par Reichardt. On les avait probablement chantés, sans se soucier des infidélités excessives du traducteur, chez ses nobles protectrices, la duchesse d’York et la comtesse de
(1) BazoensrerGer, Gœlhe en France, -p. 112.
(2) William Taylor avait bien récité des lieds à ses jeunes amis de Norwich, et George Borrow traduisit quelques poêsies Ly riques de Gœthe,
mais l'auteur de Lavengro leur préférait Ubéron et secoua bientôt l'influence germanique.
UN PRECURSEUR DE CARLYLE RENE 144 à
a pes. Mais jé recueil de Déantoet, aliésé dé la musique en . 1821 et augmenté des poésies traduites par Mellish, accordait
trop d'importance aux autres poètes allemands. Gœthe y était A modestement rangé sur Ja même ligne que Claudius, Hôlty, “ Kleist, Jacobi et Matthisson. Quelques- uns de ses poèmes. Ayri- __ ques parurent alors, épars dans différents magazines et surtout , dans les Keepsakes des années 1820-1830. Charles Des Vœux en 5 ajouta une dizaine à sa traduction du Tasse en 1827, et, à peu PHprées en même temps, un homonyme de Robinson en publia quelques autres dans une anthologie de poésie allemande. Ce de sont surtout de brèves pièces, d’un caractère élégiaque, médi-
tatif ou idyllique. Le temps des ballades sombres et pathé-
: tiques semble passé. La Lamentation du berger, la Plainte de
Mignon, les invocations « à l'elue, & l’aimée, à la Lune », la romance du Roi de Thulé s ’exhalent doucement sans éveiller
d’échos. Il eût fallu, pour. transposer en anglais un suave nocturne comme le Chant. de nuit du Vog yageur. le génie de
Thomas Lovell Beddoes. Mais l’auteur de Dream-Pedlar, y et du - Song on the Water, le poète qui écrivit, avant Tennyson, trois ou quatre des plus purs, des plus rares lieds de langue anglaise, ‘ travaillait alors à sa macabre Tragédie du fou. Ses Dial-Thoughts rappellent bien, par le parallélisme de leurs thèmes et leur
* Jeit motiv : « I Think of thee », la poésie : Die Nähe des Geliebden, mais le finale s’éteint . une vision morne et funèbre, « dans le noir et la nuit ». Les poèmes de Gœthe chantent l'amour, ceux de Beddoes chantent l’amour et la mort. Ils font plutôt songer, avec leurs décors lunaires, leurs lugubres glas, leurs tombeaux et leurs amants fantômes, à la ballade de Bürger. À une époque où Charles Des Vœux traduisait le Tasse, où
J. Hare dans l’Athenœum publiait quelques Épitres et Élégies romaines, Robinson aurait pu aussi révéler au public anglais la
… poésie classique de Gæœthe. IL avait, pendant les studieuses soirées d’Iéna, lu et relu hexamètres et distiques; mis en anglais les Xénies et les Épigrammes vénitiennes. IL encourageait son ami J.-P. Collier, l'éditeur de Shakespeare, à traduire Reinelre Fuchs.
- N’était-il pas désigné pour remettre en lumière l’harmonieuse
Iphigénie, chantée en vers anglais par Williom Taylor et re-
: tombée dans l'ombre depuis plus de trente ans (4)? Enfin, lui
qui connaissait personnellement GϾthe, qui admirait tant son
autobiographie, « un livre fait pour inspirer à l’homme le désir |
de vivre, si la vie était une chose qu’il n’avait pas encore
expérimentée », n’aurait-il pas dû protester contre le ridicule. travestissement de Mémoires, dr: le Ho d’Aubert de Vitry (1824)? à ’
Gœthe s’était proposé déc en 4826, comme Rod tien <te à ses Rapports avec Byron, un essai sur la fortune de ses œuvres ‘en Angleterre. Parmi les amis de sa pensée, il avait noté, dans. le plan qu’il avait tracé, Walter Scott, Coleridge et Byron. Robinson. et Carlyle se chargèrent de compléter ses informations. Sans doute, l'opinion de Coleridge vacilla plus d’une fois, mais s’il parvint, vers 4810, à s’intéressèr à Gæœthe, plus qu'il. ne voulait se l'avouer à lui-même, ce fut grâce à Robinson. Celui-ci — c’est un fait indéniable — fit mieux connaître Gæthe dans les cercles littéraires. Pour assurer à ce grand nom une circulation plus libre et plus large, il fit tous ses ‘efforts auprès de ses amis. Mais il eut le tort de s’adresser toujours aux individus et jamais au public. Il se contenta de. bavarder avec Lamb, Hazlitt, Flaxman, Carlyle, J.-P. cote etil n’écrivit rien avant la mort de Gœthe.
Il était modeste et il fit modestement son apostolat. PonÉ employer le mot de Gæœthe à son égard, il fut un missionnaire de littérature étrangère, et il prépara les voies au prophète. IL prêcha souvent dans le désert et il faut lui savoir gré d’avoir: persévéré. Si Gœthe n’avait pas encore vaincu toutes les résistances, si le poète lyrique, l'artiste classique et l’homme restaient méconnus en Angleterre, Carlyle allait révéler un autre aspect de sa personnalité : le penseur,
(2) Wordsworth disait en parlant de l'Iphigénie de Gæœthe :« ne reconnais là rien de la simple dignité, rien de la santé et de la vigueur que possèdent dans les œuvres d'Homère les héros et les héroïnes de l'antiquité. Les vers de Lucrèce qui décrivent l'immolation d'Iphigénie.
D à eux seuls tout le long poème de Gœthe. » (Prose Works, IL.
= DEUXIÈME PARTIE ra VÈNEMENT DES CERTITUDES MORALES
sb THOMAS GARLYLE Lt 1840).
CHAPITRE PREMIER "LA FORMATION DE CARLYLE ET SES PREMIÈRES ÉTUDES F GERMANIQUES (1816-1823)
‘Gæthe et cite — Done de Carlyle, sa correspondance avec Jane
Welsh et le développement de leurs communes études allemandes. — Article sur Faust (1522). — Le pessimisme et l'éternelle négation. — . Projet d'un roman autobiographique à la Werther (décembre 1822). — Vie de Schiller (1823). — Le dédain de l'esthétique schillérienne et le besoin de RIARsES morales.
LS < Gœthe has fire enough, but it is L not the celestial. fire of Schiller. »
(Lettre de Jane Welsh à Carlyle,
28 février 1823. Un L 1735
Gœthe avait rencontré jusqu'ici bien des résistances, mais on peut dire, d’une façon très générale, que l’esprit germanique avait triomphé en littérature dans le lyrisme d’un Byron, Vévocation historique d’un Walter Scott, l’idéalisme religieux d’un Coleridge. Par contre, les théories utilitaires de Bentham et de James Mill, les traités des économistes, l'attitude d’un Jef- * frey et des politiciens radicaux affirmaient encore, sur le terrain social et politique, la victoire de /’Encyclopédie et du dix-huitième siècle français. Vers 1825, en pleine époque ro-
LPS o GŒTHE EN ANGLETERRE
mantique, d rationalisme s’assurait chez les Adele, fre à un grand mouvement social, un nouveau prestige. La ténacité de cet esprit critique et, d'autre part, la revanche croissante des instincts (4), la lutte entre l’utilitarisme et le romantisme
son étendard. Ses armes, il les emprunte aux kantiens et à Gœthe. Hostile au matérialisme français et à l'ironie voltairienne, il barre le chemin à nos philosophes, et, proclamant la die”
germanique de sa race, il va chercher des alliés parmi les méta-
physiciens et les poètes allemands. Comme il le dit: dans Passé
et Present. il se met en route avec un chant de Gœthe sur les a
lèvres : la Chanson du. maçon, « chanson de marche entonnée par ce grand peuple teutonique, notre parent, tandis qu’il va, va toujours, vaillant et victorieux, à travers les profondeurs insondées du Temps ». | 75 x *X La valeur des études germaniques de Carlyle à été très exagérée par les Allemands. Ils ont jugé le jeune Carlyle d'après
l'historien de Frédéric Il, et en insistant sur ses obligations |
YA
envers leur pays, ils ont cherché à découvrir en lui tout ce.
qu’il fut plus tard. En outre, ils lui ont accordé une générale indulgence. Comment pouvaient-ils critiquer celui qui fut toute
sa vie le défenseur de leur littérature et de leur philosophie, qui glorifia en 1870 la victoire de la « noble, patiente, pieuse et . solide Allemagne » ? Il convient de faire ici des réserves. Même
après avoir traduit Wilhelm Meister, Carlyle connaïssait encore
peu les auteurs allemands, et ses lettres à H.C. Robinson, à propos du Roman allemand, montrent combien sa documentation était incomplète. La nation, il l’ignorait tout à fait : il avait presque soixante ans quand il visita, pour la première
fois, Berlin et Weimar, et il attribuait à Gœthe, en 1898, une .
réputation et une influence sans exemple « parmi quarante mil-
(4) CF. Ls Cazauran, l'Angleterre moderne.
= donnent à l’époque son double caractère. Carlyle mène la. ba > taille. Intuition, action, opposées à- la raison desséchante et à. È ; * Vhabile calcul, tels sont les mots de ralliement qui flambent sur :
LA FORMATION DE CARLYLE Pres
. + dhbismes méditatifs, sérieux et cultivés (1) ». Par contre, Al connaissait bien Gæthe.et, sur ce point, ses intuitions étaient : admirablement secondées ‘par une lecture vaste et approfondie.
Pourtant il suivit au début l'opinion générale, il s’attacha à
Schiller et il vibra d'abord à l’unisson de ce poète pauvre et Ve
idéaliste comme lui. Il y a en effet, entre Gœthe et lui, une oppo- sition qui semble irréductible. Peut-on imaginer deux esprits plus différents? Gœæthe est-un patricien, de naissance et de
goût; il a la distinction et la réserve un peu hautaine d’un
grand fonctionnaire et d’un homme du monde. Il s’est cultivé * jalousement, en individualiste et en aristocrate, il s’est fait le. virtuose de sa vie. Carlyle est un plébéien, à peine dégrossi, un
pe tempérament violent el un visionnaire. Il sent grandir en lui
une âme tumultueuse, angoissée par le doute. L’un a atteint la sérénité d’un Grec et en a la philosophie souriante, le calme __ optimisme. Païen délicat, il vit dans l’admiration des formes harmonieuses, il a le culte de la beauté. Il s'éloigne du christianisme qui a maudit l'épanouissement des forces vives, qui a assombri la vie et l’art par la menace du péché. L'autre est un puritain : sur son esprit tourmenté pèsent le scrupule de ses * pères et le joug des générations rigides. Il ne s’est pas développé dans la lumière, et l’Âpre paysage écossais, péuplé de + légendes tragiques, la pauvreté de sa famille et la dureté presbytérienne lui ont composé une âme soucieuse et morose. Ajoutons à cela qu’il est un mystique, que son imagination déroule autour de lui un monde fantomatique et fiévreux, et nous
ss obtiendrons -un dernier contraste” avec le sage observateur, le
poète réaliste de Weimar.
… “Malgré tout, plus Carlyle pénétrera dans l'œuvre de Gæthe,
plus il se sentira captivé par lui. Son âme, ballottée par le doute, désire une direction et un guide. Son esprit intuitif, hostile à la froide argumentation, fatigué des spéculations abstraites,
cherche une intelligence fraternelle, immédiate et poétique.
C’est un désemparé qui, après la débâcle de ses convictions religieuses, est en quête d’une nouvelle terre promise. Mais c’est surtout un voyant qui, au lieu de contempler de haut la réalité, se jette sur elle d’un grand élan lyrique, s’attache à elle
avec une application fanatique et minutieuse, un ol qui Fe. sent la valeur de la vie quotidienne, telle qu’elle apparaît dans
Wilhebm Meister, et qui se redresse comme Faust dans la solitude, fier d'avoir pris : contact avec l'invisible force. Transporté par moments dans la grande extase panthéiste, il conçoit, comme : le dit un critique contemporain (4), par l’intuition, par l’exaltation, cette unité de nature que les philosophes découvraient à force d’abstractions et. d'analyses. Il réalise cette parole de Wilhelm Meister : « Le poète vit le rêve de la vie tout en étant éveillé, et l'événement le plus rare est à la fois pour lui présent et passé. Et c’est ainsi qu’il est tout ensemble maître, voyant, … ami des dieux et des hommes. » La vision de RES rejoint ici l'intuition de Gæthe. | :
L'influence de Gœthe sur Carlyle a été exagérée par les uns ceux qui se sont préoccupés des idées morales de Ca diminuée par les autres, ceux qui ont étudié surtout la philo- -sophie de Sartor resartus et l’ont exclusivement reliée à la métaphysique allemande. Ici une méthode strictement biogra- . phique s’impose : il faut essayer de suivre pas à pas, presque jour par jour (et ceci est possible grâce à la Correspondance et aux Réminiscences de Carlyle), le développement de ses études germaniques jusqu'à la traduction de Wilhelm Meister. 11 faut attendre que Carlyle ait pris véritablement connaissance de Gœthe, qu’il Pait saisi corps à corps, qu'il ait lutté avec sa pensée, pendant un an, pour l’enfermer dans un langage nouveau. À cette date seulement (1825), il sera légitime de préciser les premières influences. Pour le moment, reprenons le chemin du village écossais. Nous y trouverons Carlyle enfant et nous nous dirigerons avec lui, à travers ses années d'apprentissage, vers la première grande halte de sa vie : la traduction de Withelm Meister.
Fr 4 côté de l'enfance de Gœthe, joyeuse, épanouie, entourée de confort, celle de Carlyle prralt sévère, silencieuse (2). À Eccle:
(1) E. BanruéLémy, Carlyle.
(2) D'après le récit de Sartor resartus. Les citations de Sarlor sont, en
. FORMATION DE. GARLYLE 4 105
; in de de pays de Ne Do où le maçon James Carlyle F8 "était construit sa maison de ses mains, la nature était. morne et pauvre. Le père de Carlyle était un puritain rigide. « Son
cœur était muré. » Les enfants retrouvaient leur liberté auprès
de leur mère, bonne et tendre comme Frau Rath. La maison disait au jeune Carlyle la nécessité du travail, l’église presby- térienne lui enseignait la sainteté du devoir. Tout, dans ce | village, lui donnait confusément ce sens de la valeur humaine, cette conscience du « pathétique AI » qui se révéleront si éloquemment plus tard.
En 1814, la famille de Carlyle “re a à Mainhill. Son père / abandonne le métier de maçon et s’installe avec ses huit enfants dans une patite ferme solitaire aux murs blanchis à là chaux, sur un plateau battu par le grand vent. C’est là que Carlyle, étudiant en théologie ou jeune professeur àKirkcaldy, revient passer ses vacances. C’est là que, couché dans un fossé desséché, il lira pour la première fois le Faust. Comme en témoigne une lettre à J. Johnstone, en 1817, il. avait eu le désir d'aller étudier dans une université française.
- Dégoûté de la métaphysique, il se serait probablement tourné
vers les sciences, mais voici que sa curiosité toujours aux aguets lui fait aborder la littérature allemande. Il commande , une grammaire à Londres, et son ami Édouard Irving lui prête un dictionnaire. Dès le 15 février 1819, il reçoit d’un certain Robert Jardine, un étudiant qui rentrait de Gœttingen, « une légère teinture d’allemand », en échange de quelques leçons de français. Il fait de rapides progrès et, si l’on en croit une lettre ‘à Mr Allen (4), il lit Faust dans le texte en mai 1820. Son ami de Kirkcaldy, Mr Swan, lui procure des livres allemands : il se plonge dans les œuvres de Schiller, attiré tour à tour par « le colossal Wallenstein » et « l'angélique Thécla », mais il garde la même répugnance à l'égard de la du. «Ne crains -pas, écrit-il à Robert Mitchell, le 48 mars 1821, que je te con-
général, empruntées à E. BARTHÉLÉMY : celles de la Correspondance. avec Jane Welsh, à la traduction de E.-E Masson. Parmi les passages traduits, quelques-uns ont été légèrement retouchés, après avoir été rapprochés du texte.
(1) Publiée par R. Garnett. Cf. Bibliographie.
ÊTES ne EN ANGLETERRE.
diner dans les Lu. du kantisme. » | Bref, au moment où il engage avèc Jane Welsh une correspondance suivie, où il … oriente vers l'allemand les études de son amie, il se sent encore étranger à la philosophie. D'autre part, ses lectures littéraires lVentraïnent plus souvent vers Schiller que vers Gœthe (4): Pourtant il se rend compte vaguement qu’il doit se tromper : le nom seul de Gæœthe exerce sur lui un étrange prestige et il avouera plus tard à Jane Welsh en recevant la première lettre du poète : « C'était presque comme un message du pays des fées; je pouvais à peine croire que ceci était vraiment l'écriture même et la signature de ce mystérieux personnage dont le nom avait, comme une sorte de magie, hanté mon imagination … depuis mon enfance. » Avant d'avoir lu Gæthe, ee le re à sentait déjà. = Il se met courageusement au travail et demande à Jane Welsh de l’aider. Édouard Irving voudrait d’ailleurs le dissuader « de la présenter à von Schiller et à von Gæthe, et autres nobles de la littérature allemande ». Son esprit religieux n’apprécie pas un effort qui veut établir « deux sortes de juge- 5 . ment moral : l’un pour l’homme de génie et de littérature, lautre pour le vulgaire ». Malgré ces craintes, Carlyle lut Gœthe avec son amie, probablement pendant l'hiver qu’elle passa à Édimbourg. Le 12 janvier 1822, il termina son Essai sur Faust, pour la New Edinburgh Review. n’en était pas content et il envoya à Jane sans avoir le courage de le relire. Il était. arrivé même à détester « cetle misérable paperasse », en pensant qu'il lui avait consacré deux semaines de labeur acharné. « C’est si prétentieux, si pompeux, si gauche. » Cependant, quelque imparfait qu’il soit, cet article rend justice à Gœthe, marque la fin d’une époque. Comme nous l’avons vu, la critique anglaise s’était montrée jusqu'alors ignorante, inintelligente ou partiale. En débutant qui fait ses premières armes, Carlyle n'échappe pas encore à certains préjugés littéraires, il n’admet pas toutes les hardiesses dramatiques de Gœthe, mais il s'attache à com-
(4) IL traduisit en 1827 des fragments de la Cuerre de Trente ans, de SCHILLER, qu'il offrit — sans succès — à l'éditeur Longmans, et il songea à traduire les œuvres complètes de Schiller. <
LP
prendre, à dd le . étranger, et si le vieillard de Wei-
mar avait connu la sincérité de son effort, il aurait pu lui redire le mot de Pascal : «Tu ne me chercherais pas, si tu ne
Mis avais déjà. trouvé. » Cet essai de Carlyle inaugure modesteue uné. nouvelle époque. Sans doute, ce n’est guère encore __ qu'une analyse du sujet et une critique de la forme. Carlyle x. e «un manque d’unité dans le a de de l’ou-
dE vrage : ne
il découvre, dans son exécution, « de nombreux
-: tion” hétérogène » et «ses chsnéomént abrupts et même extra- = vagants ». ». Ce qu’ il vante, c’est ce qu’il répudiera plus tard, 2e: qui n’aura, aux yeux du chercheur d’absolu, aucune importance:
'« le choix merveilleusement heureux du langage, le rythme
toujours varié des vers. » Ce qu'il admire en Gœthe, c’est « sa
- maîtrise de l'expression, son imagination sublime et puis-
| : h Pre 2 A | = s ‘ 8 , sante ». Mais il sait aussi que le drame veut peindre « tout ce “qu’il y a de sauvage et de profondément mystérieux dans le-
cœur de l’homme », que toutes ses contradictions sont inhé-
ECS
rentes à son sujet « vaste, confus et toujours changeant ». Faust, dit-il, fut conçu pendant que son auteur s’acheminait de
“Ja jeunesse à à la virile maturité : « En le lisant, nous croyons. contempler le trouble chaos de ses jeunes souffrances, de ses
doutes, de ses errements, éclairé en partie et réduit à une forme harmonieuse par des spéculations d’une plus calme nature,
peint par un maître accompli dans toute sa vivacité originale et sans son original désordre. » Il y a donc, sinon unité d'action,
du moins unité de pensée. Faust et Méphisto personnifient pour
Carlyle les. deux inclinations fondamentales de la nature
humaine qui, tour à tour, admire et méprise, qui éontemple le
monde, soit du côté poétique, soit du côté prosaïque. Il fait de
Méphisto celui qui nie et celui qui tente, « par récréation intel-
lectuelle », une sorte de philosophe français du dix-huitième siècle. En quelques traits frappants, il caractérise Faust, «
avec la tête d’un sceptique et le cœur d’un dévôt », prêt à som-
brer dans le désespoir, à se-laisser glisser dans la mort volon-
taire, et rappelé à la vie par un Alleluia. Il nous le montre: suivant Méphisto dans les royaumes de la négation et les sacri--