‹ Goethe en AngleterreChapitre 30 sur 93 · LA FORMATION DE. CARLYLE APE · texte numérisé non relu

LA FORMATION DE. CARLYLE APE

tre le bon goût », ilest frappé par Re « composi-

408 TRES GOETHE EN ANGLETERRE e

caractère fragmentaire et provisoire de la première partie. La”

conclusion lui paraît définitive. Et l’on comprend que son âme torturée ne trouve pas là une solution satisfaisante. « Ce n est ‘pas sans répugnance, dit-il, que nous voyons le principe infé- “rieur triompher à la fin. » Gœthe a bien indiqué la maladie

morale; Carlyle, déjà en proie aux assauts du scepticisme, à

le diagnostic, mais le remède. |

- besoin d’un appui, d’une discipline et exige, non pas seulement s

Cette année 1822 est en effet celle des Chagri ins de Teufelsdr ôckh.

etde l'Éternelle N égation dans Sartor resartus. Jane et Carlyle sont de nouveau séparés et « tout ce que ce jeune cœur à pu désirer et solliciter lui est refusé ». De plus, les ténèbres du doute

s’épaississent autour de lui jusqu’à l’incroyance. C’est alors

qu’arrive en août « l'incident » de la rue Saint-Thomas-de- : l'Enfer, le jour brûlant de canicule, où la crainte et la lamentation se changent en indignation et « en défi terrible aux yeux flamboyants ». Qu'on se représente le jeune Carlyle, grand et

maigre, le front bas, mais large, comme écrasé par les cheveux

forts, Pœil noir perdu dans sa douloureuse méditation. Épuisé

d'insomnies, rongé par la dyspepsie, il arpente la grève entre Leith et Portobello. C’est « Teufelsdrückh errant dans des labyrinthes infinis, rocheux, boueux, pleins d’épines, sous un ciel

. tout de plomb ». Au fond de son âme gronde la révolte héroïque

contre le doute, la dépression, la faiblesse. Quelles que soient

Jes raisons de croire ou de douter, il sent, il croit, que la foi est

un état d'âme riche et fort, et que le doute est une diminution de l'être, que l’une est un levier et que l’autre est une entrave.

Sa volonté se cabre contre son intelligence. « L’assourdissante

clameur de l’Éternelle Négation avait pénétré toutes les retraites de mon être, de mon Moi; et ce fut alors que ce Moi, se dressant tout entier dans la native majesté de la création de Dicu, lança pour jamais sa puissante protestation. L'Éternelle Néga-

üon avait dit : Regarde, tu es orphelin, proscrit, et l'univers

est à moi, à moi le Mal. A quoi tout mon être répondit : Je ne suis pas tien, je suis libre, et pour toujours je te hais. » La

lèges sabbats, ou s ’abandonnant au charme de jeune amour et ; > aux impressions religieuses de la: solitude. Il ne saisit pas le de

LA a FORMATION DE GCARLYLE : 109

Fr d' allons, ne fut pas immédiate. Une idée claire, une certitude, une intuition n’entrainent pas nécessairement l’adhésion d’un tempérament violent et d’un cœur endolori. Carlyle peine encore quelques années autour de ce Centre d’indifférence, dans ce terrain neutre qu’il décrit dans Sartor. Cependant le ciel, au-dessus de lui, se dégage, et € est à . la faveur de ces éclaircies que va tomber sur lui, lentement, comme un rayon tiède d’ automne, la salutaire influence de Gœthe. Dans la crise de 1822, Gœthe n’a joué aucun rôle (1). Carlyle ne le connaissait pas assez. D’ailleurs il n’aurait pas eu besoin de lui pour reprendre confiance. Déjà, en 1819, il avait eu le sens très net du remède nécessaire. Il écrivait le 8 janvier : « Il apparait maintenant que je devrais, non pas seulement souffrir, mais agir, » Et c’est précisément cette intuition qu'il trouvéra con-. firmée plus tard par la sagesse de Gœthe. Cette crise de 1822 n’est pas unique. Elle eut seulement une violence et une soudaineté particulière qui Pindiquaient à à l’imagination de Carlyle pour en faire le « baptême du feu » de Sartor. Carlyle lui donna, dix ans après, une valeur typique et une importance précise, il l’enrichit des expériences plus ou moins confuses qu’il avait . eues de crises analogues, il en fit à la fois un symbolique événement et un incident biographique. Si l’on admet l'influence bienfaisante de Gœæthe sur la jeunesse de Carlyle, on ne peut lui assigner cette date.

Nul doute que l'affection que Carlyle éprouvait pour Jane, pour cette Jane dont la résistance le désespérait, ne lait aidé, quand. même, à à se ressaisir et à triorapher. Il ne passa pas brusquement de l’Éternelle Négation à l’'Éternelle Affirmation, mais il tâtonna, pendant trois ans encore, dans la grise atmosphère du Centre de l’Indifférence. Jusqu'à sa première année de mariage, il se débattit au milieu des hésitations. Il avait conscience, à cette époque, il est vrai, que Gœthe pourrait lui montrer plus clairement son chemin. Ne lui écrivit-il pas,

en1824: «Ilya quatre dr lorsque je lus votre Faust dans les -

(4) M. F. Kuchler (Cariyie a Schéller, Diss. brse 1901) attribue — sans le démontrer aucunement — cette première PHP U à l’influence de Schiller.

10 Fes GOŒTHE EN ANGLETERRE

roBtAgnS de ma patrie écossaise, je he: pouvais m empêcher En

d'imaginer que je pourrais vous voir un jour et déverser, devant vous comme devant un père, toutes les souffrances et. les errements d’un cœur dont vous paraissiez si bien pénétrer . et si noblement. dépeindré les mystères. » Mais lorsque Carlyle.

écrit ces lignes, il est sous l'impression des grands préceptes JE

Wilhelm Meister. T1 voit déjà nettement sa route, il est dans le

rayon de cette grande lumière tournante qui, en 1822,n était

pas encore venue s ‘abattre sur lui, et il projette dans le passé, ! en l’analysant, une influence toute récente. Il avait seulement vu surgir à l’horizon la lueur mystérieuse, et il se dirigeait vers.

elle, instinctivement, comme un voyageur égaré sur la plage. Il aura d’ailleurs à traverser des sables mouvants, il sera en

butte à l’assaut des vagues glacées, fouetté par l’âcre vent du. | large. L'essentiel, c’est qu’il soit en marche. Gœthe n’est pas

au point de départ, mais au point d’arrivée ; par delà le Centre d’Indifférence, il attend Carlyle sur le roc de l’Éternelle Affi ir-

mation. Il n’est pas le médecin de la première heure, il est celui ENS

de la res le dernier guérisseur.

Carlyié sai déjà corrigé en mai 4822 la traduction du

Pécheur que Jane lui avait soumise. Il sent de plus en plus la nécessité de s’adonner au travail, de se détourner de lui-même, de se laisser prendre par les choses. Le 11 septembre, dans sa lettre où il mentionne, parmi les lectures de Jane, le Tasse de

Gœthe, il espère « accomplir quelque chose de durable avant.

que l’année ne s’achève ». En octobre, il envoie à Jane sa tra-

duction : la Malédiction de Faust, il désire écrire un roman en

collaboration avec elleet il cherche un sujet. Il se trouve naturellement amené, après cette époque de pessimisme dont il est sorti victorieux et meurtri, à vouloir composer, comme le ; Jeune Gœthe, son propre Werther. Mélange de fiction, d'ironie et de vérité, c’est bien là l'œuvre qui délivre. Le 46 décembre 1822, il

expose à Jane, tout au long, son projet déjà délaissé : « Le

pauvre bonhomme devait naturellement être très brave garçon ; un homme de la classe moyenne doué de fortes capacités et

d’un esprit ardent et enthousiaste, versé dans toutes les

a SET LA FORMATION DE. GARLYLE AUX

sciences et pratiquant de nombreuses vertus, mais à Le léoque Où.je le prenais, il était las des embarras d’un monde beaucoup trop prosaïque pour fui L hypocondre devait errer durant un temps dans un pays de coteaux, rêver et méditer sur les

re de la nature et sur sa propre âme, rencontrer des pers

sonnes qui Vinviteraient à exposer ses vues sur plusieurs ques-

tions de science, de Jittérature et de morale. A la fin, il

“devait se lasser deîa science, de la littérature, de la nature, de Aa: simplicité, “tout comme il s'était lassé des villes; s’aigrissant

L petit à petit, jusqu’à ce que son cœur s’emplisse d’amertume et d’ennui; il raconte toutes ses souffrances ; non sur le ton pleur- nichard des lakistes, mais avec un re de feu, âpre, sar-

- castique et insensible en apparence. Déjà tout semble être fini

pour lui, ila songé au suicide et il a rejeté avec dédain, mais

ilest trop clair qu’il ne pourra pas longtemps durer dans ce

monde trop aride; trop désolé, trop solitaire pour lui; quand

. vous, c’est-à-dire lhéroïne, vous entrez dansante en scène devant lui, avec vos espiègleries et votre nature ardente, vos signes de tête et vos sourires radieux et toute votre grâce

# innée. Que vous dire? le bonhomme perd immédiatement la

tête... mais hélas, le Destin fait surgir des obstacles, ele etc ‘On a tous les deux le cœur brisé, et on meurt, et le tout finit avec un drap mortuaire et une escouade de croque-morts.

Carlyle ne reprit pas son projet et se contenta de ie ee l'histoire vraie de Gruthers et Johnson. » Plus tard, après son mariage, il écrira, en collaboration avec Jane, son Wotton Reinfred. Maïs l'influence de Wilhelm Mister Fentraînera vers le roman didactique et iln’y aura plus de place dans sa pensée momentanément pacifiée pour un Werther qui eût allié lamertume byronienne à l'humour écossais.

C’est alors qu'avec une passion nouvelle il se remet à l’étude de la littérature allemande. Il court les librairies et les biblio-. thèques pour procurer à Jane le texte original du Faust, mais celle-ci ne parvient pas, au début, à s’enthousiasmer pour Gaœthe. Elle « louvoie » lentement à travers ses œuvres. Gætz l’embarrasse et elle l’abandonne. Elle choisit Stella parce qu’elle . l'avait déjà lu en français et n’en vient à bout qu’à grand’peine;

ide | GOŒTHE EN ANGLETERRE a

de même pour ne « Je ne crois pas: que j aimerai beaucoup Gœthe, écrit-elle le 28 février 1823, s’il ne fait de grands progrès. Il ne manque pas de f feu, mais ce n’est pas le feu

céleste de Schiller. » Dans sa réponse, le 4 mars, Carlyle défend

son héros : « Ce Gœthe en vaut dix ‘autres; ce n’est pas un

simple rimeur bachique qui jure, écume et se démène comme s’il avait respiré des litres d'oxyde nitreux ou qui déverse sa

plus vénteuse philosophie et sa larmoyante douleur en sono- e

rités qui écorchent les oreilles des messieurs du parterre, mais |

un homme de réelle culture et.de génie universel; qui n’est pas ;

moins remarquable pour l'étendue de ses connaissances, la pro- F:

. fondeur de ses idées et la diversité dè ses sentiments que pour.

les qualités dont il fait preuve en les mettant en œuvre : énergie -

pleine de vie et de charme, sagacité inventive et profondément méditative, talent de tempérer, avec du bon sens, les ardeurs enthousiastes. » Ainsi, € "est déjà un ÉCRIS Re que CacbrIe va chercher en Gœæthe. | Devos le précepteur des Buller, à Kinnaird House, dans le pays de Perth, il commence à écrire sa Vie de Schiller, et plus il découvre le romantisme profond de cette destinée, plus il apprécie par contraste la santé et le calme de Gœthe. En mars, il s’entretient, avec le libraire Boyde, de Wilhelm Meister « qui est très intéressant » et il s'engage à en fournir une traduction. IE emprunte le roman à la bibliothèque de l'Université d'Édimbourg, et le 6 avril, il fait à Jane un éloge de Gœthe où il entre déjà de la reconnaissance : « C’est un grand génie, et il ne fait pas

pleurer. Ses sentiments sont aussi divers que les teintes delaterre

et du ciel, mais son intelligence est le soleil qui les embrase et les ordonne tous. Il ne s’abandonne pas à ses émotions, mais il les emploie comme des objets d'analyse que son jugement met

en œuvre selon ses desseins. J’estime Gœthe le seul type vivant du grand écrivain. » Et de plus en plus il se sent attiré vers

l’homme. En écrivant son Schiller, il s’arrête de temps en temps pour accorder à Gœthe le-tribut de son admiration. Il note sa belle attitude « patricienne » à l’égard de Schiller en 1789, lorsque, sans crainte et sans ombrage, il demande, pour le

: re (l le

Page 1