LA FORMATION DE CARLYLE
jeune et romantique rival, la chaire d'histoire à l’Université d’Iéna. Il apprécie sa retenue, sa dignité et sa tolérance dans
la bataille kantienne, à l’heure où toute l’Allemagne s ’acharne
contre le philosophe du Nord, où Wieland et Herder s’associent aux attaques générales. Il lui fait gloire surtout de sa grave et
* pure amitié pour Schiller. Ne l’a-t-il pas sauvé « de la solitude quiexaspère ou tue le cœur », et ne lui a-t-il pas épargné l'in- |
discrète protection qui ro | L'amour de la littérature allemande devient le lien le plus
fort entre Jane et Carlyle. En mai 4893, Jane songe à traduire :
l'Egmont de Gœthe. Carlyle souhaite, mais sans succès, de s’assurer sa collaboration pour la traduction de Wilhelm Meister, et il caresse le rêve d'aller avec elle à Weimar « apprendre la philosophie et la poésie sous la direction du grand von Gœthe lui-même ». Enfin, le 43 juin, il lui annonce qu’il a commencé la version de Weister, travail pénible, morcelé, interrompu par de fréquents Nue Il était allé à Mainhillen mai; de là, il gagna Kinnaird House; en juillet, il revint chez lui, et il partagea de nouveau son hiver entre son préceptorat à la campagne et 1 Université d'Édimbourg, dont les Buller suivaient les. cours. C’est l’époque des « farouches
‘courses errantes » dans les terrains vagues du Centre d'Indif-
férence. Il est encore loin de l’apaisement. À chaque instant, son - esprit puritain, avide de certitudes morales, se cabre : il proteste contre le détachement de Schiller, trop enclin à considérer le
: monde d’un point de vue d’esthétique abstraite : « On est
mortellement fatigué de ses palabres (et de celles de Gœæthe) sur la nature dés beaux-arts. » Carlyle demande autre chose que des dissertations sur le beau et le sublime, le naïf et le sentimental. Non seulement l'esthétique pure ne lui paraît
| pas une étude importante, mais il ne veut pas qu’on l’as-
socie étroitement à la morale, surtout il s’oppose à ce qu’on
substitue le culte du beau à celui du bien, comme le faisaient
les Allemands. Pour GϾthe et Schiller, le perfectionnement
est lié à la culture plutôt qu’à la moralité : il est dans l’art,
la poésie, le théâtre, plutôt que dans l’observance des vieilles
règles du devoir et du droit, et ceci alarme Carlyle. « Schiller,
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écrite il (4), était un digne caractère, possédait de grands PAR et trouvait toujours les moyens de les employer au service de nobles buts. La poursuite du beau, sa représentation dans des formes appropriées et la propagation des sentiments qu’il inspire, tout ceci agissait dans son âme comme une sorte de religion. Dans plusieurs de ses essais, il parle de l'esthétique comme d’un indispensable moyen de perfectionnement dans les civili- . sations, et ses efforts à cet égard ne satisfaisaient pas seulement
son activité infatigable, son désir de créer et d’agir sur autrui, mais ils procuraient une sorte de baume à sa conscience. Il se considérait lui-même comme un apôtre du Sublime. C’est dommage qu'il n’ait pas eu de meilleur moyen de le réalisert» Au moment où Carlyle termine sa Vie de Schiller (2), il est nerveux et fatigué. Un soir de novembre 1893, il laisse percer son impatience dans son journal, il déclare Schiller laborieux, affecté, maigre, pompeux. Il se tourne lentement vers Gœthe : il n’a plus devant lui le portail gothique du Faust, mais l’hospitalière résidence de Wilhelm Meister. Il va s'engager, d’un pas. fiévreux et saccadé, dans ses jardins ratissés. Lui qui prend: déjà la vie « terriblement au sérieux », il va côtoyer au début des actrices et des jeunes seigneurs qui la prennent plutôt à la légère. Ne soyons donc pas surpris s’il s’arrête plus d’une fois, perdu dans les labyrinthes, blessé par l’éclat de rire de Philine qui l’épie au coin d’un bosquet.
(1) Froupg, Early life, 1, 200.
@) Publiée d'abord dans le London Magazine (1823-24).
t Le \ CHAPITRE II LA TRADUCTION DE € WILHELM MEISTER » ET « L’'ÉTERNELLE 2 AFFIRMATION » (1823-1827)
La traduction et les este sucosseifs de Carlyle. La préface et la version de 1824. L’'indillérence: pour la métaphysique allemande (visite à Coleridge) et la soil du réel (séjour à Londres). « L'Éternelle Affirma- - tion » (1825). — Influence morale de Wilhelm Meister: Les Années - d'apprentissage, l'image de la vie quotidienne et le principe de l’action; les Années de voyage et l'évangile de la soumission. La fin du byronisnie; Gœthe conçue comme sagé. — Influence littéraire; Wotion Reinfred (4827). 5
« I understood well what the ok Christian people meant by conversion, by God’s infinite mercy tothem. .
I then felt and still feel endlessly indebted to Gœthe in the business.
He in his fashion, 1 perceived, had travelled the steep rocky road before me, tbe first of the moderns. » (Reminise., 1, 286.)
Dès le mois d’août 1823, Carlyle avait commencé énergiquement sa tâche, mais son préceptorat à Kinnaird House ne lui laissait guère de temps. Il s'était attelé à son travail avec une soumission farouche, comme pour se dompter lui-même. Son esprit était la proie d’un combat sans trêve. « Un feu sans repos brülait son cœur. » Son être était plein de contradictions. Il souffrait de sa timidité gauche et cr.intive et de ses « passions sauvages, désespérées, ardentes ». De là une inconséquence perpétuelle dans sa conduite, « de là sa coutume de souffrir plutôt que d'agir ». Il maudit la douleur physique, la dyspepsie qui lui ronge les entrailles comme un rat, et il fait tout pour l'oublier. Il traduit dix pages de Wilhelm Meister par jour; avec ses promenades à cheval, ses répétitions et « autres assommoirs », il est rare qu’il puisse commencer avant six heures du
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soir. « Certains passages de Meister, écrit- il, sont bien ennuyeux, | Let tout est très difficile à traduire. » Maïs, « ne méprisons pes le jour des petites choses. Toute l'expérience, nous dit que la foi peut déplacer les montagnes Oui, je le jure, ma noble Jane, vous et moi nous vaincrons enfin tous ces obstacles mesquins.. Travaillez, travaillez, mon héroïne (1). Il ne faut que, Dit peiner, peiner, jusqu à ce que la cime éclatante soit atteinte. » Comme on le voit, Carlyle n’attendait pas la parole de Goethe pour prêcher l’évangile du travail et la nécessité de l’action. IL sera heureux de trouver dans Wilhelm Meister les ee lumineux qui condamnent le dilettantisme et recommandent le bon travail sérieux, la soumission: Mais au moment où il traduit Gœthe, « avec une férocité d'hyène », il ne se rallie pas à lui, il ne fait pas œuvre d'amour, il ‘accomplit un pensum. Harassé, il nomme Gœthe dans une lettre à J. Johnstone, le 21 septembre, « le plus 8 grand génie et le plus g grand âne qui ait jamais existé ». Jane aussi s’impatiente, elle voudrait qu’il en finisse, qu’il crée lui-même quelque chose, au lieu de se faire un humble tâcheron au service d'un étranger. | Vers le début de 1824, il-est délivré des Buller pour trois mois, et il revient à Édimbourg. Là il emprunte des livres à Gillies, le visiteur de Gœthe que nous avons déjà rencontré à Weimar, le traducteur d Hoffmann et de Lamotte- -Fouqué. Il est « accablé sous le poids de Meister comme un âne entre deux paniers de poussière ». Il n'arrive pas à s'intéresser au roman. « I ne s’y trouve pas, écrit-il à Jane le 7 mars, la plus petite parcelle d'intérêt historique (2), sauf ce qui touche à Mignon, et celle-ci ne vous apparait pleinement que tout à la fin. Meister lui-même est peut-être une des plus grandes gamaches que créèrent jamais plume et encre. Je m'en vais écrire une furieuse préface où je désavouerai tout rapport avec la valeur littéraire et morale de l'ouvrage, fondant mes prétentions à la récompense ou à l’indulgence sur le fait que j'ai copié scrupuleusement un portrait frappant de l’esprit de Gœthe, le plus étrange et, par maints côtés, le plus grand parmi les contemporains. Quelle
a [s’agit d'une traduction de Musœus, entreprise ph Jane. 2) C'est- rà-dire anecdotique, romanesque.
Pere DE « WILHELM MEISTER AUS AT A
œuvre, des boisseaux. de poussière, de paille et de plumes,
avec çà et là un diamant de la plus belle eau! » Jane qui reçoit ÿ
les épreuves de la traduction, à mesure qu’elles sont imprimées, déplore que son beau génie se soit imposé une telle corvée,
et là seule chose qui la one avec cette dépense énorme
de travail et de temps, lc ’est l’argent que sa version va lui rapporter. Elle trouve qu’on s' ‘embrasse trop dans le roman et plaint « la PAU DORE Mignon avec sa danse de Saint- Pi es :
Par ‘contre, l'opinion de die. se modifie peu à peu. Dans -une lettre du 15 avril, il convient que le livre ne vaut à peu «près rien comme roman, mais c’est par sa sagesse, son esprit, et même ses longueurs qu’il le charme et qu'il le retient, surtout à la seconde lecture. « Je n’ai pas tiré autant d'idées d’un seul livre depuis six ans. Vous aimerez mieux Gœthe dans
dix ans qu à présent. Il serait regrettable que cet homme ne
fût pas connu pero nous. Ces dernières années, les Anglais “ont commencé à parler de lui, mais aucune lumière n’a été jetée sur lui, aucune lumière, mais seulement de visibles ténèbres.
Li]
Les syllabes Gœthe évoquent une idée aussi vague et aussi |
. monstrueuse que le mot Gorgone ou Chimère. » Ainsi voici
Carlyle gagné par Gœthe parce qu’il a trouvé chez lui des idées. Quelle moisson! Peu importe qu’il s’attarde dans un
vallon sans äir, que le travail soit monotone, énervant, puisque ‘les épis lourds s’abattent à chaque coup de faux. Et comme il a le tempérament généreux, il veut, après les années de disette, remplir les granges publiques. Il songe à lancer des articles, des essais sur Gœthe. Il veut faire bénéficier son pays de ses
récoltes. Découverte et prédication sont pour lui indissolublement liées. Cette pensée d’être utile lui rend de la joie. Sa traduction ne lui paraît plus une besogne désagréable. Il préfère même ce travail, qui laisse l’esprit calme et le discipline, à la composition originale où l’on s'agite, « où l’on se consume,
lorsqu'on y a mis son cœur ». Et il continue à marteler sa ver-
sion, avec le plaisir du bon artisan content de sa matière, « tel un cordonnier qui voit se façonner son cuir en un souliet ». Le 149 mai, Wé/helm Meister est imprimé. Coïneidence curieuse,
118 | GOŒTHE EN ANGLETERRE vo
il annonce la nouvelle à Jane au moment même où il apprend
la mort de Byron. Il ne pressent pas que cette date marque
doublement la fin d’une-grande période. La sagesse de Gœthe, devenue la soumission de Carlyle, aura raison du byronisme. Naturellement il n’écrit pas la préface insolente qu’il méditait jadis, mais une étude pénétrante et juste, concise et forte, : où il dit au public plus d’une vérité. Il déplore l'ignorance où se complait l'Angleterre à l’égard de la littérature allemande, les choix malheureux et l’exécution médiocre des traducteurs,
les exigences absurdes et le mauvais goût des lecteurs qui préfèrent Kotzebue à Gœthe. Il est temps de connaître le plus
grand poète moderne, celui qui se place d’emblée à côté d'Homère. et de Shakespeare. Non, il n’est pas « une sorte de poétique
Héraclite, un hypocondre dont les yeux débordent de larmes, . dont la vie s’est passée en extase, dans la contemplation des
La
cascades et des nuages ». Les traducteurs anglais ont travesti son Werther. C’est au reste un héros de jeunesse qui fait sourire maintenant le poète assagi. Gœthe n’est pas davagiage un « sauvage mystique, adonné à la démonologie et à lostéologie, qui attire l’attention grâce à des squelettes et à de mauvais esprits et dont la supériorité est dans l’extravagance ». N'importe quel novice ën allemand pourrait nous le dire, Faust est l'histoire de « l’enthousiasme humain, aux prises avec les doutes et.les erreurs qui viennent du dedans, avec le scepticisme, le mépris et l’égoïsme qui viennent du dehors ». Mais nous n’écoutons pas cette voix, nous préférons, notre ignorance. Voici maintenant Wilhelm Meister. Là aussi il y à une évolution, un développement. Tandis que Faust est vaincu (Carlyle doit se Souvenir de son premier essai), Wilhelm Meister s’épanouit largement, en refaisant pour lui la route accomplie par l’humanité. Il s’élève graduellement des premières et grossières exhibitions des marionnettes et des saltimbanques, à travers la perfection de l’art poétique et dramatique, jusqu’à l'épanouissement du principe des religions et jusqu’au plus grand de tous les arts, Part de vivre. Peu de lecteurs se préoccuperônt de cette valeur symbolique. Peu d’entre eux se demanderont « si les caractères représentent ou non les différentes
bre
Merle A TRADUCTION DE « WILHELM MEISTER » 149
classes, les échelons variés de l'humanité, depuis la vivacité gaie et sensuelle de Philine jusqu’à la sévère grandeur de Poncle et la splendide perfection morale de Lothario ». Pour ceux-là seuls qui se sont créé une image du monde, qui se sont
tracé une philosophie de la vie, ceux qui sont arrivés aux limites de leurs propres conceptions, qui ont lutté avec des
pensées et des sentiments écrasants, il sera réconfortant « de
voir élargi l'horizon de leurs certitudes, ou du moins de le con-
templer séparé par une ligne ferme de l’impalpable ohscurité
qui le baigne de tous côtés ». Et à cette valeur morale s’ajoute “un intérêt artistique : n’oublions pas les peintures exquises, - les épisodes brillants, l'histoire de Mignon, « fille de l’'enthou-
siasme, du ravissement, de la passion et du désespoir », dont
la destinée $e déroule comme un fil d’or à travers la trame du roman. si | fe
Tel est l’éloquent appel de Carlyle en faveur de Wilhelm
Meister. Il présentait au public anglais une traduction forcément
incomplète, si on la compare à l’édition définitive de 1829 (1), mais serrée, colorée, vivante. Quant à lui, toujours en quête
de solutions au problème de l’existence, pour les autres aussi
bien que pour lui, il venait de découvrir une mine où il puisera
longtemps. La conclusion de Wilhelm Meister fait prévoir déjà
celle du Second Faust : Féducation et la rédemption us enthousiaste par l'expérience et par l’action. La dernière impression
de Carlyle est identique à sa première : il se souvient de cette nuit bienfaisante d’Édimbourg, lorsque, après avoir fermé le