livre, il errait par les rues de la ville, exultant du bonheur des
découvertes. Il se sentait alors si sûr, si tranquille, et sous la
protection majestueuse du château qui barrait le ciel, accroupi
sur son roc, il Se plaisait à prolonger sa rêverie, à écouter
monter au fond de lui un étrange hymne de gratitude. Et main-
tenant encore Wilhelm Meister Va ramené, par des chemins détournés et souvent pénibles, à la joie de sa première intui-
tion.
(1) La traduction de Carlyle est faite d’après l'édition de 1821.11 manque donc, dans le livre IT, les chapitres 1x, x et xx, et dans le livre III les chapitres x à XVIII. °
dada GOŒTHE EN ANGLETERRE - En juin 1824, Carlyle prit le bateau pour Londres. € était son premier grand voyage, et lui qui avait décidé de s’arracher à lui-même, de se jeter dans les flots de la vie et d’être un. rameur courageux, il allait enfin affronter la grande ville, « l'océan de briques et de fumées ». A l'époque où s’affirmait en lui une plus haute confiance, un désir de se pencher sur la réalité, d'oublier les suggestions du rêve douloureux et d'écouter bruire la vie, voici que les Buller l’appelaient à Londres. Son . existence devenait soudain plus riche, plus mouvante, et le hasard se chargeait de dérouler sous ses yeux les grands panoramas de Londres, de Paris et de Birmingham. Il venait de quitter Wilhelm Meister et de parcourir la société allemande de son temps, il y avait trouvé un reflet de la vie germanique, il y avait entendu parler des institutions existantes et des projets les plus chers à la race, de la franc-maçonnerie et d’un théâtre ‘ national. L'esprit bourdonnant de toutes les réalités, de tous les détails, de toutes les observations qu’avait amenés dans sa solitude ce vaste roman de mœurs, il se plongeait, à présent, dans l'agitation de la capitale, dans « la chaude frénésie de la \vie ». Son sentiment du pittoresque s’avivait; son humour, ses prédilections pour les grouillants spectacles du réel, étaient sollicités par la grande.foire des apparences, le marché de la friperie humaine.
En même temps, il allait se faire, selon le mot de Sartor, le pèlerin des sources sacrées, aborder les milieux littéraires. IL fut déçu. Procter lui parut un petit poète, Campbell, un dandy des lettres. C’était là ce que Carlyle, pénétré du sérieux de sa
. vocation, détestait le plus au monde. 1l s'était aussi dirigé vers Highgate, vers la colline d’où Coleridge dominait Londres et ses rumeurs. Îl était plein d’attente et d'espoir. Celui qu’il allait voir ne jouait-il pas le rôle d’un prophète, ne passäit-il pas pour posséder, seul en Angleterre, la clef de la métaphysique ‘allemande? Peut-être lui ouvrirait-il, d'une parole sacrée, le royaume des certitudes? Hélas! le poète lui fit une pénible
impression : « gros ‘homme mollasse, court, replet et avachi, e la bouche saliveuse, avec une paire d’étranges yeux bruns, : timides, mais vifs et profonds (1). » Il l’écouta prêcher, d’une Voix. dolente, sur le matérialisme du temps, la misère du
monde ; illui offrit un exemplaire de Wilhelm Mister et s’entre- |
ünt un peu de Gœthe avec lui. Mais, comme l'a très bien
< remarqué E. Barthélémy, la pensée de Coleridge ne pouvait lui
donner l'Éternelle Affirmation. Qu’était-ce, après tout, que cette room sinon une architecture incohérente qui, au lieu de planter ses piliers dans la réalité, s ’appuyait sur le vieil anglicanisme et lançait ses flèches fragiles vers un ciel sans air et sans vie? Bâtir la citer du Salut sur les charpentes pourries de - lorthodoxie, et placer la métaphysique, comme une coupole, dans un mirage glacé, au-dessus des religions officielles, réconcilier le dogme et la raison pure, c'était là un rêve de gnostique dont Carlyle sentait l'inconsistance et l'infécondité. Wilhelm Meister vient de lui révéler la valeur de la vie quotidienne, dans ce qu’ ‘elle a de plus pratique et de plus menu. Ce qu’il
faut, ce n'est pas quitter la vie, comme Coleridge, c’est la trans-
figurer, la magnifier, l’élargir jusqu'à l'éternel. Ici se précise l'attitude de Carlyle. Il est bien décidé à nourrir sa pensée de réel, à ne construire aucune métaphysique abstraite, mais à étreindre le monde, à le secouer, à le fouiller, à lui arracher son secret et son sens protond. Et quand il l’aura saisi, il n’aura plus qu’à le révéler en images ardentes. Gœthe l'invite à embrasser la vie, à la repenser, à donner, de ses méditations, non pas un exposé philosophique, mais une transposition pittoresque. Dans le voyageur de 1824, il y a déjà le « positiviste mystique » de Sartor, décidé à dégager des apparences leurs significations réelles et profondes. Le traducteur de Wilhelm Meister est lentement conquis par le réalisme de Gœæthe.
C’est pendant ce premier séjour à Londres que Carlyle entra
en relations avec H. C. Robinson. Celui-ci le rencontra, le
22 juin 482%, chez son ami, le prédicateur Irving, et l'invita
plusieurs fois à prendre le thé pour parler de Gœthe et de la
(4) Leltre à John Carlyle, 24 juin 1824. , < # À
122 GOŒTHE EN ANGLETERRE
littérature allemande. Carlyle, qui préparait une édition de sa Vie de Schiller, lui suggéra, mais sans succès, de résumer pour lui ses souvenirs de Weimar. Il eut plus tard l’occasion, à pro- pos du Roman allemand, de recourir à son obligeance. En Rue dant, « Meister est en train de devenir à Londres un petit lion ; les journaux lui font de la réclame, les gens le lisent, beaucoup le vénèrent hautement » (1). Et ce qu’il y a de plus touchant, c’est que, là-bas, dans le Nord, la vieille mère de Carlyle, qui n’avait jamais ouvert de roman, lit, pieusement, péniblement, la traduction de son fils. Elle n’aime pas les manières trop libres de Philine et pourtant elle est « sous un charme », et continue, -<sans pouvoir dire ce qui l’intéresse » (2). C’est alors que Carlyle quitte définitivement les Buller ët se. rend à Birmingham, chez le docteur Badams, un ami de ren- ‘contre qui lui avait promis de guérir sa dyspepsie. Il demande à Jane, le 12 août, de traduire quelques poèmes de Schiller et il lui propose de les insérer dans son nouveau volume. Mais elle est sans grand courage : « J’ai emporté les Mémoires de Gæthe et les Poèmes de Schiller avec moi, mais j’ai à peine avancé. » Carlyle lui mentionne, en octobre, les comptes rendus de Wilhelm Meister qu’ont publiés le Blackwood’s Magazine et le-London Magazine; il n’a pas encore lu la violente critique du « Mangeur d’opium ». Il en parcourut trois pages, un jour qu’il était souffrant, à Birmingham, et laissa là cette « revue brutale et vulgaire » du « pauvre petit de Quincey ». Beaucoup de gens , crièrent contre l’immoralité de Wilhelm Meister, mais, ainsi qu’il l'écrit à sa mère, il lui suffisait de l'appréciation d’une âme « religieuse, pure et sincère », d’une Mrs Strachey par exemple, pour chasser tous ses scrupules. Et la première lettre de Gœthe, « simple et patriarcale », vint le remercier de son effort et le réconforter, aussitôt après son retour de Paris, en décembre 1824. Il l'offre en cadeau à Jane (3). « Tous ces critiques, lui écrit-il, aboient aux astres : Gœthe est la lune et ce sont des roquets (4). »
(1) Lettre à Jane, 22 juillet 1824.
(2) Leltre de John Carlyle, 2% juin 1824.
(3) Leilre de Jane, 3 janvier 1825.
(4) 1bid., 25 février 1825.
FA ' Fe AE Te . LA TRADUCTION DE « WILHELM MEISTER » 423
L'année 1895 allait amener les certitudes : l’époque de l’Éternelle Affirmation approchait (1). « La littérature est le vin de la vie, écrit Carlyle à Jane, le 9 janvier, elle n’est pas, elle ne veut pas, elle ne peut pas être son aliment... Hinaus ins freie Feld, comme dit le diable à Faust. Avant d’essayer d’être des écrivains, soyez des hommes. » C’est le moment où Teufels-
drôckh s’arrête dans ses courses errantes et s’assied, attendant
et réfléchissant, comme si lheure d’un changement arrivait. Carlyle retourne en mai dans le pays de Dumfries : il prend à son compte la ferme de Hoddam Hill, et il la fait valoir avec son
frère Alick. Bien des années se sont écoulées depuis qu’il n’a
été aussi heureux. C’est, comme il l’écrit à Jane, le 24 juin, une espèce de trêve sainte, une Pax Dei. Là, près de la « Tour de repentance », Carlyle traduisit des morceaux de Jean-Paul, de Tieck et d'Hoffmann, qu’il présenta au public dans ses spécimens du Roman allemand. Il avait d’abord eu l'intention d’y faire une place à Werther, mais il changea d’avis et choisit les Années de voyage de Wilhelm Meister. Nous pouvons l’imaginer, assis, sous les bouleaux frissonnants, un volume de Gœæthe à la main, contemplant vaguement le large paysage étalé devant lui,
. Skiddaw, Saddleback, Helvellyn et les collines bleues au-bord de l'horizon, le ruban d'argent de la Solway déroulé à ses pieds. Teufelsdrôckh nous invite à monter sur le haut plateau sablonneux et à compter les neuf villages épars dans la clarté. N’est-ce pas là qu’eut lieu sa conversion, le « divin moment », lorsque, « sur son âme ballottée par la tempête, comme autrefois sur le
chaos bouillonnant » se fit la grande lumière sereine, lorsque monta du fond des abîmes l'Éternelle Affirmation. Plus rien ne pouvait le troubler; au-dessous de lui s’édifiaient « de profondes, silencieuses fondations de roches » et en haut la voûte du ciel brillait- pâle et secourable « avec ses éternels luminaires ». Véritable révélation dont Carlyle se souvient dans ses Réminiscences.
(1) A côté de l'influence de Gœæthe, il faut également tenir compte pour expliquer cette guérison des circonstances biographiques. Après le séjour à Birmingham, la santé de Carlyle s’améliora; son ami Badams l'orienta vers une foi plus positive; les fiançailles avec Jane lui apportèrent la quiétude du cœur; la campagne de Hoddam Hill lui donna le repos.
« Cette année, j'ai trouvé que j'avais vaincu tous mes scepti- cismes, mes doutes torturants, mes corps-à-corps terribles. ee les dieux de boue de mon temps, vils, ignobles et tueurs d’âmes... que j'avais échappé à pis que le Tartare.. et que je surgissais, libre en esprit, dans l’éternel azur de l’'éther… J’ai bien compris ce que les vieux chrétiens voulaient dire par leur conversion,
par la clémence infinie de Dieu envers eux... J’ai senti, et je Fe
sens encore mes obligations infinies à l'égard de Gœthe, en cette ‘affaire. Lui, à sa façon, je le perçus, avait gravi l’abrupte route rocheuse devant moi, le premier des modernes. >
Quelle est donc l’influence de Wilhelm Meister sur Carlyle, à cette époque ? Sa lettre à J ane, le 4 novembre 1825, nous aide à la préciser : « Je soutiens que le bien de tout être humain, non peut-être sa joie et sa souffrance, mais son vrai bien, le plus haut, dépend de lui- même... Connaître notre devoir (car toute - créature vivante a un FE et l’accomplir de tout notre cœur et de toute notre âme, c’est là le roc inébranlable de la sécurité humaine, contre quoi ne sauraient prévaloir les tempêtes ni les
flots ; c’est là la véritable attitude du Poète et du Sage (Gœthe) que je n'avais jamais comprise jusqu'ici, et que le grand nombre ne comprendra jamais : « être suffisamment pourvu au dedans (1). » Les dons extérieurs ou les rapts de la fortune ne sont que les matériaux malléables ou durs, au moyen desquels l’homme doit façonner sa plus belle œuvre d’art : « une vie digne de lui-même et de la mission à laquelle il a été appelé. »
Cette influence de Gœthe est, au début, purement morale. Carlyle, qui avait approfondi Faust et Wilhelm, Meister y cherche moins des révélations sur l’univers que des préceptes pour l'individu. Il est difficile de parler d'une influence philosophique de Gæthe sans la rapprocher de l’action qu'ont exercée sur Carlyle les écrits de Kant et de Fichte. C’est là une question qu’il faudra aborder plus tard. Carlyle ne commence à lire Kichte
(4) Wilhelm Meister, livre IV.
re #
FA qu en 1827, lorsqu' il prépare son étude sur l’État “ la littérature allemande et c’est seulement vers cette date qu’il & explique philosophiquement l'influence de Gæthe, qu’il intellectualise un phénomène de sensibilité, qu’il décompose sa vision et découvre les raisons de son apaisement. En 1825, au contraire, il se rallie spontanément à la sagesse tout humaine de Wilhelm Meister, il est heureux de pouvoir sortir de son scepticisme sans le secours d'une philosophie, de n’avoir pas à passer au crible une nouvelle théorie, d’atteindre la terre ferme sans naviguer sur les mers incertaines de l’abstraction. Sauvetage provisoire sans doute, maïs qui lui permettra de se construire un abri et d’assurer son salut définitif. L’Éternelle. Affirmation est une affirma- tion morale et non métaphysique. Carlyle dédaigne les archi- tectures commodes du dogmatisme, il ne veut pas une éthique transcendentale, mais une sagesse positive et souple comme
celle de Gœthe. Il faut serrer de près le problème de la vie, «r’éluder aucune des données du réel, et se réaliser soi-même à
‘travers ces données (1). »
Gœthe enseigne en effet à sa génération la valeur profonde
de la vie actuelle. Dans Werther et Wilhelm Meister, il dépeint :: l'existence moderne, il observe la société de son temps: Au lieu de se plonger dans le passé, d'y chercher des thèmes romantiques et de merveilleuses légendes, d’y ramasser tous les débris de l’aventure historique, il se place, dit Carlyle, sur le terrain de l'humanité universelle, et s’efforce d’en dégager les caractères, d’après l’étude de son époque. À travers l’enchevétrement de «ces jours d’incroyance », il fait passer « la lumière dévant les hommes ». Il ne se réfugie pas dans un rêve comme
Coleridge, il plante sa tente en pleine vie. L'histoire de Faust
peut être médiévale, sa signification est moderne. Ce qui nous
intéresse, ce n’est pas l’alchimie du docteur, mais la lassitude
de l'homme; ce n’est pas son pacte avec le diable, mais son
combat pour emporter d’assaut sa liberté spirituelle; c'est son
inquiète recherche, son effort. Carlyle n’est pas un spéculatif, et il n’aaucun penchant pour une métaphysique éclectique et
(1) E. BanrméLémY, Essais de Carlyle, 4907, p.12.
Cu
126 GOŒTHE EN ANGLETERRE
glacée : Gœthe lui paraît le héros qui doit soulever l'époque,
parce qu’il la connaît et qu’il la comprend, parce qu'il.en a tra-
versé les crises, qu’il est parti du pessimisme et du méconten-
tement révolutionnaire pour aboutir à un optimisme fécond, et
unir en lui « la pénétration d’un Voltaire à la soumission d’un Fénelon ». Ilne plane pas dans les nuages, dans les altitudes de
l'idéologie : botaniste, géologue, poète, il est toujours un réa-
liste profond qui pétrit la matière quotidienne, en écoute les
pulsations secrètes et la modèle selon les indications perçues, selon les nécessités internes. Il crée ainsi une œuvre d’une
beauté juste et pratique, il bâtit un temple largement ouvert sur
la vie, sur la grande route où passe le pèlerinage de lhu-
manité. \
Pour cette humanité, il écrit au fronton de ce “ne quelques maximes directrices : « Le doute ne peut être écarté que par l’activité. » « Étre actif, c’est la premièré vocation de l’homme. » « Souviens-toi de vivre (1). » Et à ceux qui veulent pénétrer jusqu’au fond du sanctuaire, il chante la beauté du respect et de la soumission, il dépeint, en évoquant la mélodieuse nuit de l’Isola Bella, l’incomparable douceur du renoncement. Les Années d'appr entissage de Wilhelm Meister disent la supériorité de la vie et de l’expérience sur le rêve. Les Années de voyage proclament la supériorité de la vie utile, soumise, résignée, sur la culture individuelle et sur Paction égoïste. Faire un homme d’abord, mettre cet homme au service de Fhumanité ensuite, telle est la pensée de Gæthe. | l
Il replonge l’idéal dans la vie, l’éternel ie Pactuël, Il dit la nécessité de l’action, mais en même temps, il donne à notre activité une justification psychologique, une orientation morale, un but social. Nous devons agir, parce que nous le pouvons, parce que nous sommes libres et responsables : « Le caractère est le destin de l’homme », et en ce sens, l’homme qui peut : éduquer son caractère est le forgeron même de son destin. Nous : devons agir parce que le devoir est simple, parce que le choix est facile, parce que l’action est toute indiquée par la: vie. Le
(4) Lehrjahre, Jubil. Ausg., XVII, p. 812.
devoir, ce n’est pas un impératif kantien, c’est « l'exigence du jour ». Enfin nous devons agir, parce que nous ne sommes pas É seuls, parce que nous sommes un rouage et que le monde doit Z tourner. Écoutons Wilhelm Meister : « Fais de toi un organe et ‘ prends la place que l’humänité V’assignera dans la vie universelle. » Il faut se soumettre, réprimer le vieil individualisme ‘toujours prêt à la révolte, s’insérer dans la trame des êtres et des choses, acquérir le sens du renoncement et du respect : entsagen! C’est la condition de Pordre, de l’équilibre, et pour le Gœæthe du classicisme, cet ordre, c’est la beauté. On comprend que Carlyle, épris d'harmonie et de discipline, soit allé vers Wilhelm Meister, comme vers le salut. Lui qui a horreur des époques de dissonance, du dix-huitième siècle et de la Révolution française, lui qui s’attriste sur le spectacle d’une société sceptique et décadente, qui préfère l’écroulement, la mort d’un monde à son anémie morale, il se réfugie chez Gœthe, prédicateur de soumission, génie delordre, «comme un naufragé touche à la terre ferme». Le mystique avait été touché par les Confessions d'une belle. me, le presbytérien s’attarde sans fin dans la Province pédagogique : il y glane des épis pour l’Éternité. Gœthe sut atteindre la cime de la sérénité. Carlyle, en marche à travers les broussailles et les rocs, ne fit guère que l’entrevoir. Ses études allemandes lui ouvrirent, par delà la vie étroite et provinciale, de larges trouées vers l’azur, mais avant de prendre en main le bâton des pèlerinages éternels, il n’eut pos le courage de secouer la défroque de son puritanisme. Il s’en ira vers Gæthe, l’œil plein de clarté, le cœur plein d'espérance, et les lambeaux de son vêtement s’accrocheront aux ronces de la route, et sa marche en sera ralentie. Quoi qu’il en soit, il trouva chez Gœthe, dès 1825, les éléments de sa croyance morale, les instruments dont ilse servira pour combattre le byronisme. Byron chantait la rébellion, Carlyle proclama la nécessité de la soumission et du respect. L’un méprisait l'existence quotidienne, l’autre en révéla la beauté et la fécondité : à l’égoïsme romantique de Childe-Harold, il opposa Part de vivre de Wilhelm Meister.
Aussi classera-t-il Gœthe, dans la préface des Années de
128 “GOTHE EN ANGLETERRE 6 moAUe
voyage (1827), parmi les Sages, les Sacri Vates de Dh a
Sa paix ne vient pas de l’aveuglement, mais de la claire vision, son cœur est plein d’ardeur, mais sa tête est lucide et froide: be x n’est pas un négateur, mais un voyant. « On a appelé Gœthe le : Voltaire allemand, mais c’est un nom qui lui fait tort et le
décrit mal. Si ce n’est pour la commune variété de leurs études et. de leurs connaissances, en quoi peut-être Voltaire a le dessous, les deux ne se peuvent comparer. Gœthe est tout ce que Voltaire fut, et il est bien autre chose encore que Voltaire ne se:
souciait pas d'être. Pour ne rien dire desa dignité et de la sincérité
de son caractère comme homme, il appartient comme penseur et comme écrivain à une catégorie bien plus haute que cet « enfant
« gâté du monde qu’il gâta ». Il n’est pas celui qui doute et qui
persifle, mais celui qui enseigne et qui révère; non pas un destructeur, mais un constructeur, non pas un homme d’esprit.
seulement, mais un Sage (1). »
Outre cette re morale, Wilhelm Meister exerça sur Car-
lyle une influence littéraire qui, sans être très importante, .
mérite d’être signalée. Peu detemps après son mariage, celui ci ébaucha un roman didactique, Wotton Reinfred. Comme lui jadis, 8on héros est fatigué de la vie. 11 s’agit de le sauver de: son pessimisme et d’en faire un homme. Carlyle le fait voyager en compagnie de son ami Bernhard : il le conduit, dès le quatrième chapitre, au château de Maurice Herbert. À C’est une accueillante maison qui fait songer à celle de: Lothario. Wotton Reinfred y rencontre « des penseurs hardis. et libres qui pourtant ne semblent pas incroyants ». La maison est en effet ouverte à tous les gens d'esprit et de ab « artistes, poètes, savants, hommes d’État, pédagogues… Parmi eux se trouve Dalbrook, un vieillard pénétré de coude gœthéenne. « La plus haute vérité, dit-il en reprenant l’image du, Prologue dans le ciel, ne peut être exprimée en paroles, car nos oreilles sont grossières, et la divine harmonie des sphères est.
noyée dans les âpres et brutales dissonances des choses teree
(2) Trad. BaRTHÉLÉMY, Essais, 1907, p. 47.
restres. » Telle la comtesse de Wilhelm Meister, dane! Mon- tagu, l'héroïne du roman, est une bonne cavalière, et c’est au cours d’une promenade à cheval, à travers la forêt, qu’elle apparaît à Wotton. Il y à Jà évidemment une réminiscence de la scène où Wilhelm, blessé par les brigands, est recueilli par la belle amazone. A l’exemple de Mignon, Jane ne connaît pas
le secret de sa naissance : « J'ai perdu mes parents, dit-elle à
Wotton. De quelle façon ? Je ne l'ai jamais su. »
Carlyle abandonna son Wilhelm Meister comme il avait abandonné son Werther. Ce roman de Wotton Reinfred eût été une façon trop: indirecte d'exprimer ses idées, et Carlyle n’était pas homme à sacrifier V’utile à l’agréable. Son héros n’est pas
| vivant : il pense et parle, mais Carlyle préfère ne pas l'écouter, | penser tout haut, parler lui-même. A propos de Gæthe, il va répéter sans trêve son évangile moral, et lui qui savait, comme la belle âme des Confessions, que le corps n’est qu’une étoffe éphémère jetée sur le Moi éternel, lui qui avait remarqué les vêtements symboliques des enfants dans la Province pédagogique,
il exprimera plus tard son idéalisme sous Le images originales
de sa philosophie des habits (1).
a) L'image fondamentale de Sartor resartus n'est d’ailleurs pas seule-
! ment gœthéenne : on la retrouve dans la Bible, dans Pascal, Swift, Jean-
- Paul Richter, etc.
pi