LA CORRESPONDANCE AVEC GOŒETHE
Le sage noue de Wilhelm Meister … a rendu, outre le calme moral, la résignation, là patience dans la souffrance physique. Carlyle prend son parti de la maladie et, comme il’ l'écrit à Gœthe, il n’espère plus es TE accepte sa destinée, il s ’incline
et se soumet. a VE
“En étohis 1897, il fait paraitre, dans la Aou d'Édimiourg. | son étude sur l’État de la liltérature allemande. 1 découvre au . public anglais’ les horizons de la terre promise, la chaîne altière des chefs- d'œuvre et des philosophes. Gœthe et Fichte en forne .ment les sommets, lointains sans doute, reculés et masqués un peu par les figures qu’il a groupées au premier plan : Lessing, . Klopstock, Kant, Schiller, Schlegel, mais suffisamment précis, - lumineux, pour que l’on puisse saisir la prémière oscillation de sa pensée’ entre ces deux grandes cimes. Ainsi qu’il le rappelle : dans ses Réminiscences, cet article met en mouvement « bien des - langues et quelques cerveaux ». Les bourgeois radicaux, lecteurs assidus de Jeffrey, se demandèrent « quel étrange monstre » était venu troubler leur quiétude et l’ordre établi par la nature. Plusieurs revues dénoncèrent la « nouvelle école mystique », le groupe qui, en fait, ne se composait que de Carlyle et de sa « gaie petite femme ». Jeffrey qui, en juin, semblait disposé à lui laisser « germaniser » le public, commença à s’émouvoir, et dès ce moment il s’efforça de l’arracher à son « mysticisme allemand » et de le ramener au « matérialisme mort des Whigs écossais ». Quoi qu'il en soit, la Revue d'Édimbourg, dont l’hostilité à Gæthe avait été jusqu'alors très remarquée, change pour la première fois d’attitude. Aux yeux de tous, elle prend posi- tion pour celui qu’elle avait si cruellement raillé en 1846, et la revue rivale, le Blackwood’s Magazine, ne manque pas de souli- -gner ce revirement.
Le temps n’est plus, dit Carlyle au début de son essai, où Von doutait, comme le père Bouhours (1), qu’un Allemand püût avoir de l’esprit, mais on a objecté qu'il n’avait pas de goût.
(1) En réalité ie cardinal du Perron.
136 … GŒTHE EN ANGLETERRE à
On a protesté contre le Sturm und Drang extravagant et la la poésie
du Clair de Lune. Faust passe encore, en Angleterre, pour une As histoire de sorcellerie. C’est là une erreur grossière : Hamlet
n'est-il qu'un mélodrame qui se déroule autour d’un. fantôme?
Donnons-nous donc la peine d'approfondir Faust. Que les Alle- __ mands aient un goût différent du goût anglais, ceci est certain, Hi . mais il ne s'ensuit pas, dit Carlyle, qu’il soit pire. Ils ont,en
tous cas, une très haute conception de l'artiste : « Selon Fichte, à:
‘il y a une Idée divine sh envahit et soutient l'univers visible,
et cet univers n’eh est qu’un symbole et une manifestation sen-
sible. Les écrivains sont les interprètes établis de cette Idée : | divine et forment un perpétuel sacerdoce... Ils sont là, généra-
tions après générations, dispensateurs et types vivants de
l’étérnelle sagesse de Dieu, pour la révéler dans leurs œu- = vres et dans leurs actions, selon la forme particulière qu’exige.
leur particulière époque. » Ceci est très important. Carlyle a lu les conférences de Fichte sur là Nature du savant (1), et il se. laissera gagner peu à peu par cette doctrine du génie qui fut. » celle de tous les romantiques allemands et que Schleiermacher avait déjà esquissée au début de ses Discours sur la. religion. Après avoir trouvé en Gæthe l’exemple vivant, il découvre chez Fichte la théorie philoséphique. Il sentait profondément Gæthe, il va maintenant le péhétrer et le comprendre, De nouvelles lumières lui viennent du fond de la Germanie. Il les recueillera sur un miroir ardent et il dirigera vers la grande figure du poète le faisceau de tous ces rayons. Dès 1827, au contact de Fichte, l'idée du héros écrivain, du prophète, du voyant, germe dans son esprit. Gæthe va cesser d’être un moraliste, un simple conseiller, un prédicateur de soumission : il sera le poète du réel, mais aussi celui dont la vision aiguë dépasse les apparences, le penseur dont le monde est régi par des lois idéales et souveraines, le voyant qui perçoit sous le voile des PReret
: mènes l’éternelle splendeur de l’Idée.
Cette évolution ne s'accomplit que par étapes. . Dans son essai de 4827, Carlyle considère encore Gæthe
(1) Ueber das Wesen des Gelehrten, Erlangen, 4805.