‹ Goethe en AngleterreChapitre 37 sur 93 · DE |CORRESPONDANCE AVEC GOBTHE · texte numérisé non relu

DE |CORRESPONDANCE AVEC GOBTHE

«: Rue É'errêter devant, un prestigieux décor, L'esprit satisfait,

apaisé. Il demande autre chose à Gæthe qu’un tableau pathé-

tique : Hélène. et son, chœur sont des ombres, des i images, des”

. idées- peut- “être. Il cherche la. clef, la. signification des sym- boles. Il n’ose pas développer. son commentaire, il craint de faire violence à la pensée du poète, il hésite à s ’aventurer dans ces « impalpablés Jimbes », mais il analyse avec d'autant plus de plaisir cette vision tour à tour limpide et vague qu’il voit se . dresser, tout au fond, le dur ‘horizon du premier Faust (1).

‘Hélène représente. l'art grec, réfugié .dans le Nord, chassé de

sa patrie par les barbares et par la guerre. Le manoir de Faust ca.

est la forteresse du moyen âge, moitié bourg et moitié cathé- * drale, ‘la. construction gothique et chrétienne, demeure de la ie germanique. Lyncée, c’est le scolastique déçu, le spé- culateur abstrait qui, soudain ébloui par la lumière de la vie, dépose aux pieds de la Beauté les curieux joyaux, l’orfévrerie subtile de sa métaphysique. Les soldats de Faust, lancés à la conquête. du monde, symbolisent les grandes invasions, et … Euphorion, fils de la Beauté grecque et de l’exaltation médiévale, est le poète moderne, artiste et mystique à la fois. Carlyle se refuse à voir en lui un portrait de Byron ; une Hipeenon aussi particulière nuirait à la portée de l’œuvre.

Ce qui importe, pour Carlyle, c’est que Faust soit entré dans

la voie de la régénération. La rédemption approche, puisque la

beauté et la souffrance purifient. Faust a souffert : le voici seul. Son rêve s est évanoui. Euphorion a expié les audaces du génie et, dans la griserie vertigineuse des altitudes, il s’est abattu, du haut de l’azur, tel Icare. Sa mère l’a suivi aux royaumes élyséens et elle n’a laissé dans les mains de Faust que son man-

teau frissonnant, soulevé par le vent de l’invisible.

La suprême conclusion, que devait mettre un terme à tant d’hésitations, ne fut connue qu'après la mort de Gæœthe : Faust, roi d'un nouveau pays, achève sa destinée . dans l'activité

(4) T. L. Beddoes écrivait à la même époque : « « Cé n’est pas palpable, celà danse devant le cerveau, et n’y laisse aucune empreinte. Il y a là quelque chose d'irritant, et c'est probablement cet hiér oglyphe qui décrit: le passage de la Fable antique dans lé moyen âge. »-

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téoade L'action a vaincu le doute. Mais Carlyle. n art pas besoin d'attendre le second Faust pour arrêter son évangile. Nous avons vu qu ’iltrouva la bonne parole dans les Années de v01 yage de Wilhelm Meister. Il condense sa pensée à la fin de Par- R ticle : Faust se libère lui-même des chaînes de la vie profane et S élève dans les régions supérieures de l’art. Et cette ascension, qui se fait d’abord à travers les réalités de la vie quotidienne, devient de plus en plus immatérielle et s’évanouit à nos yeux. - dans la région fantasmagorique où le symbole et le réel deviennent indistincts et indiscernables. D’ombres, les personnages deviennent des idées. La dialectique de l'existence métaphy- sique correspond ainsi à l'ascension de la vie morale.

Ces articles commencent à mettre Carlyle en vedette, aux +

postes avancés de la critique contemporaine. D’après une lettre à son frère John, du 7 mars 1828, le Courrier le proclame le plus remarquable Scholar allemand dans empire britannique,

et le bon Robinson qui attribue ses essais au philosophe

- Hamilton, leur reconnait naïvement « quelque éloquence » et quelque efficacité.

La correspondance avec -Gœæthe devient assez suivie pendant cet été de 1828. Carlyle recommande à son frère John, qui. . voyage en Allemagne, d’aller jusqu’à Weimar et de voir cette

* « merveille du monde ». S'il pénètre mieux Pécrivain, l’homme lui reste inexplicable. Les lettres de Gæthe lui paraissent inégales, tantôt pleines de sagesse et dignes d’un oracle, tantôt insignifiantes et vides. Qu'un tel génie puisse se plaire dans la compagnie des visiteurs quelconques, mentionnés au cours de ses lettres, du petit, mélancolique capitaine Skinner, des Parry et des Heavyside, c’est là ce que l’exclusif Écossais ne peut pas comprendre. Le 18 avril, il le remercie de son certificat et de son envoi. Il est heureux de lui apprendre les progrès de la littérature allemande en Angleterre, la curiosité sympathique à. son égard de la Foreign Review et de la Foreign Quarterly Review, la nouvelle orientation de la Revue d’ Édimbourg. Jeffrey, qui critiqua lui-même Wilhelm Meister et accueillit jadis un indigne

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pamphlet sur Poésie et res semble être devenu bn tolérant,

et tout ceci compense bien la médiocre version de Charles Des

Vœux. Le 45 juin, Gæthe ‘envoie à Carlyle la troisième livraison - de ses Œuvres complètes et il se déclare enchanté de l’article sur Hélène qui lui est arrivé en même temps que celui de J.-J. Ampère et celui du critique russe Schewireff. « Je n’en ai été que plus sensible à votre manière de comprendre mon frag-

ment d'Hélène. Je vous ai “retrouvé ‘là encore, fidèle à vousmême, et comme j'ai reçu en même temps que le vôtre deux essais, l’un de Paris, l’autre de Moscou, sur cette œuvre

caressée depuis si longtemps, j'ai résumé mon impression sur

ces trois critiques dans laphorisme suivant : l'Écossais cherche:

à interpréter l'œuvre, le. Français à la: comprendre, le Russe à

se l’assimiler. » C’est à ce propos qu'Eckermann entre en relations avec Carlyle et lui demande de traduire Faust. Gæœthe

annonce à Carlyle la mort du grand-duc et le prie de lui décrire

“un peu son pays et sa vie. Aussi dans sa dernière lettre de

l’année, le 25 septembre, celui-ci dépeint-il sa solitude de Cräi-

; genputtock, la ferme où il s’est retiré avec Jane, parmi les montagnes de granit, «afin de n’avoir pas à écrire pour gagner

son pain et de ne pas être tenté de mentir pour de Vargent ». C’est, dit-il, comme une verte oasis dans un désert de bruyères et de rochers. Il y faudra sans doute planter encore des roses, mais elles fleurissent déjà en espérance. Là, entre ses courses à cheval et ses promenades sur les hauteurs d’où l’on aper-

- cevait au loin le camp d’ en Caïlyle écrivit son essai sur

Gœthe.

Ce n’est pas une étude bibsriphieue, ce n’est pas davantage

une analyse de ses œuvres. Carlyle avait rapidement mêlé l’une

à l’autre dans l’appendice de sa traduction des Années de voyage : et il ne veut pas refaire ce travail, Il se contente d’en détacher

quelques passages importants et de les citer à nouveau, comme

dès emprunts faits à un autre critique. Ce qu’il veut avant tout

montrer, c’est l'évolution morale de Gæthe, et ses Ai à

l'appui sont Werther et Wilhelm Meister.

Il admire et justifie l'extraordinaire succès de Gœæthe, directeur intellectuel de son pays, « prédicateur d’une belle et reli-

gieuse sagesse ». L'histoire de son esprit est, en fait, dois de la culture allemande, ct ceci justifie suffisamment la narration menue et complaisante de Poésie et Vérité. |

Carlyle rappelle la décadence du spiritualisme, Thnces néfaste des sensualistes et des sceptiques, de Locke et de Vol: taire,” etil voit précisément dans Werther le cri désespéré d’une génération en détresse, de tous les chercheurs d’idéal qui trébuchent parmi les débris des temples, dès que les ES du doute ont caché les étoiles. É Lse

Il hésite ici entre Pidée du héros one de pie qu'il a trouvée exprimée par Fichte, et l'idée du poète porte-voix de’ sa génération dont Gœthe lui parait l’exemple vivant. S'il veut faire impression sur son temps, le poète doit moins lui apporter des messages d’en haut qu’écouter la vie et en traduire les exigences. Il doit dire- simplement aux hommes ce qu'ils pensent tout bas. Tous cachaient, dit Carlyle, à propos de Weriher, cette inquiétude sans nom; Gæthe seul sut lui donner une voix. Et ici est le secret de sa popularité.

« Dans son cœur profond et in on EM. il ont d’une

façon mille fois plus aiguë ce que chacun sentait; avec le don créateur qui lui appartenait comme poèête,-il l’incorpora dans

une forme visible, et il se fit lui-même l'interprète de sa.

génération. » Gœthe n'est pas encore devenu uniquement pour Carlyle le messager de l'infini, le héros inspiré par l’'Idée divine; il est encore ici Le miroir de son Spears et de son milieu.

Avec Wilhelm Meister, l’enthousiaste, L comédien, l'artiste

devient un homme. Au dise de maudire la vie, il accepte et la fait sienne, il La pétrit. « L'homme a vaincu son incroyance, l'idéal a été construit sur le réel, il ne flotte plus vaguement dans l'obscurité etles régions des rêves, mais il repose en pleine lumière sur le terrain ferme des intérêts humains et de lactivité, Comme en son vrai théâtre, sur ses assises. » Gœthe

prêche la doctrine de la vie. Carlyle admire cet optimisme, |

cherche à l'expliquer. Si Gœthe a atteint ce résultat, s’il a vaincu la vie, nul doute, c’est grâce à son art, à sa conception

du poète, grâce à la conscience de sa tâche nécessaire et divine.

Gœthe a consacrés au choix d’une religion. Lorsque Wilhelm et son fils sont introduits dans le sanctuaire de la croyance, les trois sages leur expliquent leur conception religieuse. 11 y à

Le EC Cariyle semble revenir Die du héros. inspiré : Gœthe n’est plus seulement l' Nec Sosa antalt mais il est aussi le guide et le prophète. Carlyle cite le passage connu de Wilhelm | … Meister sur la mission du poète voyant, « maître, prophète, ami des dieux et des hommes ». Admirable page qui dut limpres- sionner tout autant que celles de Fichte et raffermir en La Vexigence impérieuse du culte des héros. | y Après les Années d'apprentissage, il examine les Années de voyage, et C’est là qu’il précise, à propos de la Province pédago- | gique, ce qu'il croit être la conception religieuse de Gæthe. : Inconsciemment, il transforme, il déforme la pensée du poète pour se préciser à lui-même son nouvel idéalisme. Il accorde une importance exagérée aux deux chapitres de la Province que

LA CORRESPONDANCE “AVEC GORTHE ; 143 ue

trois relig gions, disent-ils : cellé qui courbe les fronts devant À l’Inconnaissable, sous le ciel sans bornes, c’est la religion pri-

mitive, ethnique: celle qui met au cœur de l’homme un amour,

un respect pour ceux qui vivent autour de lui, c’est la religion

- philosophique; enfin celle qui nous ineline vers les-malheu-

Dans sa vie, il a appris à

reux qui, plus bas que nous, peinent dans les chemins creux : de la vie, sous le poids de la pauvreté, de la souffrance et de la

faute, c’est la religion chrétienne. Gæthe ne prend pas parti, « car toutes les trois ensemble, elles constituent, à proprement parler, la vraie religion ». Toutes les trois a sont que les formes d’ "une même pensée idéaliste.

Mais une chose a frappé Carlyle : Gœthe a parlé du sanctuaire de la souffrance, de la profondeur divine de la douleur. Il à dit la beauté du renoncement, la nécessité de la résignation.

se dominer, à contempler l'aimée «comme on regarde les étoiles », et il a écrit Zphigénie. Carlyle

s'empare de ces paroles, son imagination les amplifie, les érige -

en un évangile ardent, et tandis que le renoncement gœthéen n’est que le développement harmonieux de l’être, la soumission du sentiment à l'intelligence, l'acceptation du monde et l'adhésion de l'individu à la société, la religion de Carlyle

ET on GOŒTHE EN ANGLETERRE

dévient 1 un ascétisme. puritain. kr la mort de son père, Carlyle écrira à son frère John qui se trouve seul à Rome, en proie aux luttes intérieures, pour le consoler, V’apaiser fete l'encou-

rager. Qu'il suive son propre ae et qu’il apprenne de

Gœthe le « culte divin de la douleur ».…., la haute signification du renoncement. « Une fois ce mot compris ; renoncer, ee la vie commence véritablement. »

Faire du renoncement ainsi UE, ‘un a de vie est : une singulière maxime d’action, et Gæœthe n’y aurait pas sous-

crit. Carlyle ne veut pas voir les autres aspects du poète, il Ve

ignore son paganisme, il rétrécit son large idéalisme, et fait de la religion une chose rigoureuse et protestante. Il veut emprisonner l’élan religieux dans la formule anglaise du devoir et il

se condamne à ne comprendre qu’un Gæthe, le vieillard fatigué qui a écrit les Années de voyage. Or, il faut le répéter avec Taine à propos de Carlyle : « Si une portion de nous-mêmes nous soulève jusqu’à l’abnégation et la vertu, une autre portion nous emmène vérs la jouissance et le plaisir. L'homme est païen aussi bien que chrétien : la nature a deux faces: plusieurs races, l’Inde, la Grèce et l'Italie n’ont compris que la seconde et n'ont eu pour religions que l’adoration de la force dévergondée et l’extase de l'imagination grandiose, ou bien encore l'admiration de la forme harmonieuse, avec le culte de la volupté, de la beauté et du bonheur, » Gœthe fut tour à tour un gothique et un Grec, mais il fut surtout un Grec. Carlyle ne l’a pas compris.

En 1828, Carlyle écrivit son article sur Burns, L’essai fut traduit en partie par Gœthe et durement critiqué par Jeffrey: Celui-ci vint voir Carlyle en octobre, et tout en le félicitant de son étude sur Gæthe, il se crut obligé de modérer son enthou- . Siasme pour la littérature allemande. Mais Carlyle est obstiné. Son frère John revient d'Allemagne l’année suivante et il est plus d’une fois l'hôte de Craigenputtock. On s’entretient alors de Gœthe et des auteurs préférés. Carlyle publie dans la Foreign Review son étude sur Novalis (1829) et le poète qui trouva dans

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