‹ Goethe en AngleterreChapitre 40 sur 93 · LA MORT DE GORTHE ET LA FIN DE YA PRÉDICATION · texte numérisé non relu

LA MORT DE GORTHE ET LA FIN DE YA PRÉDICATION

ER

Les derniers essais : Portrait de Gœthe; la Mort de Gæthe: les OEuvres de - Gœthe. Hésitation permanente entre l’idée du héros-voyant (Fichte) et celle du héros-homme représentatif (l’auteur de Waélhelm Meister) ; l’évolution religieuse de Gœthe et l'erreur d'interprétation de Carlyle; les

-'trois étapes. — Les traductions, la Nouvelle et le Conte. Le commen- ‘taire philosophique du Gonte. — Les réminiscences dans les œuvres

suivantes.

< The unwearied workman now ET rests from his labours, the fruit of these is left growing, and to grow.

His earthly years have been numbered and ended, but of his activity, for it stood rooted in the Eternal, there is no end. »

ARR re : (Canzvze, The Death of Gœthe, Espe ) says, TI, 4° partie, p.50.)

L'année 1832 fut une année de deuil. Carlyle perdit son père en janvier et il apprit en avril la mort de Gæthe. Il venait de publier, à propos des Conférences philosophiques de F. Schlegel, son important essai : Caractéristiques, tout imprégné de la métaphysique de Sartor et pourtant inspiré par une sagesse pratique toute gœthéenne. Carlyle y fait l’apologie de l’incons- - cient, du génie spontané et y déclare la guerre à la philosophie spéculative. À quoi peuvent servir les systèmes, s’ils ne con- duisent pas l’homme, directement, à l'acte fécond et sùr, à la sagesse; une pensée n’a de valeur que si elle est l'image et * l'impulsion d’une action. Dans un état idéal, la philosophie ne se manifesterait que sous la forme de la poésie et de la religion, et Carlyle n’a pas besoin de le redire ici, les souverains véritables seraient les voyants comme Gœthe, ceux dont l'intuition est concrète et vivante. =

150 Pur GOŒTHE EN ANGLETERRE

Outre ünénotice sur Schiller, Gœthe et Mme de Staël, il mr dE encore écrit, pour le Fraser’s. Magazine, un bref commentaire -

au Portrait de Gæthe par Maclise : « Lecteur, à l’intérieur de cette . tête se trouve le monde tout entier reflété, dans une harmonie + claire et éthérée, comme il ne le fut jamais en aucune autre, er:

depuis que Shakespeare nous a quittés : et même ce monde,

foire aux guenilles où tu combats douloureusement et our

comme c’est probable, tu trébuches, tout cela s’y trouve transfiguré et révélé de la manière la plus authentique, comme une chose encore sacrée, encore divine. Quelle alchimie c'était! Trouver un fol univers, plein de scepticisme, de discorde, de désespoir, et le transmuer en un sage univers de foi, de mélodie, de révérence. N'était- -ce pas: là un opus magnum, S'il en fut

jamais un? C’est celui-ci qui, héroïquement actif et soumis, l’a accompli. » Carlyle oppose déjà ici les deux héros du temps

présent : l’un, dans l’île Sainte-Hélène, dort sombre et seul, … éternellement bercé par l'océan; l’autre vit paisiblement sur les bords de l’Ilm, dans la clarté heureuse du soleil. Napoléon fit d’une création un chaos, Gœthe peut refaire de ce chaos une création : « Lecteur, c’est à toi, bien à toi, maintenant même, qu’il à un conseil à donner : le secret de sa poétique alchimie, Gedenke zu leben. Oui, souviens-toi de vivre. Ta vie, quand bien même tu serais le plus pitoyable des fils de la terre, n’est pas un vain rêve, mais c’est une solennelle réalité. Elle est ton bien, elle est tout ce que tu as pour affronter l'Éternité. Travaille donc, comme il l’a fait et comme il le fait encore, « tel un astre, sans hâte et sans trêve ».

Lorsque son père meurt, Carlyle reprend à peu près les mêmes termes pour consoler sa mère et surtout son frère John. « Il faut travailler pendant qu’il est encore jour. Le doute, quel qu’il soit, ne peut être aboli que par l'action. Mais tu cries : Agir sur quoi? Je te réponds avec les mots de Gœthe : Fais le devoir qui est le plüs proche de toi... celui qui suivra t’apparaitra bien- tôt clairement... Gœthe en particulier fut mon évangéliste. Ses œuvres, si tu les étudies avec le sérieux requis, sont l’annonce printanière du jour qui nous visite dans la nuit sombre. » Bulwer avait fait demander à Schlegel un article sur Gœthe,

PP UN D oe LA [MORT DE GOTHE e 151

par obdiine de Hayward; Je futur traducteur . Faust,

Mais le critique allemand répondit à Hayward : « Dans ma * ‘ position, je ne puis pas écrire d’une manière superficielle sur

Gæthe. Celà exigerait de longues méditations. Mais vous ferez

. celà à merveille, vous ou M. Carlyle. » Hayward se rejeta donc sur Carlyle. Il attendait de lui une étude définitive. La mort de - Gœthe, que Carlyle apprit en rentrant en Écosse, le déterminaæ

ES composer d’abord une. oraison funèbre pour la revue de p P

Bulwer : The New Monthly Magazine, ne il écrivit son FE

essai : les Œuvres de cure

s; PR

: La Mort de Goœthe fut un | panég syrique digne d’un héros ‘antique : € Comme le soleil matériel est l’œil et le révélateur de toutes choses, de même le poète, en un sens spirituel. La vie de Gœthe elle aussi, si nous l’examinons, est bien représentée par ce symbole d’une journée solaire. Magnifiquement s’est

levé notre soleil estival, somptueux dans la rouge incandes-

: cence de l'Est, dispersant les spectres et les: brouillards mal-

sains, fort, bienfaisant dans sa limpidité de midi, il a poursuivi sa course triomphante à travers les royaumes supérieurs, et maintenant voyez comment il se couche : So stirbt ein Held, anbetungsvoll ! Ainsi meurt un héros. Et pourtant, lorsque le soleil inanimé et matériel a baissé et a disparu, il nous arrivé de rester là à fixer l'Ouest encore en fusion, et là s’élèvent de . grands nuages pâles et immobiles comme des cuulisses et des rideaux, pour refermer le théâtre flamboyant; et alors, dans cette pause funèbre du jour, un indicible sentiment nous enveloppe; comme si les pauvres bruits du temps, ces coups de marteau du

travail fatigué sur ses enclumes, ces voix des simples hommes étaient devenus redoutables et surnaturels; comme si, en écou-

tant, nous pouvions les entendre, fondus dans le perpétuel son de cloche de la vieille éternité. A de pareils moments, les secrets dé la vie nous sont plus ouverts, de mystérieuses choses volent tout autour de l’âme, la vie elle-même parait plus sainte, pleine de mystère et d’effroi. Qu’est-ce alors lorsque ce coucher de soleil est celui d’un soleil vivant, lorsque son éclatant visage et son

1920 à GOBTHE EN ANGLETERRE

rayonnement ne > reviennent plus vers nous, non seulement le

- lendemain, mais plus, plus du tout, plus jamais. » 3

Cet éloquent adieu à Gœæthe, n'est-ce pas la plus belle pige.

que Carlyle ait écrite sur le Culte des Héros? Il n ’aura plus besoin d'ajouter un hymne en l’honneur de Gœthe à ceux

de 1840. Non seulement il l'appelle le voyant, celui dont œil

discerne le divin mystère de l’univers, mais encore le rédemp- FE teur de l’époque, le héros spirituel qui s ’aventura, pour nous

délivrer, dans l’océan de l’incroyance. | ù

Au moment où Carlyle écrit dans la Foreign es ly Review =

son étude : les Œuvres de Gæthe, il a terminé Sartor resartus,

mais il ne peut trouver d’éditeur. Longmans et Murray ont

décliné l'honneur de présenter Teufelsdrückh au public anglais, :

et Carlyle veut sortir de l'ombre le professeur des choses en général à l’université de Weissnichtwo. Ici encore la philo-

sophie des habits et la conception de l’histoire se précisent et

s’éclairent mutuellement. De plus en plus, les idées s’arrêtent

dans l'esprit de Carlyle. Tout se solidifie, se cristallise autour

d’un point central : l’idée qu’il se fait de Gœthe. Carlyle a dit ce qu'il avait à dire sur le poète, il l’a révélé en quelques grands aperçus, il a déchiré le rideau de brume qui voilait

lhorizon sans bornes, et voici qu’à la faveur de cette nouvelle

lumière, il voit plus clair en lui-même, il se révèle à lui-même. Gœthe, nous l'avons vu, fut son conseiller pratique, son sauveur moral. Il n’est pas son fournisseur d’idées. Ses professeurs de philosophie, ce sont Kant et Fichte. Mais Gœthe lui donne l’occasion éclatante de développer sa doctrine. Il lui fournit maintenant, non plus seulement un exemple, mais un prétexte et une justification. En son honneur, Carlyle élève un temple

et dans ce temple il prêche sa philosophie nouvelle : /e Culte :

des Héros est la pensée PR du dernier grand essai : les Œuor es. de Gœthe.

Le monde est un ensemble d’apparentes, de vêtements, de symboles : toutes les choses, dit ici (4) Teufelsdrückh, -Phabit,

(4) Les citations de cet essai sont empruntées à la traduction d’ k. Bar- THÉLÉMY, Essais, 1907.

Page 1