SEE LA MORT DE GOŒTRE
“le titre. 45 comte, la popularité existante, etc., sont des sym-
-boles; des billets de banque qui ont cours comme l'or. Mais . comment pourraient- -ils avoir cours, si l’or lui-même n existait Ë pas? Si l'on n’y croyait pas? Il existe donc une réalité derrière
la série multiple des phénomènes. Cette réalité divine, le héros, -
le grand homme la perçoit et l’exprime. D'autre part, il ne pénètre pas seulement dans le mystère des choses, dans ce qui
est éternel, il domine son. époque, il attire à lui ce qui passe et
. Jui confère Véternité. Son esprit n° ’est pas seulement intuition,
il est encore ordre et reflet. « Les grands hommes, pote
rement les grands hommes spirituels. sont les hommes qu’on ‘imite et avec lesquels on apprend'‘universellement le miroir où
des générations entières s’examinent et se forment. » Miroir
aussi où elles se retrouvent et s’expriment, où non seulement Jeurs devoirs | S re mais où leurs exigences obscures se
. reflètent.
- On constate encore ici la dèrte hésitation dans l'esprit de Carlyle entre le héros conçu selon la théorie de Fichte et le héros conçu à l'exemple de Gæthe. En 1827, dans la préface du Roman allemand, Carlyle se représentait le poète à l’image
. de Gæthe, tel qu'il lui était apparu dans Wilhelm Meister. Ce
n’était pas celui qui voit, mais celui qui crée; il était moins .
‘le révélateur de l’invisible que le peintre de la réalité et le :
conseiller de sagesse pratique. Le poète, ce n’était pas un pur esprit relié par de mystérieuses presciences à la « divine Idée du monde »; c’était un homme capable de sculpter et
de modeler la vie; ce n’était pas un instrument inconscient
dans les mains de la Divinité, c'était un créateur de beauté et de bonté, un artiste et un sage. A cette époque, la conception de Carlyle gravitait autour du Réel et du Bien. Elle n’était pas
‘ encore soulevée par l'exigence métaphysique et religieuse,
Werther était une œuvre d’art et aussi un reflet du temps; son auteur n’était pas le messager de Dieu, mais l’interprète de sa génération. Il n’était pas le héros qui laisse: tomber sur l’'humanité la parole d’en-Haut, il était celui qui exprime ce que pense la foule. Dans l'Essai sur la littérature allemande et dans l’Essai sur Gœthe de 1828 s'esquissa déjà, nous l'avons vu, lidée
fichtéenne du héros voyant. Mais il faut bien dé répéter, | cette
idée ne parvint pas tout de suite à chasser l’autre de l'esprit de: Carlyle. Lorsqu'il a devant lui une individualité aussi riche que L celle de Gæœthe, il ne peut: oublier: le prophète pour la prophétie, :
- le messager pour le message, le héros pour le Dieu inspirateur d’héroïsme. Dans cet essai de 1832, Gœthe apparaît à la fois comme le révélateur du temps et le mandataire de l’'Éternité.
Il est tout ensemble le foyer. qui fouille de ses rayons le monde de l’invisible et le miroir qui reflète le monde actuel. %
qui lui est propre, au profit de l’idée qui peut-être ne lui appar-
SES Les deux notions militent sans arriver à s’exclure. Lorsqu'il s’agit de Gœthe, on sent très bien que le culte de Carlyle va d’abord au héros, ensuite à Pidée héroïque. Que deviendrait Es PR effet la valeur personnelle du poète, si on négligeait la forme
tient pas? Le Culte des Héros se ramènerait au culte de la D Divinité. Mais Carlyle a un sens trop aigu du réel, de la vie, pour.
établir définitivement la suprématie absolue de l'Éternel sur
l'existence. L'existence est pour lui grosse d’éternité. Ce qui :
l'intéresse par-dessus tout, c’est l’homme, et lPenthousiasme pour la beauté abstraite de Schiller, ou pour l'idée pure de Fichte, lui reste toujours étranger. Gœthe le rattache à la vie.
Plus tard, seulement, dans le Culte des Héros, il admettra la |
valeur absolue des révélations, quels qu’en soient les révélateurs. En attendant, Gœthe lui paraît tour à tour l'interprète de Dieu et le porte-voix de son temps. Fichte n’a pas ni . dans son esprit, vaincu Wilhelm Meister. ë
Au fond, pour Carlyle comme pour Fichte, il n’y a pas, semble-t-il, contradiction entre les deux notions. Il n’y a pas opposition entre l’éternel et le temporel. Les héros révèlent. lIdée divine « sous la forme particulière que réclament leurs
temps particuliers », car « chaque âge est différent de tout :
autre âge et exige une représentation différente de l’idée ». C’est ce que Carlyle dit lui-même, au sujet de Fichte, dans son Essai sur la littérature allemande. Le poète qui écoute monter les silencieuses revendications de son époque travaillée par la
faim de Dieu, qui dégage, de’toutes les âmes inconscientes, la
volonté de croyance et le désir de lumière, est au fond l'inter-
Ke AUS LA-MORT DE GŒTHE RES 458
| prète de V'idée divine. Cette Idée du monde gît dans l'obséurits de la vie inconsciente : le poète y ‘plonge son faisceau de rayons
: + et V'éclaire, lui donne une forme dans le chef-d'œuvre, dans un Hamlet où un L Faust; et dès lors elle illumine le monde. Le
poète, conçu ‘comme homme représentatif, devient, par un À approfondissement de sa mission dans le silence, le héros écri-
vain qui sera le messager de Dieu. De plus, le prophète qui prêche une vérité nouvelle ne descend pas dans la vallée, les
yeux bandés, éclairé par les seules lumières de l’inspiration L+ divine, mais il promène son vaste regard sur la vie. S'il impose
son idée, il sait que la réalité est prête à la recevoir, que le
; moment est venu. Il connaît le monde dans lequel il se fraie un
Lee chemin, il élève sa Bible nouvelle au-dessus des hommes, mais
il sent que les hommes ont déjà tendu les bras vers elle. Sa vérité est celle qui convient à son époque. Il est tout ensemble voyant de Pinvisible et connaisseur de son temps. Outre un secours moral, Gæthe ne fournit pas autre chose à Carlyle que la première notion du poète, celle de l’homme représentatif. Fichte l’agrandit dans son esprit, la revêtit de toutes les splendeurs de l’idéalisme absolu, et lorsque Gœthe n’agira plus sur la pensée de Carlyle, elle deviendra l’idée du héros de 1840, guide impérieux, mandataire de la Divinité. En attendant, Carlyle oppose encore les deux héros'de son temps, celui de l’action et celui de la pensée, le météore violent et l’astre au râyonnement durable. Comparer Gæthe à Napoléon eût paru stupéfiant en Angleterre, quelques années auparavant. __ Le poète commence toutefois à être mieux connu, et Carlyle triomphe de la vieille critique, si injuste pour Gœthe: « Chez les oiseaux de tout plumage, même.chez les plus insolentes cor- neilles et chez les pies voleuses, demeure un respect singulier de l'aigle. » Maintenant que Gœthe est mort, que les funérailles du héros sont terminées, « que le grand bûcher avec son bois de .senteur,-parmi les gémissements de la musique éloquente pour les cœurs muets, à flambé jusqu’au ciel à la vue de tous les - Grecs », il faut retracer sa vie.
C’est ce qu’entreprend ici Carlyle, en s'appuyant sur les
textes ‘de Poésie et Vérité. Il faut bien le souligner, cette étude,
Ne
bysg ne TRE EN ANGLETERRE
expliquée, sinon provoquée par Pédition des Œuvr es es de Gœthe, s’en occupe en réalité fort peu. Il eût été utile de dresser, pour le public anglais, une table, un catalogue des principales œuvres, d’en donner un bref résumé et une appréciation., Le compte rendu biographique et analytique que Carlyle publia dans son Roman allemand est passé inaperçu. Pourquoi ne pas le reprendre et l’étoffer davantage? Mais Carlyle laisse à d’autres, à Robinson et aux fabricants d’histoire littéraire, un travail aussi modeste. Il est arrivé à une époque de sa vie où il tient d’abord à s ‘affirmer. Il suit donc la vie du ‘poète, il ne croit pas nécessaire de parler de ses écrits: Dans l'essai de 1898, son attitude était celle d’un critique et d’un disciple; ici c’est celle d’un prophète. L'enseignement l'emporte sur l'examen, l’examen suscite et amène l’enseignement. Comme en 1898, il indique l’évolution de Gæthe, mais cette fois, il distingue trois périodes. Jadis il marquait le point de départ et le point d’arrivée; maintenant, il décompose la courbe, il en isole les sommets : « Nous avons appelé Werther la voix du désespoir du monde; passionnée, incontrôlable est cette voix ; non encore mélodieuse et suprême, comme nous finissons cependant par l’entendre dans l’étrange Apocalypse du Faust : pareille à un chant de mort des mondes qui s’en vont; non la voix des Joyeuses étoiles du matin, chantant en chœur les louanges
d’une création ; mais de rouges étoiles de nuit, presque éteintes, À
proclamant en un sphéral chant de cygne : C’est fini. Ce qui
suit, nous pourrions, faute d’un terme. plus juste, l’appeler …
païen ou ethnique de caractère; entendant par là un caractère anthropomorphique, parent de celui de la Grèce et de Rome anciennes. Wilhelm Meister est de ce style : chaud, cordial, radieux. Effort humain, libre reconnaissance de la vie dans sa profondeur, sa variété, sa majesté, point de Divinité encore reconnue là. Les célèbres Épigrammes vénitiennes ont le même ton antique et païen; harmonieuses, joyeusement vigoureuses, vraies, mais non encore la vérité achevée, .et parfois, dans leur grossier réalisme, choquantes pour lé sentiment. Le Doute rejeté git maintenant terrassé sous le talon : le feu a fait son œuvre, un vieux monde est en cendres, mais le vent a chassé la fumée
Ne et la dune et de nouveau un soleil. brille, clair sur les ruines, ne pour ve faire naître une verdure et des fleurs plus nobles. Jusqu'à ce qu’ enfin, dans la troïfsième et dernière période, triomphe
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