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LA MORT DE GOETHE | MAT

la Vénération mélodieuse; une Foi profonde et dont tout. est pénétré, nous parle, dune voix douce, grave aussi bien que

gaie, dans les Années de voyage de Wilhelm Meister, dans le Divan oceidental-oriental, dans mainte petite Xénie, et mainte petite poésie venue du cœur, dont vous ne trouverez léquivalent

nulle part, at-on dit, sauf dans les Écritures, Done la fécondité et la PRE du sens. »

. Sans doute Carlyle avait déjà esquissé te évolution d’une

: façon très vague, dans son essai sur Gœthe de 1828, mais il y ‘avait vu surtout une progression morale, l’histoire d’un homme

qui reconquiert son idéal en le replongeant dans la vie, qui passe du désespoir werthérien à la sagesse pratique des Années

. d'apprentissage et à la soumission des Années de voyage. Ici, il est facile de deviner d’autres préoccupations. L'auteur de Sartor ne

se cherche plus : il cherche Dieu. Il a trouvé chez Gœthe une certitude humaine, le sens du devoir et de la vie active, il veut une certitude métaphysique et il croit découvrir, par delà l’évolution morale de Gæœthe, une évolution religieuse, de la négation

de Werther et du premier Faust, en passant par la période

païenne du premier Merster, à l’adoration, à la foi résignée et

. chrétienne de la Province pédagogique. |

. Sur cette interprétation, ou plutôt sur cette théorie, il convient de faire les plus grandes réserves. Carlyle commet lerreur de prendre Werther à la lettre, d’y voir une confession pure et simple, et il lui attribue trop d'importance. Wertker n’est pas une explosion de pessimisme philosophique : c’est la rapide victoire d’un artiste sur une crise sentimentale. Il ne s’agit pas, chez le jeune Gœthe, d’une crise de nihilisme intel-

lectuél : il s’agit d’une douloureuse expérience, et c’est tout.

Gæthe a trouvé, dans sa vie et dans la mort de Jérusalem, les matériaux d’un roman, mais il n’est pas forcément tout entier dans le caractère de Werther, il ne fait pas siennes les idées de son héros. Seul un Carlyle, qui établissait un lien nécessaire:

entre l’art et ri dée, pour qui tout ce qui était dit del aussi être cru, pouvait déduire du désenchantement de Werther le pessimisme métaphysique de Gœthe. Non, le dix-huitième siècle n’aurait pas compris une philosophie de ce genre, et.

Gæthe est le fils du dix-huitième siècle. Le werthérisme fut Le

surtout l'héritage des romantiques, et il n’y eut pas, avant Schopenhauer, de doctrinaire de la tristesse. L'évolution de Gœthe n’a pas été une suite de batailles livrées au doute et au

RE pessimisme, une lutte progressive dont le poète sortit enfin vic-

torieux (c’est là une construction de Carlyle, d’après l'expérience de Carlyle), elle fut un lent déroulement, Ohne Hast. aber okme Rast, sans précipitation, mais sans trêve. Et comment eût-ce été possible autrement, dans une calme vie provinciale, cr au fond d’une capitale minuscule dont le théâtre, le patinage, la chasse, les diners à la Cour étaient les grands événements? La vie du poète ne se développa point selon le triple rythme martelé par Carlyle : Gœthe était une nature à la fois robuste et patricienne, capable et digne très tôt d’un optimisme fécond. Son idéalisme harmonieux était encore appuyé, et ceci dès sa jeunesse, sur un spinozisme qui n’a guère varié dans la suite. Il âimait d’une égale tendresse ne les formes de la vie, il ne mettait pas de barrière entre les jeux de l'esprit et ceux des sens, et sa soumission n’était que l’acceptation et le souci de l'harmonie universelle. Il faut de multiples degrés à l'échelle de l'existence : le bien et le mal, Faust et Méphisto appartiennent lun et l’autre aux royaumes de la vie. Gœthe était vraiment, sans le vouloir, le héros fichtéen, il considérait les choses sub specie æternitatis et vivait dans < l’idée divine du monde ». Carlyle qui le savait découpa cependant sa vie sur le modèle de nos pauvres existences « trop humaines », il y vit en calviniste irréductible l'habituel combat entre le doute et la croyance, et il fit de la sérénité olympienne un renoncement ‘puritain. À peine s’était-il approché, sur les cîmes les plus élevées de la. vie, du héros vivant entrevu dans son rêve, qu’il saisit son manteau radieux et l’attira vers lui, le traîna vers l'humanité médiocre, lui demandant d’ouvrir les mains et de nourrir la foule. Au lieu des révélations de l'au-delà, de la

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re et “étérnëtlé beauté, il ne sut obtenir que quelques pré-

ceptes pour la vie quotidienne. La richesse idéale du héros

2Ÿ éblouit, mais elle lui échappe : il lui demande des gros sous. Parfois il semble s’apercevoir qu’il s’est trompé : dans le même

essai, il voit en Gœthe Vartiste qui n’est pas seulement « celui qui révère », mais celui qui « réunit victorieusement » les extrêmes, « le conciliateur. des contradictions ». N’a-t-il pas montré qu ’on pouvait vivre « en tenant invinciblement pour | le bien sans” exaspération t tumultueuse contre le mal » ? Mais il

est trop tard : Carlyle parle publiquement de Gœthe pour la

ee dernière fois, et ce n’est pas le moment d'émettre un doute sur

sa propre interprétation. Il a parfois, surtout au début et à la

fin de cette période « allemande », pressenti l'artiste, mais il n’a jamais voulu contrôler ce pressentiment. Tout ce qui, dans la

” vie de Gœthe, ne contribue pas à l’édification de l’homme, n’a

pas d'intérêt pour lui. L'amour et les beaux-arts, qui exercent sur le poète “un continuel ascendant, semblent n’avoir jamais retenu son attention.

Carlyle étudie ensuite les traits essentiels du génie de Gœthe : ardente intuition, représentation imagée et vivante, culture

immense et féconde expérience. Et c’est pour lui une-occasion

de faire un parallèle entre Gœthe et Shakespeare. IL eût été

audacieux, dix ans auparavant, d’oser comparer les deux poètes dans une revue anglaise : Carlyle a bien bataillé pour conquérir à son héros le droït de cité, et il le place sans hési-

tation à côté de Shakespeare. Tous deux ont une vision singulièrement perçante : « pour Gœthe comme pour Shakespeare,

. le monde est là translucide, entièrement fusible, pourrions-nous

dire, environné par le prodigieux, par le naturel, en réalité le

- surnaturel, car pour l’œil du voyant les deux ne sont plus qu'un. Que sont les Hamlet et les Tempéte, les Faust et les Mignon, sinon des lueurs, à nous accordées, de ce monde trans- lucide, entouré de prodige. »

Quant à l'attitude politique de Gathe) si bad en Angle-

terre, Carlyle n’a pas de peine à la justifier. « Pour le poète, que lui reste-t-il à faire, sinon de laisser conservateurs et destructeurs s’arracher réciproquement les cheveux-et les oreilles...

et des Fe jour et nuit de secondes le petit reste souffrant PA des créateurs, de ceux qui, par un effort véritable et viril,

fût-ce sous le despotisme ou le sans-culottisme, créent si peu

que ce soit? » Carlyle termine en proposant à l'admiration

des hommes ce héros de lidéalisme : Colite talem virum! Lui”

seul en effet a dégagé la musique de l'univers de leffrayant

vacarme et il faut écouter sa voix. Si les hommes s ’obstinent en

dans leur effort matérialiste, s'ils persistent à bâtir l’orgueil-

leuse Babel de l'industrie, sans se préoccuper des choses de

Vâme, qu’ils n’espèrent pas dompter la nature et son divin esprit par leurs machines à vapeur et leurs machines à logique, “leurs savants mécanismes et leurs habiles manipulations. Non,

ils n’escaladeront pas lEmpyrée ; ils seront frappés par la con- Fe

fusion des langues, et ques marteaux et leurs truelles seront. dispersés. |

Cet article dont Carlyle se déclarait, le 2 juillet 1832, fatigué et peu satisfait et qui est pourtant considéré comme un de ses meilleurs essais, fut mal accueilli par la critique. Elle en voulait à ce jeune écrivain qui déjà la malmenait sans scrupule, et l'on conçoit que son appréciation ait été, comme l’écrit Cochrane, « éminemment défavorable ».

Cette même année, Carlyle traduisit la Nouvelle de Gœæthe et le fameux Conte des contes qu’admirait tant Schlegel et dont Robinson lui avait jadis recommandé la lecture.

Déjà, en 1830, Gœthe avait promis à Jane Carlyle de lui en envoyer « deux interprétations », mais elle ne semble pas les avoir reçues. Carlyle écrivit pour elle le commentaire désiré et le publia, avec sa version, dans le Fraser’s Magazine. Cette tentative reflète nettement les préoccupations de son esprit. C’est une exégèse imprégnée de métaphysique allemande. Sous cette brillante fantaisie, traitée comme une légende orientale, Carlyle veut démêler tout un symbolisme. Le Conte est « l'emblème de l’histoire universelle » et en particulier de époque actuelle, âge de trouble et de transition. Le fleuve représente le temps qui

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; es Aie À. deux moles for dis : ji vie Mere le monde surnaturel et profond, le monde extérieur et quotidien.

… Tout ce qui naît passe de celui-là en celui-ci, tout ce qui meurt retourne en celui- là. I s’agit pour l’homme de relier dans la. __ vie ces deux royaumes, de franchir le fleuve qui sépare la prin-

cesse liliale et le prince errant, qui met un abîme entre l’absolu

PT AR humanité. Hélas! les communications sont précaires. Le bon vieux passeur, qui symbolise le sacerdoce, la religion et : dont: la hutte représente l'Église, a été dupé par les feux-follets,

les messagers de la philosophie sceptique; il les a transportés

de ce côté-ci de la vie, et ceux-ci, dilettantes élégants, railleurs,

comme les Français du dix- huitième siècle, gaspillent ici-bas l'or de la vraie sagesse. Il y a bien le géant dont l'ombre toute-

puissante peut. porter, à la tombée de la nuit, les voyageurs

sur l'autre rive, mais il est la superstition aveugle, endormie, qui titube et écrase les peuples. Il y à aussi le serpent radieux

qui se nourrit d’or, la science qui éclaire la route obscure de la

nature, l'intelligence qui y découvre le temple souterrain. Il peut s’allonger, se dilater, ramper sur les flots vers le mystérieux rivage, devenir le pont de pierreries qui fera commu-

s niquer les deux mondes, mais pour cela il faut qu’il meure et

se sacrifie. Un autre, plus grand que lui, est le véritable auxiliaire de l'humanité : c’est le porteur de la lampe sacrée, celui

= dont la lumière ne jette pas d’ombre et change tout en or; il

ne peut éclairer l’obscurité totale, le royaume de la superstition

et de l'ignorance, et le serpent de la science lui prépare les

voies. Il est «la céleste raison humaine », la raison kantienne opposée à l’entendement, et aussi l'intuition, la pure vision,

* « l’esprit de poésie et de prophétie ». Sa femme, qui repré-

sente le pauvre effort pratique, à été flattée et dupée par les

feux-follets, les sceptiques sautillants et prodigues; elle a laissé

piller la maison. Tous deux sont « la raison et l’effort dans un

âge de transition », mais c’est lui qui heureusement remet les

choses en ordre. nb par le serpent de la science, il va cher-

cher aux rivages du surnaturel le cadavre du prince mort de

désespoir, l'humanité terrassée en face de l'idéal. Il le ressuscite, et dans le temple qui existait, « préparé et certain sous le

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présent », qui s’est élevé des profondeurs du fleuve, a ébranlé s

la hutte du passeur et l’a reçue dans sa coupole ouverte, il le

anciens monarques, les rois d’or, d'argent et d’airain :.la

sagesse, Papparence et la force. Le porteur de lampe Punit

enfin à la princesse liliale, à l’inaccessible aimée.

fait roi. Ceux qui le couronnent et le sacrent, ce sont les trois

Ainsi la science, « la philosophie mécanique » a jeté les bases

“du pont. Le géant de la superstition, pétrifié, n° y circulera plus :

lourdement et n’y troublera plus la foule; la vieille église, ébranlée par le choc de l’avenir qui monte sous le fleuve du

temps; à été recueillie dans le temple et transformée, par l'éclat de la lampe, en un autel d'argent; l’âge de transition,

d’incohérence, d’hypocrisie et de scepticisme est passé; l’activité humaine, fondée sur une intime alliance du surnaturel et du quotidien, peut maintenant se réaliser, le dualisme est vaincu, « la raison céleste » a triomphé.

C’est là une vision d'espérance pour Carlyle, et quelles que

‘ soient les réserves ironiques qu'il fait sur son interprétation, il

l’a précisée avec amour. Sept ans plus tard, il recommandera sa traduction à Emerson qui publie une.édition américaine de ses

mélanges : « Je la considère comme un morceau tout à fait.

remarquable, bien digne d’être parcouru spécialement par tous mes lecteurs ». On comprend la lettre qu’il écrit à-son frère John, le 2 décembre 1832*: « Je deviens plus sérieux, plus grave, moins malheureux chaque jour. La création tout entière m’apparaîl de plus en plus divine, le naturel de plus en plus surnaturel. Excepté Gœthe qui est mon proche voisin, pour ainsi dire, aucune œuvre ne m'attire plus (mich anspricht) que les Écritures, bien qu'elles soient si lointaines. » A cette époque, Carlyle reçoit une lettre et un paquet de Weimar. Le fidèle

Eckermann, qui a traduit son article sur {a Mort de Gæthe, lui *

envoie l’ouvrage du chancelier de Müller : Gæthe dans son acti-

vité pratique. L'année suivante, il lui annonce encore la publica-

tion de la Correspondance de Gœthe avec Zeller, maïs Carlyle ne

lui répond qu’en 1834 : il est déjà plongé dans l'étude de la.

Révolution française, submergé par le bouillonnement du passé. Il n’a plus le temps de travailler pour les autres, d'expli-

__ lera plus guère de Gœthe qu'à ses amis,

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à quer les. autres ; il s affirme êt il c crée lui-même. Sartor resartus est publié en 4833 dans le Fraser’s Magazine, et Carlyle ne par- ; à un Sterling, à un > Emerson, à à un Stuart Mill. Il considère sa mission comme terminée. Son impression personnelle de Gæœthe, si discutable et Di Vel incomplète, est nette et arrêtée : « Mon Gæthe, écrit-il à Ecker- . mann, avec tout ce qui tient à lui, devient plus grand et toujours plus vrai, à mesure que je réalise en moi plus de clarté. Et pourtant il se dresse bien là, comme un objet achevé, si lon . peut dire, auquel rien ne pourra plus être ajouté, tel un pro-

. montoire de granit, haut et serein, qui s’avance au loin dans le

chaos désert, mais ne le traverse pas. » A l’historien de la vie politique, le héros de la pensée et de la poésie ne suffisent plus,

- Carlyle ne perd pas Gœthe de vue, il voit seulement que les

hommes veulent dépasser cette conquête, traverser le chaos : le monde semble chercher un autre chemin, demande des affirmations religieuses et sociales, et ceci lui parait « hautement significatif ».

Géant à lui, il a accompli sa tâche, il a fait son devoir, et son effort n’a pas été vain : l'Angleterre n’a-t-elle pas vu paraître trois nouvelles traductions du Faust depuis un an? Il est à la ‘ veille de quitter définitivement sa solitude de Craigenputtock ; dans quelques jours, il va s'établir à Chelsea, affronter Londres . et enseigner les foules. Son idéal est toujours de conduire les hommes, à travers le désert, vers la terre promise, d’être le

ME pasteur héroïque. Et comme il a conscience que l’art, le moyen

d'expression de Gœthe, resterait en ses mains noueuses un instrument tremblant, il s'enfonce résolument dans l’histoire. - Il cherchera à retrouver dans la vie du passé la révélation que - la poésie lui a donnée jadis, il élévera la voix dans le tumulte des révolutions, il dira les avertissements de Dieu, et il entrai-

nera les hommes, à travers les époques de trouble, de boule-

versement et de conquête; jusqu’à ce sommet fulgurant où s'élève le Temple de l'Éternel. Il a terminé ses Années d’apprentissage. Sans doute il n’est pas devenu un sage. Il a gardé l’'irritabilité d’un malade. Lui qui recommande aux autres le précepte

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