L'INFLUENCE DE (GOŒTHE TE
les notes consacrées à Mahmud de Gasna. « Il faut louer très haut, dit Gœthe, le christianisme dont la pure et noble origine se manifeste toujours à travers les siècles, car après les plus grands égarements où Pa entraîné l'homme aveugle, il se relève. et s’affirme à nouveau, en tant que mission, communauté familiale et fraternelle, pour la satisfaction des besoins moraux de
à : Jhumanité. » Ici encore Carlyle perçoit comme Gœæthe, sous la
transformation des rites et la variété des confessions, la durée et l’unité vivante du christianisme.
Mais sur son caractère essentiel, Carlyle et Gœthe se es rent. Ainsi qu'il le dit au XV: livre de Poëésie et Vérité, Gœthe abandonna le piétisme de Francfort, assombri par la doctrine augustinienne du péché originel et de la prédestination, pour se rapprocher de l’optimiste croyance de Pélage et se faire « un Christianisme à son usage personnel ». Plus tard son impérieux. désir de culture et d’expérience l’entraînera vers une joyeuse sagesse antique. Au contraire, Carlyle croyait, comme John Knox et Cromwell, à l’imperfection de la nature humaine. De toute son âme presbytérienne, il avait l'horreur du péché. Il avait beau s’incliner avec reconnaissance et ferveur devant le mys- tère divin de la création, adorer dans l’âme immortelle-le reflet . de la Divinité (ceci était l'exigence de son esprit, le résultat de ses méditations philosophiques), il était torturé par son scrupule calviniste, et son cœur se remplissait d’effroi à la pensée de l’éternelle damnation qu’il évoquait en des visions dantesques. Il hésita toujours entre l’optimisme gœthéen, l'acceptation sereine du monde, la croyance à la divine fature de l’homme; et le pessimisme ascétique, la peur de la faute, le besoin d’expiation, le frémissant et douloureux renoncement. Lorsque sa métaphysique s’imprègne de religion, lorsque son - idée se colore d’un sombre sentiment de la vie, sa certitude : äbstraite, appuyée sur un panthéisme harmonieux, vacille et semble s’écrouler. Moniste quand il réfléchit, il est pluraliste, mänichéen quand il agit et quand il sent. Toute sa philosophie décèle ce malaise; elle oscille, selon les circonstances, entre Gœthe et Calvin, entre les réconfortantes intuitions de son esprit et les âpres revendications de sa race et de son passé.
Le « secret ouvert », dit-il en parlant de Gœæthe (« das offenbare Geheimnis » des ne de voyage), n’est plus un secret pour lui, et il sait que l'univers est plein de bonté, que tout ce qui 8. l'existence a la beauté. Dans Passé et Présent, il définit l’optimiste religion que lui dicte le spectacle du monde : « L'univers, te “dis-je, est régi par une loi. La grande âme du monde est juste et non point injuste. Plonge tes regards, s’il te reste des yeux ou une âme, dans cet immense Incompréhensible qui n’a point de rivage : au cœur de ces tumultueuses apparences, de ces complications, de ces tourbillons déchaînés du Temps, HE aperçois-tu pas, silencieuse, éternelle, une suprême justice, une suprême beauté, unique réalité, suprême pouvoir dirigeant le tout? Cela n’est pas une figure de rhétorique, c’est un fait. Dans le cœun de qui le is fait s’enfonce Abe terrible, indicible. Cet homme dira avec Faust : « Qui donc ose Le nommer... (1). Dans le temple de l'Éternel, qu’il l'adore en silence, s’il ne trouve pas les mots qu’il faudrait... » Et Carlyle termine le III: livre de Pussé et Présent par le Chant du maçon de Gœthe, poème de confiance et d’espoir qui s'élève entre « les étoiles silencieuses » et les « silencieuses tombes », hymne grave à la liberté humaine et au courage des forts:
«ya Fo gens qui vous regardent Das le silence de l’Éternité:
Il y à foule, O braves, pour vous récompenser, Travaillez et ne désespérez point. »
Mais cette religion ne parvient pas à chasser les angoisses et les scrupules du calvinisme. Le christianisme de Carlyle est tendu, comme un voile gris, devant le décor lumineux qu'habite la sagesse antique. Gœthe croit à la bonté de l'homme et à la beauté de l’univers, Carlyle veut y croire, passionnément, mais comme l’a dit un de ses critiques, c’est en vain que brille
au loin le soleil d’Ionie : sur son âme attristée pèse la malédiction du Nord. FE
(1) G. W. Jubil. Ausg., XIII, 449.