L'INFLUENCE DE GŒTHE
“Cette aidi entre la métaphysique de Carlyle et son | protestantisme s’explique par son inquiétude morale, sa haine invincible du péché. Ce qui le porte à douter de là perfection humaine, quelle que soit la valeur Jinne de la création, c’est le mal, c’est l’immoralité du temps : il n’y a plus de saints, de héros. Et la voix du puritain gronde en lui, étouffant les affirmations du penseur. La divine Idée du monde de Fichte, le Dieu- - Nature de Gœthe disparaissent dans l’obscurité des métaphysiques : il n’y a plus devant Carlyle, parmi les flammes aveu-
F3 glantes du buisson ardent, que le Dieu de l'Ancien Testament,
celui qui dicte et qui défend, l’inspirateur de Moïse, mais aussi celui d’Isaïe et d’Ézéchiel, le Jéhovah vengeur, Dès lors, Carlyle abandonne la colline sereine et le clair portique où Gœthe aécueillait toutes les religions de l’idéalisme, celle des Grecs et celle des « Renonçants », celle d’'Iphigénie et celle de la Province pédagogique. 11 descend vers les villes noires, les vallées . de la misère et du vice; tel un prophète biblique, il-prêche la pénitence et il menace les hommes de la colère divine. Il a oublié les vers du poète : :
« Allen Sündern wird vergeben Und die Hôlle nicht mehr sein! »
« À tous les Dee il sera pardonné et l'Enfer n’existera plus. >».
Dans Sartor resartus, au chapitre du Oui éternel, Carlyle chante la résurrection intérieure due à Gœthe. Il s'appuie sur le passage déjà cité de Withelm Meister et il en tire toute sa morale. « Quel acte de législation a jamais décrété que tu dusses être heureux? Il y a seulement un moment, tu n'avais aucun droit à l’existence. Ferme ton Byron, ouvre ton Gœthe. » Sans doute Byron se révolte et Gæœthe recommande le courage, l'acceptation de la destinée, mais comme on l’a déjà vu, cette soumission n’est pas la mortification, l’ascétisme. Le devoir
AT 5 k GOŒTHE EN ANGLETERRE
pour Gœthe consiste à aimer ce qu ’on se nee à So même : il adapte sa sensibilité à son instinct artistique d'une part, et à sa croyance métaphysique de Pautre.
Le panthéisme de Gœthe entraîne la soumission des formes inférieures aux formes supérieures, Pindividu doit s’insérer à sa plaçe dans la trame du monde : l’homme doit contribuer à l'harmonie de l’univers ; il doit mettre son activité au service. de tout («Tätigkeit in. Dienste des Ganzen » (1). Mais ce culte du devoir est identique. à celui de la beauté : si Gœthe donne, dans l’ordre scientifique, une telle importance à l’unité du type idéal que les êtres particuliers s’évanouissent à ses: yeux, il se sou- . vient avant tout, dans l’ordre moral, de la grande harmonie qui recouvre les dissonances, la souffrance et la laideur, les” modes transitoires et négligeables de l'être. Sa philosophie et son esthétique appellent une hiérarchie des formes, et son renoncement est accompagné d’uné joie profonde : « Ame du monde, écrit-il, viens nous pénétrer. Pour se retrouver dans l'infini, lindividu s’évanouit volontiers. S’abandonner dans l'infini est une ineffable jouissance. » Au contraire, le sacrifice que demande Carlyle doit être douloureux. La souffrance est un absolu : par elle on atteint Dieu, et le fameux silence de Carlyle n’est au fond que la capacité d'endurance et de douleur. Tandis que Gœthetermine noblement une longue existence heureuse, Carlyle croit avec Schopenhauer que les grands penseurs sont les grands souffrants de l'humanité : leurs vies sont encloses « dans le grand empire du Silence, plus haut que les étoiles, plus profond que le royaume de la Mort ». Il est scandalisé lorsque Sterling lui affirme que Gœthe est un païen. Comme le dit Matthew Arnold, il fait partout et toujours prédominer l'hébraïsme aux dépens de l’hellénisme. Il change inconsciemment le beau précepte de Gœthe (Confession générale) « Im Ganzen, Guten, Schünen, resolut zu leben (2) ». Et il écrit, à la fin de l'essai sur la Mort de Gœthe : « Vivre résolument dans le bon et le vrai. »
La morale de Carlyle comme celle de Gæthe est fondée sur #
(3) Wilhelm Meister. :
2) G. W. Jubil. Ausg., [, 82