‹ Goethe en AngleterreChapitre 49 sur 93 · L° INFLUENCE DE. GOETHE ” A · texte numérisé non relu

L° INFLUENCE DE. GOETHE ” A

des époques s négatives et les époques positives, lui apparaît

encore comme le: rédempteur du Doute, celui qui apporte les

révélations nouvelles, le héros écrivain qui ‘conduit l'humanité

de li incroyance aux certitudes. Grâce à lui, Carlyle entre dans le royaume sacré où la palingénésie commence. La science er explique rien, elle est dupe de l’espace et du temps, ces fane tasmagories de la pensée, vastes canevas sur lesquels se brodent toutes nos illusions, rideaux que nous tirons devant l’Éternité.

L’entendement ne suffit pas : c’est précisément l’idée qué Carlyle doit trouver dans le Conte de Gœthe. Le serpent est

- impuissant. Que peut-il sans le secours du divin porteur de lampe? La science est vaine sans l’intuition, et l'intuition,

Gœthe en est le plus glorieux exemple, est l’apanage du héros.

«Je considère, dit Carlyle dans Ze Culte des Héros, que depuis ces cent dernières années, le plus remarquable de beaucoup

parmi tous les écrivains est le compatriote de Fichte, Gœthe. A cet homme au$si fut donnée ce que nous pouvons appeler une vie dans l’Idée divine du monde, une vision de son profond

mystère divin, et élrangemént, de ses livres, le monde surgit

une fois de plus à l’image de Dieu, atelier et temple de la divi-

- nité. Tout y est illuminé, non pas de la redoutable et impure

splendeur d’un Mahomet, mais d’un doux et céleste rayonne-

- ment. » Pourtant Carlyle ne range pas Gœthe parmi la gran-

diose lignée de héros qui va d’Odin à Nepoléon- En dépit de ses

efforts personnels, le public qui se presse à ses conférences, a

de Gœthe, dit-il, une idée trop vague pour qu’un examen de:

‘son œuvre puisse ici être utile. Carlyle se résigne à parler de

Johnson, de Burns et de Rousseau, des lutteurs entravés, parfois vaincus par un siècle incrédule où les charlatans, les Cagliostro, remplacent les héros.

Gœthe est absent du Culte des Héros, et cette absence est signi-

ficative. Pendant dix ans, Carlyle a célébré le culte de Géæthe.

Bién avant les Mahomet, les Luther, les Cromwell. le poète s’est imposé à son imagination. Il lui est apparu comme le héros, le seul grand homme du temps, il lui a donné l'exemple vivant qui à provoqué, illustré, confirmé sa théorie de l’héroïsme. Si Carlyle a cru si profondément au héros rédemp-

teur, c’est qu il a senti, grâce à Gœthe, toute la valeur, toute la * force, toute l'efficacité de son message. L’héroïsme, c’est sans doute une idée qu’il a trouvée chez Fichte, mais c’est avant tout une expérience qu il a vécue, au contact de Gœthe. Dès qu’il choisit le terme de « héros », il s’en sert pour saluer le poête. Et voici que, dans son Culte des Héros, il oublie Gœæthe! ). Sans doute, il nous donne des. raisons : comment parler dece grand homme à un auditoire qui ne le connaît pas? Pourquoi l’exposer à être mal interprété? Comme si Carlyle tenait compte de son public? Comme si de tels égards, de tels scrupules endiguaient d'habitude le flot de ses sentiments, de ses idées? D'ailleurs Gœthe n’était plus si totalement ignoré des Anglais. Carlyle a livré bataille pour lui et n’a-t-il pas écrit en 1834à . Eckermann que la bataille était gagnée ? Et c’est précisément : à ce moment qu’il ignore et délaisse celui pour qui il a combattu, qu’il se refuse à le faire sacrer. Il ne profite pas, il ne veut pas profiter de la victoire. Pourquoi? Il yÿ*a une raison plus profonde dont il ne se rend peut-être pas compte ou qu’il ne veut pas s’avouer. Si ce croyant n’impose plus sa croyance, c’est qu'ilne croit plus. Gœthe a sauvé Carlyle, mais Carlyle sauvé a quitté Gæthe. Il est retourné à Calvin. Moniste dans sa métaphysique, il est manichéen dans sa religion, ilproclamelirréductible combat entre le bien et le mal. Ses héros, ce sont, en définitive, des lutteurs, hommes de douleur et de combat. Ils ne reflètent pas seulement une époque, ils la dirigent, et malgré elle. Gæœthe fut, pour Carlyle, pendant la longue gestation de la théorie de l’héroïsme, l’encouragement le plus précieux. Il lui parut la réalisation de l'idéal fichtéen. Mais aux yeux du puritain, l’idée divine est aussi le Dieu biblique. Dieu et Devoir ne font qu’un. La préoccupation morale et religieuse envahit de nouveau sa pensée. Son héros, dont Gœthe lui avait révélé le premier aspect, se transforme, se diversifie. Il devient, non plus le pur voyant, mais le guide actif, celui qui travaille l’époque. le Saint, le Prophète, le Prêtre, le Roi. - La personnalité de Gæœthe pèse cependant d’un grand poids sur certaines interprétations historiques de Carlyle. Elle détruit l'équilibre de ses jugements, entraine des rapprochements

L'INFLUENCE DE GŒTHE 183 arbitraires, provoque des appréciations partiales. II oppose violemment Gæœthe et Napoléon, Gœthe et la Révolution française.

Son admiration pour le génie de l’ordre ne fait qu’ augmenter ; par contraste, son mépris pour les époques de dissolution, comme le dix-huitième siècle. Le spectacle des soubresauts

populaires lui devient d’autant plus odieux qu’il voit toujours se dresser, calme à l'horizon, la haute figure du Sage. « Une Révolution française est un phénomène, dit-il dans Passé et Présent : en temps que son complément et son exposant spirituel,

un poète, Gæthe, en est pour moi un autre. » D'un côté l'incendie. du vieux monde, de l’autre une vie de beauté et de vérité, Vhéroïsme précurseur des ne nouveaux.

La critique littéraire de Carlyle est aussi influencée par l’idée qu'il se fait de Gæthe.

Avant de connaître Wilhelm Mar il se rallie encore à la vieille critique. Son Essai sur Faust en 4822 est une étude stric-

-tement littéraire et formaliste. Il blâme l’incohérence du drame et admire son lyrisme. Dans son Essai sur Gœthe de 1898, il

néglige la forme pour dégager le contenu, il choisit, parmi les œuvres, celles qui lui semblent significatives. De critique, il devient disciple. Enfin, en 14832, Gæthe s’est tellement identifié, dans son esprit, avec le héros, qu’il célèbre avant tout l’héroïsme. De disciple il devient prophète à son tour. Fi sa critique litté-

raire se fond dans le culte des héros.

À propos de chaque poète, de chaque écrivain, il se demande en quoi son œuvre est révélatrice, instructive, édifiante même; et il est forcément très dur pour un sceptique comme Voltaire,

- ou un révolté comme Byron. Par suite de l’idée fausse qu’il se fait maintenant de Gœthe, il relie indissolublement l’art et la morale. Lui qui est avant tout un visionnaire, un romantique halluciné, il admire la plénitude harmonieuse plus que le génie jaillissant. La beauté n’est guère à ses yeux que l’équilibre.

Gæthe est ainsi indirectement responsable de cette méthode morale qu’introduit Carlyle dans ses études littéraires. Il fournit

sans s’en douter au critique un canon 1 de discipline et d’ensei- re

, gnement spirituel dont son pur hellénisme ne se serait jamais © accommodé. De plus, Carlyle généralisa son expérience personnelle et attribua une trop grande ‘importance au rôle de Pécrivain. Parce que les paroles du poète furent pour lui un. ensei- gnement, il crut qu’elles en avaient été un pour tout un peuple, . il ne se doutait pas que, parmi les « ‘quarante millions d’'Allemands méditatifs », les deux tiers n’avaient jamais entendu le nom de Gœthe, qu’un million à peine connaissait plus ou

moins ses œuvres. Par contre (et par suite), le rôle négatif de

Voltaire lui parut plus considérable qu’il n’avait été réellement : il crut qu’il avait déchainé la guerre civile en France, comme il crut que Gœthe avait paisiblement régné sur toute la nation allemande. > #- Enfin Gœthe l’aida à préciser sa méthode Re . biographique. Carlyle avait écrit dans son essai de 1828 : - « Considéré comme une œuvre d'art, il y aurait beaucoup à dire de Meister, mais tout ceci est au delà de notre intention pré- . sente. Ici nous examinons principalement l’œuvre comme ün document pour l’histoire de l'écrivain. » Il s’agit donc d’inaugurer une méthode littéraire, de comprendre, d’après les œuvres, la vie et le tempérament de l'écrivain, et c’est ce que. Carlyle a scrupuleusement fait. Ne prétend-il pas dans Pessai sur la Mort de Gethe que « le plus important élément de ce que chaque homme accomplit, c’est sa vie »? Même au risque de se contredire, il continue à se servir de cette méthode, lorsqu'il aborde d’autres individualités héroïques. S'il s’agit d’une œuvre d'art construite sur l'expérience comme celle de Gœæthe, il est naturel d'employer des procédés aussi discursifs. Mais qu’il s'agisse d’un « message de linvisible », d’une inspiration divine comme chez un Mahomet ou un Luther, cette méthode a moins de sens. Ce qui est important ici, au point de vue fichtéen, ce n’est pas l’homme, le prophète, c’est la prophétie, le divin; dans une « Vie des Saints », il faut s’attacher moins aux interprétations biographiques qu'aux significations éternelles. Peu . importe cette contradiction. Elle s’explique par le développement même de l’idée du héros. La méthode historique. indispensable

Fe °£: INFLUENCE DE GOETHE AÉSRAAES

2 pour ou. l'hormme représentatif d’une époque, serait logiquement impuissante à expliquer le phénomène du Génie, à dé- * chiffrer le « message » du Héros, la « révélation de l’Éternité ».

: Mais Gœthe a donné à Carlyle le sens de la valeur humaine,

il lui a enseigné l’importance de la vie dans l’œuvre littéraire, et retenu malgré lui par cet admirable exemple d'humanité, «elui-ci s’occupe finalement moins de l'Éternité qu’il n’en avait __ lintention. L’homme l’intéresse ici autant, sinon plus, que Pie et voilà pourquoi sä critique reste nine et vivante.

Il n’est pas ui la eo ncos 'sbcialé de Carlyle qui ne soit enrichie du souvenir de Gœæthe, Le poète voyant n’est pas loin du héros-roi, du despote éclairé. Il peut entrer en conflit

avec lui, comme Carlyle l’écrivait dans son journal en 1831 (1). Mais pourquoi, au contraire, nel’aiderait-il pas ? L’aristocratie du

génie ne peut-elle collaborer avec l'aristocratie de la race et de la - terre, pour la direction du peuple ? A la cour du duc de Weimar, dit Carlyle dans Passé et Présent, il y avait « quatre héros spiri-

tuels, travaillant au service d’un noble praticien du pouvoir,

L Wieland, Herder, Schiller et surtout Gœæthe 5. Être un Gœthe à la cour d’un duc de Weimar, n’était-ce pas le rêve de Carlyle? - Mais ici encore il ne sort pas de lui-même; il est Écossais, presbytérien, homme de clan et d'autorité. Dans lactivité sociale de Gœthe,.il ne voit rien qui ne s ‘accorde avec ses propres conceptions du pouvoir pe et du despotisme éclairé. | |

Telle est l'influence générale de Gœthe sur Carlyle. Celui-ci la subit, au fond et malgré lui, peut-être toute sa vie. Il avoue cent fois. Rien d'étonnant à cela : Gœthe, c’est son idéal, c’est lui-même en perfection. IL voit réalisées en lui ses plus ardentes espérances. IL cherche à retrouver en lui ses idées les plus

+ chères, une métaphysique idéaliste, un christianisme large et fécond, un évangile moral de soumission et d'action; longtemps

il le contemple avec respect comme le type vivant du héros.

(4) Voir plus haut chapitre xt, LS

486 d GOETHE EN ANGLETERRE

Sans doute äl ne voit pas dans sa personnalité les aspects qui ne l’intéressent pas : le savant et l'artiste; sans doute l'influence de Gæœthe s’est toujours exercée sur lui à la faveur d’une inter- prétation tendancieuse, d’une déformation de sa pensée. « Toujours le même, toujours obstiné, dit Chesterton, Carlyle essaye de donner, à grands coups de marteau, une nouvelle forme à son idole plutôt que d’en choisir une autre. Il exagère de plus en plus les extravagances d’un style imagé, mais barbare et tout à fait dépourvu d’harmonie, pour louer un poète qui en réalité représentait le classicisme le plus calme et l'effort de l'esprit pour rétablir en lui l'équilibre hellénique. On croirait voir un hirsute habitant de la Scandinavie en train de décorer une statue grecque que le flot par hasard a jetée sur son rivage (1). » Carlyle mutila, barbouilla l’idole, très sérieusement, sans éclater de ce gros rire violent qu’on pouvait attendre de lui. Car il avait ce que Gœthe ne possédait pas : le sens de l'humour. Mais le prestige de la statue, même défigurée, resta si grand qu'il n’osa, à aucun moment, s’en moquer. Il était trop heureux d’avoir à célébrer un culte. Que lui importaient les défauts de l’idole, puisqu’elle lui avait permis d’édifier un temple près de la mer orageuse? Carlyle ne voulut pas voir les faiblesses et les ridicules de Gæthe : « Pour grand poète qu'il soit, continue Chesterton avec quelque exagération, Gœthe garde jusqu’au bout quelque chose de légèrement fat dans son air important, mi-sceptique, mi-sentimental, un lord Chambellan de politique pour « five o’clock », un vieux beau sérieux, un Germain de la Germanie. » Mais Gœthe et la métaphysique allemande bénéficient, a priori, d’une générale indulgence. Carlyle ici erut sur commande, parce qu’il s'agissait avant tout de croire. Et même quand sa croyance s’affaiblit, il se persuada qu’elle restait forte. Son appréciation de Gœthe ne fut ni complète ni impartiale. Mais pour lui, mais pour nous cela n’est pas essentiel. Il ne fit aucun effort pour comprendre l’épicurien, il fit tous ses efforts pour ne pas voir l’égoïste. Il demanda à Gœthe ce dont il avait besoin : l'intuition religieuse, des préceptes d’action

(4) The Victorian Age in literature, p. 32, 53.

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et les grandes images poétiques qui donnent aux certitudes abstraites un contour, une couleur, une vie. Fichte éclaira son esprit, Gœthe le peupla, sous la lumière nouvelle, de visions apaisantes. Il lui rendit la foi dans la valeur de la vie, il calma son cœur, affermit sa pensée ; bref, comme le dit Calvin Thomas,

il fit pour le jeune Écossais ce que le Juif Spinoza avait fait pour lui-même.

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