GOŒTRE ET L'OPINION ANGLAISE
lobligea à émigrer | vers Je. Sud, Fe “emporta des livres et dès
= qu’il lut un pèu de. Gœthe, son opinion sembla se modifier. I
trouva dans la For: eign Review des extraits d’ Eckermann et il. écrivit de Bordeaux à Carlyle, le 26 octobre 1836 : « La conver-
sation de Gœæthe m° a trotté dans la tête pendant toute cette quinzaine, et je me trouve plus disposé à apprécier les fleurs ‘ quipoussent (comme dans les Alpes) sur les bords de ses gla-
… ciers. Je lirai Poésie et Vérité et le Voyage en Lalie, lorsque je trouverai ces livres sur mon chemin. » Hélas! l’autobiographie de Gœthe ne parvint pas vite à le conquérir. Le 16novembre 4837, il écrit de Madère : « En vérité j'ai peur de lui. Je le goûte et je Vadmire tant, et je séns que je pourrai facilement être tenté de le suivre. ‘Et pourtant j'ai une vieille conviction profondément enracinée qu’il était le plus splendide des anachronismes, lui qui mena une vie complètement, bien plus intensément païenne, à une époque où c'est le devoir de l’homme d’êlre chrétien. » 4 Ironie des choses : cette interprétation, plus juste, à tout prendre, que celle de Carlyle, Jui est diamètralement opposée. Pour Carlyle, Gœ@the est un chrétien dans un âge d’incroyance; pour son plus cher disciple, il est un incroyant dans un âge … travaillé par/un nouveau christianisme. Sterling l'avoue à Car- lyle, il sent « que le ciel vers lequel Gœthe lève les yeux est - une voûte de glace », il a impression « d’un esprit profondément immoral et irréligieux, doué plus que personne de rares “qualités d'intelligence ».
L'année suivante, John Sterling fit Duroitee dans le Blackwoed’s Magazine sa nouvelle intitulée : ’Anneau d’onyx. Gœthe y figure sous le personnage d’un prétendu artiste, « boîte à
- horloge creuse et ornementée », dit Carlyle. Walsinglram est
un égoïste. Que les autres forgent des armes, pense-t-il, lui préfère mouler des statuettes, ciseler un camée, dans une chambre
ke claire aux fenêtres enguirlandées de pampres. Cet artiste
-qui découvre aux autres la beauté du monde, n’hésite pas à |
repousser dans l’ombre la femme dont il a épanoui l’âme : il
abandonne son amante Selina pour faire, lui aussi, son voyage
en Italie et il lui recommande de chercher une distraction dans la lithographie (1).
200 ie GOËTHE EN ANGLETERRE : à : PE TE
Sterling de Poésie et Vérité pour le Ban $: M: agazine M
en 4840, mais il Por encore à Gœthe de manquer de cœur, de n'être qu’un cerveau. Carlyle continua à batailler - et vainquit finalement sa résistance. Dans une lettre du 34 oc- tobre 1841, il fit de Gœthe un portrait qui semblait justi-
fier du même coup sa propre attitude : « L'amour de cet
homme, j'en suis sûr, gisait profondément caché en lui, comme le feu au centre de la terre. » Gœthe ne manquait pas de cœur,
il en maîtrisait les élans, Carlyle en avait aussi, mais l'avait A
soumis au silence, pour entendre la voix de sa mission. e Lorsque Sterling connut mieux Gœæthe, il lui ouvrit largement la porte du temple des héros : « Gœthe occupait, dit Car-. lyle, le trône du monde intellectuel de Sterling, avant que tout È fût fini. » En effet, dès 4842, dans un article de la Foreign Quarterly Review sur les Prosateurs allemands, Sterling considère le Faust comme l'expression la plus parfaite du génie germanique, . de ce génie dont la caractéristique est le sérieux, la dignité, la conscience de la valeur Hynute, | LES } Aa i
La mort de Gœthe ne provoqua pas le moindre émoi en
Angleterre. Les journaux étaient remplis de discussions pol= .…
tiques, le Reform Bill accaparait l'opinion. Les premiers détails sur la mort du poète vinrent de France. On traduisit l’article : écrit par Saint-Marc Girardin dans les Débats du 29 mars 4832. C’est seulement le 3 avril que le Morning Herald et le Morning Post publièrent des « Correspondances d'Allemagne ». Le 8 avril, The Examiner consacra à Gœthe une brève et sympathique étude. Mais les journaux conservateurs se montrèrent en général injustes. Leigh Hunt, qui est l’auteur d’une méprisante ceritique dans l’Atlas, fit plus tard amende honorable. Devenu le voisin de Carlyle à Chelsea, en 1834, il apprit à mieux connaître Gœthe. L'Athenœeum lui-même, qui avait publié, au cours des dernières années, de nombreuses petites notices sur Weimar, dues à Sarah Austin ou à ses amis, se crut obligé de battre en brèche les germanophiles et de défendre, contre eux,
GOBTHE ET L'OPINION. ANGLAISE LR 201
+ Ho ro ts À “ la morale. La plupart. de journaux se bornent
d’ailleurs à donner des détails biographiques : l'Anglais s’inté-
: esse avant tout à l’anecdote, à à l' épisode. Le Times raconte que
se Gæthe est mort dans son fauteuil, en appelant le printemps. Le
ve Morning Herald ajoute qu’il déplaçait sa main, lentement, sur :F°86s genoux, comme sil voulait écrire encore. H. C. Robinson
communique à ses amis une lettre de Knebel et ‘évoque le
grand vieillard travaillant jusqu'à la fin, retenant, au moment
RER expirer, un livre de Salvandi dans sa main défaillante. Sarah
; Austin. transmet à Carlyle” ‘une ee de ses derniers
moments.
Aux yeux de 2 pourtant, la mort de Gœthe des
soudain à sa vie un nouvel intérêt. Les conservateurs ne lui. pardonnent pas encore l’immoralité de ses écrits, les radicaux | — lui reprochent son aristocratique détachement, son indifférence
| politique, les uns et les autres attendent, pour confirmer leur
opinion, le. récit de sa vie. Sarah Austin va se mettre à les
‘renseigner.
Sarah Taylor de Norwich, devenue Es. Austin, publia en 1833 ses Caractéristiques de Gœthe: Macaulay Pappela, dans son essai sur Ranke, « une intermédiaire entre l'esprit de PAllemagne et celui de l'Angleterre », et Carlyle la décrivait ainsi à . sa femme le 31 août 1831 : « Elle est ravie jusqu’à l’extase par l'apocalypse allemande, et ainsi qu’elle le dit elle-même, verdeuischt. » Elle connaissait bien l'Allemagne et avait séjourné à - Bonn en 1827. Comme Carlyle, elle s'était adressée à H. C. Robinson pour avoir, sur Weimar et Gœthe, des renseignements personnels. Les matériaux d’ailleurs ne lui manquaient pas : elle possédait Poésie et Vérité; son ami, le prince Pückler, - Jui avait envoyé une brochure anonyme : Das Büchlein von Gœthe ; Ottilie lui ädressa le discours du chancelier de Muller : Gœthe dans son activité pratique et elle avait déjà Ves Notices de Soret et . les Souvenirs de Falk. Robinson aurait désiré qu’elle écrivit une véritable biographie. Cela-eût complété, d’une façon opportune, les essais critiques de Carlyle : l'Angleterre aurait eu ainsi, aussitôt après l'interprétation de l’œuvre, le récit de la vie. Mais elle préféra faire une compilation, traduire les différents
me
TT
EN
202 5 GOŒTHE EN ANGLETERRE di : a
mémoires en les commentant par des notes, conserver € «Pau
thenticité parfaite et.l'individualité de chaque partie ». Dans Pe
préface, ellé renvoie, pour les conclusions générales sur
l'homme et l’œuvre, « aux éérêts de son ami M. Carlyle », a si
elle explique la lente pénétration de Gœthe en Angleterre. Il
était, dit-elle, un génie universel, « il devenait ce qu’il décri- .
vait », il n’était pas, comme l'écrivain britannique, « attaché à
une classe ou à un parti ». Dire qu’il fut indifférent aux progrès.
de la nature humaine, c’est là une erreur manifeste, mais à
ceux qui lui demandaient de descendre dans ie politique, Ê il aurait pu répondre : | RES, à
: Mortale est quod quæris opus; mühi ana perennis queritur.
Il se contentait d’ennoblir la nature humaine, sans vouloir:
en changer brusquement les destins. Il était avant tout un:
artiste, il considérait l’art, non pas comme un dispensateur des . joies de l’imagination ou comme un masque doré cachant de
fastidieuses doctrines, mais comme une double révélation du beau et du bien, « morale en elle-même et peus elle-même » pleine d’idéalisme et d'humanité.
Sarah Austin n’épargna pas sa peine : ses Car actéristiques de
Gœthe (ce titre lui fut suggéré par Robinson) sont encadrées par:
des extraits des Tag und Jahreshefte et par de nombreuses traductions des Poësies lyriques. A. Hayward lui donna la primeur d’une scène de son Faust en prose, et Robinson écrivit pour elle certains de ses Souvenirs de Weimar. Le livre contient peu
de critique personnelle, mais cette critique est perspicace. SE
juste.
Carlyle a rentré ses récoltes, il a moissonné jelousement ses. épis et s’est retiré dans sa grange, et là, il continue à s’agiter, à gesticuler, parmi le bon blé et la paille sèche, jusqu’au
moment où il se précipitera dans la rue et donnera du froment.
au peuple. Pour le moment, il regarde la plaine où glanent derrière lui de nouveaux venus et il les méprise un peu. En 4834, lorsque paraissent à la fois quatre traductions du Faust, il écrit à Eckermann : « En vérité, le feu est allumé, et nous avons assez de fumée, plus qu’assez... Il y à même çà et là une petite flamme comme dans les Caractéristiques de Gæthe de Mrs Austin. »