‹ Goethe en AngleterreChapitre 58 sur 93 · WILHELM MEISTER » | RARE · texte numérisé non relu

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son mari, à | peine. arrivé. Dès lors le roman s’écarte du modèle ;

après une scène d'abandon, Émilie, trahie par uné amie, du .

Aisée par Mandeville, meurt d’une embolie, tandis que Falkland - “va; se faire tuer.en Espagne, en combattant: contre les Français. Les caractères ressemblent à ceux de Werther. Toutefois

Mandeville est plus grossier qu’Albert, Émilie est plus sensuelle

-que Charlotte, Falkland est, comme Werther, hostile à la société, épris de Phumanité, ‘incapable d’une activité régulière, enclin à-la tristesse, mais il est plus violent, plus dur que lui, il a pris aux héros de Byron leur volonté et leur amertume. Certains thèmes sont tout à fait werthériens : Falkland et Émilie 8 "entretiennent de l’immortalité devant le soleil couchant, dans

yMé soir mélancolique où l'étoile apparait « « comme la Res

“ uné vie au delà du tombeau ». é

Bulwer, guéri du mal du siècle, lut Falkland « avec les sentiments qui animaient Gœthe en relisant Werther ». Il nous le dit lui-même dans la préface qu’il écrivit pour Pelham en 1835 : « J'avais débarrassé mon cœur de ce qu’ ‘il avait en lui de péril-

leux. J'avais confessé mes péchés et je suis absous. » Il ne réédita pas son premier roman : létape était one eh il -considérait l’œuvre comme dangereuse.

: Wilhelm Meister accéléra la guérison. Dès 1826, Bulwer son- … ,geait à lui consacrer un article. Son journal, The New Monthly ; Magazine, atteste plus d’une fois l'importance qu’il lui accordait.

Au cours de ses Conversations avec un étudiant ambitieux (1830),

il avoue que Wilhelm Meister « eut une influence très marquée

sur son esprit ». Plus tard, en avril 1832, il écrit : « C’est comme un calme fleuve qui charrie de l'or, le fleuve passe, mais Por reste pour nous dire les pays qu’il à traversés... il est pour la. connaissance de la pensée ce que Gt Blas est pour la connais-

sance du monde. » La même année, en juillet, il rapproche Contrarini Fleming et Wilhelm Meister, romans « métaphysique » où se fondent harmonieusement lallézorié et la réalité. Cette … idée du roman métaphysique, exprimée encore en 1833, hante l'esprit de Bulwer. Il veut une œuvre qui soit, selon les paroles de Carlyle, une synthèse du réel et de l’idéal, de la vie et de la pensée, Conçue sur "le modèle de Wilhelm Meister:

208 nee GOŒTHE EN ANGLETERRE - RTS pour : Pelham (1828) est un roman. A à Le héros. est D un dandy qui ressemble curieusement au jeune Bulwer, après. Er

sa sortie de Cambridge. Sa vie, c’est d’abord celle du séjour à Paris, frivole, brillante, partagée entre l’art, les femmes et le

jeu, puis celle des débuts littéraires à Londres. Mais il n’y à

pas seulement, dans le roman, un récit “plus ou moins vécu, il y à une interprétation philosophique ; il y a une ex périence ÉL'1S

une méditation sur l’expérience. La préface de 1835 est carac-

téristique : l’auteur a voulu «illustrer la rédemption d’un carac- : tère ». Son idée, c’est l’ éducation d’un homme par la vie, l’ap- AS prentissage de la sagesse. Son héros cesse un jour d’être un égoïste, un dilettante. Il se donne tout entier à la cause de son ami Glanville, accusé d’un meurtre; il met toute son activité à

retrouver les vrais coupables, il n’a de repos qu’il n’ait fait libérer l’innocént. Il apprend enfin à agir, non plus selon ses instincts, mais selon des principes moraux, et il espère, en fondant un foyer, « être utile à ses amis et à l'humanité ». Pelham et Glanville reflètent les deux aspects du jeune Bulwer, encore hésitant entre le byronisme et la joie de vivre : il est sur le point d'abandonner Childe-Harold et Werther et de suivre Wilhelm Meister. |

La composition du roman rappelle aussi le plan de Gæœthe.

Bulwer promène Pelham à travers toutes les classes de la société, il le heurte à tous les types d'humanité. L’irréductible épicurien, l’homme politique, le mondain, lescroc et le franc .

scélérat, tout ce monde l’entoure et l’accoste, l'intéresse et

même le retient, jusqu'au moment où la silhouette mélodra-

matique de}'Glanville apparaît et l’entraïne vers un mystère sanglant. Comme presque dans tous les romans suivants,

Bulwer a adopté la technique de Wilhelm Meister : Vaction est |

lâche, retardéef par les discussions littéraires ou sociales et la description des expériences. À

L’intention philosophique de Pelham passa inaperçue. Le roman eut un gros succès, mais le public y vit surtout un G#/ Blas du grand monde, une peinture de la vie élégante. Ceci n’empêcha pas Bulwer de revenir à son idée du roman métaphysique. Idée d’ailleurs imparfaite, obscure, qui trouvera seu-

nm e WILHBEN MEISTER » | Le 209

ÿ énbbé . ui son expression théorique, mais dote il ds : déjà confusément l'application. Dans son Déshérité (4829), i .… s'efforce de créer, dit son fils, « le roman métaphysique dont : voit dans Wilhelm Meister un exemple réussi ». — Son dessein est; d’après la préface, de « personnifier certaines dispositions de l'âme qui ont une influence sur la conduite ». C’est ainsi que Talbot représente la vanité, Warner l’ambition, Crawford la sensualité et Végoïsme, personnages contrastés comme Jarno, Vabbé, Lothario, mais infiniment moins riches. Ce que Bulwer appelle improprement le roman métaphysique, c’est le roman : psychologique. Il ne s’agit pas d'y exposer une conception de l'univers, mais d’y présenter une analyse de l’homme. La pratique de la vie et la morale y occupent plus de place que l’interprétation du monde et la religion. Mais cette psychologie du Déshérité est sans vie. Les caractères ont bien une portée géné- rale, mais ils n’ont pas de vérité es ils sont entière- ment construits, arrêtés, immobiles. Bulwer n’a pas compris la valeur de Wilhelm Meister. Elle n’est pas dans lexpression ou l'opposition des idées, elle st dans la vie révélatrice. Le Déshé- rité.est ün roman allégorique et abstrait, Wi/helm Meister est un roman symbolique et vivant.

Dans Paul Clifford (1830), l'observation ah réel vient étoffer pe l’'armature idéologique. Ce roman social marque aussi une nouvelle étape dans l’évolution de l’auteur. Sans doute la prédication utilitaire de Bulwer n’est guère, selon le mot de M. Cazamian, qu’une fantaisie intellectuelle; sans doute « il défend, le sourire aux lèvres, la vie des misérables que la loi détruit et -corrompt », mais il s'intéresse cependant à la vie contempo- raine et aux problèmes qu’elle soulève. Il abandonne le werthérisme de Falkland, le dandysme de Pelham, le byronisme du Désherité, et il se rapproche de cet idéal de sagesse active qui est au terme de Wilhelm Meister. Carlyle avait vigoureusement dessiné la courbe suivie par Gœthe, de Werther à Wilhelm Meister; et le jeune romancier semble presque s’être fixé une évolution identique. Dâns sa dédicace de Paul Clifford à l'éditeur Cockburn, il exprime nettement la pensée de Gœthe : « L’expérience est le seul placement qui nous rapporte toujours dix fois

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ce qu’il cadtes et nous ne pouvons trouver de guides plus sûrs?

à travers les labyrinthes de la vie qu’il nous faut traverser pes

dont ii nous faut revenir, que les erreurs, les préjugés, les regrets laissés derrière nous, à intervalles, sur notre chemin. »

Avec Godolphin (1833), Bulwer reprend l’idée du roman méta-

-physique. L’actrice Fanny Millinger, une seconde Philine, SE:

réclame « un Gi Blas métaphysique..., un roman d'idées autant à:

que d'incidents ». Cette conception littéraire est d'autant plus.

réalisable que les idées morales de Bulwer se sont maintenant précisées. Dans son. essai Sur la satiété, il emploie l'image fon-

damentale de Wilhelm Meister : « L° expérience n’est pas acquise

-par le spectateur de là vie, mais par l'acteur. » IS ’agit d’appliquer cette Loi à Godolphin.

Ce héros nouveau n’est plus le irngique personnage byro-

nien, il n'a rien de commun avec le Glanville de Pelham,

VPAlgernon Mordaunt du Déshérité; c’est un poète à à l’imagina-

tion rêveuse, un esprit « d’origine germanique ». Sénsualiste

indolent, il est, comme Gœthe, spectateur du monde, amoureux de l'Antiquité et de l'Italie, amateur d’art et de théâtre. IL

a, dit Bulwer, le tempérament d'Hamlet d’après l'analyse de

Gœthe, et il quitte à chaque instant la réalité solide pour se réfugier dans ses « créations aériennes ». Mais cet homme

plein d’hésitations est pourtant capable d’une décision : à trente-six ans, il change sa vie. Il sent un impérieux besoin

d’activité. Au lieu de s’isoler du monde, il veut collaborer avec

lui : « J’ai rêvé et je suis éveillé. » Sous l'influence de sa femme Constance, il descend dans l'arène politique, devient membre du Parlement, réconcilie la poésie et la vérité, l’idéal et le réel. Toutefois, eût-il persisté dans cette rude voie? Bulwer amène accidentellement la mort de Godolphin. C’est la solution la plus

sûre. Son héros s’est élevé jusqu’à la sphère.de l’action : peut-

être n'est-il pas encore capable d’y rester.

Ernest Maltravers (1837) et Alice ou les mystères de la vie (1838)

sont, de tous les romans-de Bulwer, ceux qui accusent le plus nettement l'influence de Gœthe. Dans sa préface de 1840, l’auteur avoue : « En ce qui concerne l’idée première (ce que

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i ’oserai appeler, avec humilité, le dessein philosophique), celle à d’une éducation morale ou d’un apprentissage, il est facile de voir que je la dois au Wilhelm Meister de Gœthe. » Son intention aété, dit-il, de représenter « la vie telle qu’elle est », mais il se rappelle les paroles de Carlyle, il sait que } tes ‘dépeinte . par Gœthe est à la fois légère et profonde, naturelle et symboee lique : : « Par vie telle qu’elle est, je n’entends pas Seulement la

vie vulgaire et extérieure, mais la vie dans son caractère plus

visible et plus matériel. » Il west donc plus question d’opposer je: eu récit historique de Walter Scott ce que Bulwer appelait « la fiction métaphysique », le roman allégorique et glacé qu'il avait . cru trouver chez Gœthe et réaliser à son tour dans Ze Déshérite.

Ila mieux saisi Wilhelm Meister : il a vu, grâce à Carlyle dont

la pensée le travaille, tout ce qu’il y a de vie et de réalité au

fond de cette œuvre.

Ernest Maltravers est un poète, un génie, non pas un Childe-

Harold qui erre le long « des torrents solitaires et des collines pastorales », mais une nature ardente, lancée à la recherche de - Tidéal. Il apprend tout seul l'allemand, et sa mobile imagination s ’attarde un moment dans la compagnie de Werther et des Brigands. Lorsqu'il revient de Gættingue, il connaît Kant aussi bien que Coleridge, et comme Gc&the, il étudie la botanique. Il aime la science et la liberté, la métaphysique et la poésie. Il - faut orienter ses aspirations, discipliner son talent, faire de lui

un homme.

__ À peine débarqué en Angleterre, à à son retour d'Allemagne, il tombe dans un guet-apens, et il est sauvé par la fille même de son dangereux hôte, le bandit Darvil. Cette étrange enfant, Alice, est une sœur de Mignon. Son père la maltraite : elle l’abandonne et s’attache à l’étudiant. Il la protège, elle le sert. - 1 fait le rêve de éduquer, et il lui apprend à lire. Elle se glisse, la nuit, jusqu’à sa porte, pour écouter ses lieds, et elle l’émerveille un matin par son chant. L’amour s’insinue en eux, il les pousse dans les bras l’un de l’autre. Rapprochés, tels Marianne et Wilhelm Meister, par la complicité de l’art, tous deux vivent heureux, sans remords, jusqu’au jour où Darvil, profitant d’une absence de Maltravers, vient piller leur cottage et reprend Alice,

l’entraîne avec lui sur les grands chemins. Maltravers est alors, & comme Wilhelm, séparé de sa maîtresse : il ne connait pas son ? enfant. Le premier désespoir l’abat, mais ses amis sont là qui ie veillent sur lui. L’un d'eux l’'emmène en Italie. Il est alors pris par les choses, le voyage, le monde, la vie. Son « apprentis- : sage » commence. Les femmes lui donnent l’aisance, la finesse, la culture. Ses amis lui apportent le bon conseil, l'appui de leur xpérience. Il doit traverser « des émotions violentes et des

luttes passionnées » afin d’ être « le Wilhelm Meister de la vie

réelle ». Pour Bulwer, le héros de Gœthe fait surtout lappren- 7e tissage de l’art; Maltravers, celui de la vie : dés écrivain, ne sera homme politique. EURE

Au cours de ses voyages, ‘il semble prendre goût à Fun brillante et artificielle, au monde. Que lui apprennent les fêtes … de l'ambassade de Naples ou les promenades en bateau sur le lac de Côme? Peu et beaucoup, rien que la vie. Valérie de Ventadour lui révèle une âme noble, De Montaigne un sage esprit. ; Il se débarrasse de sa sentimentalité, et si ses aventures lui enlèvent un peu de pureté, elles n’amoindrissent en rien ses aspirations. La littérature Iui paraît une vocation sérieuse : il travaille, et sans être dupe des coteries mondaines, des succès préparés, il n’attend que du grand public le suffrage et l’encouragement. La politique le trempe : il devient l’homme du jour, mais il ne se laisse pas griser par la réputation, il prend seulement plus contact avec le réel. La vie afflue vers lui, avec ses difficultés, ses douleurs. Il doit débrouiller l'intrigue qu'a ourdie contre lui son ancien ami Ferrers, il voit mourir sa fiancée Lady Florence Lascelles. Il est devenu plus grave, mais il est encore loin du but. Son activité a tué son dilettantisme, tempéré son exaltation, mais elle est restée orgueilleuse et égoïste. S'il est entré dans la politique, c’est sans doute pour employer son talent, c’est aussi pour satisfaire son ambition. Il lui faudra terminer son apprentissage, s'élever jusqu’à l'humilité, à la foi. |

Bulwer écrit dans la préface d’Alice en 1838 : « Le bérüs den ce roman (Ernest Maliravers) est loin d’être parfait, et si ses principaux défauts avaient été corrigés au cours des volumes

« WILHELM MEISTER : ne De À 213

précédents, on eût iéaioné la suite au lecteur. C’est parce que ses erreurs dans l’action et dans la pensée ne furent pas encore

compensées ou redressées, c’est parce que ses opinions furent souvent morbides et déraisonnables, c’est parce que ses sentiments furent plus nobles que ses actes et son orgueil trop 8 grand ‘pour ses vertus, que ces volumes furent nécessaires à l’achè- vement de ses épreuves et à l'exécution de mon dessein. » Alice enseigne à Maltravers « les mystères de la vie ». La mort de Florence Lascelles l’a jeté dans un dur scepticisme. Il vit seul sur sa terre de Burleigh. Mais là il rencontre une jeune fille dont la beauté et l'innocence le calment et l’émeuvent à à la fois.

Scènes idylliques qui rappellent. celles de Walheim! Evelyn lui

apparait, comme Charlotte à Werther, dans un mutin “cercle :

d'enfants. Elle se mèle à leur jeux. Entraïné lui aussi, il s’abandonne à cette gaieté, s’assied sur le gazon, joue et gagne, en guise de prix, le ruban d’Evelyn qu’il ne veut plus lui rendre. (Encore un souvenir de Werther !) Mais l'épreuve arrive, Evelyn est fiancée. Maltravers a appris à être stoïque. La vie lui a dit la nécessité du courage, il ne se tue pas comme Werther, il ne va pas chercher la mort sur un champ de bataille comme Falkland, il à lu Carlyle et sait tout ce qui sépare Werther de Wilhelm Meister. Sa consolation, il la cherche dans Pactivité. Pourquoi ne s’occuperait-il pas de ses terres délaissées, de ses

fermiers? Il veut améliorer l’état des paysans. IL sort de lui-

même. Le vent sain, vivifiant, de la réalité, disperse les nuages de sa tristesse. Son activité lui semble bientôt restreinte : il se remet à voyager et il retourne à Paris. Là il discute avec De Montaigne sur la vie littéraire et politique de la France, il critique le romantisme. Heureusement, ce qui est dangereux dans un ouvrage de génie se neutralise souvent en quelques annéés.

Nous pouvons maintenant lire Werther, « sans craindre de nous

suicider tout bottés » ! Maltravers applique son intelligence à la vie. De Montaigne lui dit avec raison : « Vous traversez un état de transition, vous avez pour toujours laissé derrière vous l'idéal, et toute chargée d'expérience, votre barque fait voile vers le monde pratique. Quand vous aurez touché le port, vous aurez atteint le complet épanouissement de vos forces. » Par-

cn

sk lee te GOTHE EN ANGLETERRE

tout, sous la trame du récit, carie la pensée de Gœthe. Ds Re. . même entretien revient une comparaison inspirée de Wilhelm

Meister : « Je ne suis qu un spectateur », dit Maltravers, et Dé Montaigne lui répond : « Oui, mais vous voulez aller derrière la scène. Et celui qui devient familier avec le foyer désire vivement être un acteur. » Pourtant à cette « rentrée », ily aencore. ÿ

des obstacles. La doctrine pessimiste de Mae Jui fournit des objections. Difficultés toutes théoriques dont vient à bout De Montaigne : « Chaque situation a ses devoirs; chaque homme Fe

doit juger lui- même ce pour quoi il est fait. Il suffit qu’il veuille = être actif et travaille à être utile, qu’il reconnaisse le précepte:

« ne jamais se fatiguer de bien faire... » Maltravers est délivré

de ses erreurs : il est encore prisonnier de ses faiblesses. Son

intelligence s’est éclaircie : sa volonté n’est pas purifiée. Sauvé de son scepticisme, il est malade de son orgueil. Il a besoin d’une leçon qui l’humilie. Il apprend soudain qu’Alice est la mère d'Evelyn. Cette révélation, inexacte d'ailleurs (Alice n’est que sa belle-mère), rappelle une situation de Wilhelm Meister. Lothario ne s’éloigne-t-il pas un moment de Thérèse, parce : qu’il la croit sa propre fille? Maltravers est terrassé par la honte et la douleur : il s’enfuit en Suisse : « Précipité sirude- …

ment du piédestal complaisant du haut duquel il avait si long- sé

temps contemplé les hommes en disant : « Je suis plus sage et

« meilleur que vous », il devint trop sensible à ses propres infirmités, et ce désir la vertu, qu’il avait toujours entretenu profondément, se fit entendre, plus distinctement et plus haut, dans les ruines et le silence de son orgueil. » Soumission, c’est là le mot sacré qui ouvre les mystères de la vie. Il s'incline devant la Providence qui l’éprouve, et en même temps que la foi, il retrouve son premier amour. La vie d’abnégation, de courage, qui fut celle d'Alice, lui montre où est le devoir : « Ici, lui dit-il, jai trouvé une vertu qui, issue à la fois de Dieu et de la nature, à été plus sage que toute ma fausse philosophie et. plus ferme que tout mon orgueil. » Il rentre dans la vie politique, il se lance dans l'activité, avec moins d’enthousiasme, : mais avec « une énergie plus pratique et plus constante ». Voici qu'il a enfin maîtrisé son mépris pour les hommes et

« WILHELM MEISTER Sr 215

“eitues la tyrannie de la chimère. Ses sentiments sont moins sublimes, mais bi ‘importe, pates ses actes sont meilleurs!

Fe pensée he donne un intérêt réel à ces romans

d’une action languissante et d’un style médiocre. L'influence de

5e Gœthe sur Bulwer a un double caractère : Wilhelm Meister sug-

__ gère au jeune écrivain l'idée du roman phiüosophique et le

__ thème de lapprentissage humain : il lui fournit à la fois une forme et un sujet. Ce sujet, Bulwer s’en empare avidement, il

prend plaisir à le traiter. N'est-ce pas un peu sa propre histoire?

Comme Gœthe s’est acheminé de Werther à Wilhelm Meister, il

a parcouru.la route qui va de Falkland à Ernest Maltravers.

Fe Entre ces deux romans, dix années se sont écoulées. Le parle- | mentaire | libéral a oublié le dandy. La vie ne l’a pas épargné, il a connu la souffrance et la faute, son foyer est ruiné. Mais les

; années qui précèdent Ernest Maltravers le calment et lui font du

bien. Plus clémentes, elles apaisent son système nerveux, ébranlé par les dissensions domestiques. Les Derniers Jours de Pompéi consacrent sa réputation littéraire, le titré de baronet

vient récompenser son activité politique. Période de trêve et de

gloire, sinon de bonheur, qui prépare la conclusion d'Alice.

* %k + < = Disraeli subit, moins que Bulwer, l'influence allemande. Son père était un philosophe radical épris surtout de l'antiquité et de la littérature française. Dans sa bibliothèque, le jeune auto-

didacte lut plutôt Voltaire que Gæthe, et ce n’est guère qu’en 1824, au cours d’un voyage dans les pays rhénans, qu'il apprit

à connaître l'Allemagne.

Pourtant la traduction de Wilhelm Mister par Carlyle ne pou--

vait passer inaperçue dans le milieu d’Isaac Disraeli. N'y par-

lait-on pas régulièrement, autour d’une table hospitalière, des : - publications récentes? Comme l'indique son journal en 1822,

son père l’emmenait aussi aux diners de l’éditeur John Murray; il y rencontrait des écrivains tels que Thomas Moore et il y entendait faire « la revue des livres ». Les convives, qui s’inté-

| ressaient si vivement à De Quincey et à ses Confessions d’un : fumeur d'opium, ne passèrent pas sous silence ses rudes attaques contre Wilhelm Meister. Disraeli dut lire la version de Carlyle et il s’en souvint dans son premier roman, Vivian Grey (1827). ; Comme Pelham, comme Wuhelm Meister, c’est le récit d' un ne et cet. apprentissage est celui de la vie par

l’expérience. Roman autobiographique, lui aussi, Vivian Grey

raconte les premières batailles de Disraeli contre la fortune. Le:

voyage de Vivian dans le. pays de Galles, son intervention F ‘

auprès de Cleveland, n est que sa mission en Écosse, sa visite à Lockhart et à Walter Scott. La catastrophe qui survient alors est la faillite de son journal : The Representative. Le séjour de

son héros en Allemagne se réduit, au fond, aux vacances de

4824 à Heidelberg et à Mannheim. Les allusions à Gœthe que l’on trouve dispersées dans le cours du récit reflètent l'opinion du milieu et du temps. Au château du marquis de Carabas, les gravures de Retzsch se trouvent sur la table du salon, et Vivian s’entretient avec miss Manvers d’un diable gentleman qui res-

semble beaucoup à Méphisto : il lui parle de « l’éloquence » de Gœthe et des « solitudes » du Hartz. Son amie, Mrs Félix Lorraine, une Allemande hystérique et dangereuse, lit sans conviction la trop simple aventure d’Hermann et Dorothée, etil mentionne une critique de Gœthe dans la gazette littéraire de Weimar. Le nom du poète n’éveille d’ailleurs, dans la société de Château- Désir, que les souvenirs de Werther. Les autres œuvres ne sont. pas encore très connues; seul Cleveland — ét ceci n’a rien d'étonnant s’il représente plus ou moins Lockhart — cite un passage de Gætz de Berlichingen. Forcé de s ’exiler après < son duel, Vivian Grey ne semble pas avoir complété en Allemagne sa culture germanique. Il s'arrête huit jours à Francfort sans songér : à Gœthe et rien ne nous permet d'identifier la cour de Reisenburg avec celle de Weimar. Sans doute le grand-duc est ami des arts, sans doute son épouse Mme Caroline s’adonne, telle la duchesse Amélie, à la littérature, et elle attire aux fêtes du château des poètes, des historiens et même un philosophe disciple de Fichte; sans doute le mystérieux ministre Beckendorf est, ainsi que Gœthe, botaniste et amateur de gravures,

v | mais tous ces dci lnités.et combattus par d’autres, ne sont

FOR re : DAC « WILHELN MÉISTER®» Ron

pas assez caractéristiques. Ils s’appliquent plus où moins à toute petite cour allemande, ils sont inventés d’après plusieurs modèles, et il est tout naturel de songer d’abord à Darmstadt

où Disraeli s ’arrêta et, comme Vivian Grey, vit jouer Othello- en.

. du grand-duc de Hesse. “

L'idée fondamentale de Vévian Grey se rattache plus sûrement à celle de Wilhelm Mister: I s’agit peut-être moins ici de vivre que d'arriver, mais dans ce roman de l’ambition, il y a aussi le

roman de l'expérience : : « Expérience, expérience, mystérieux

esprit, dont tous sentent les effets, dont personne ne définit la

nature. Nous entendons parler de toi dans la chambre d'enfants,

dans le monde, dans les livres, mais qui t’a reconnu avant

d’avoir été ton esclave, qui t'a découvert avant d’avoir baisé

ta chaîne? » Il ne suffit pas d’être spectateur ; l'idée de Wilhelm . Meister revient ici sans cesse : « C’est seulement quand nous avons agi nous-mêmes et que nous avons vu agir les autres, c’est seulement quand nous avons peiné sous le poids de nos - passions et que nous avons vu peiner les autres... c’est seulement alors que nous gagnons l’expérience. » Vivian Grey

. ajoute ce que Wilhelm Meister n’eût jamais affirmé : « Expé-

rience, tu es nécessaire à notre bonheur et tu le ruines. Tu es

; le salut et la destruction de toutes choses, notre meilleure amie

et notre ennemie la plus amère, car tu nous enseignes la vérité, et la vérité, c'est le désespoir. » Mais la pensée profonde de Disraeli ne s’exprime pas dans cette méditation pessimiste. C'est plutôt Beckendorff qui représente ses doctrines favorites. Il

prêche l’effort, car son effort à été couronné de succès. Il est

un Vivian Grey qui aurait triomphé de la vie. Pour lui, l’expérience est une lutte, mais aussi une victoire. Il reprend presque les termes de Gœthe dans Wilhelm Meister : « Fortune, Destin, * Chance, Providence particulière et spéciale, vains mots! Rejetez-les tous. Le destin d’un homme est son propre caractère. »

Outre cette idée de l’expérience — qui s'accorde si naturelle-

ment avec les convictions de Disraeli — Wilhelm Meister fournit encore à Vivian Grey un thème littéraire. Les chœurs organisés par l’abbé aux funérailles de Mignon ont inspiré sans aucun

918 | GOŒTHE EN ANGLETERRE

les chœurs dirigés par un autre abbé au mariage d’Eugène 72

de Kônigstein. Vers la fin des deux romans, le récit s’inter-

rompt, l’action succède à la description : les formes alternées : du théâtre se substituent à la narration continue : « Enfants, &

disent les chœurs de Wilhelm Meister, retournez dans. la vie... -

fuyez la nuit. Le jour, la joie, la durée sont la destinée des

vivants. — Debout, répondent les enfants, nous retournons dans la vie. Que le j jour nous donne le travail et la j joie, jusqu’à

ce que le soir nous apporte le repos et que nous rafraîchisse 1e

sommeil nocturne. — Enfants, hâtez-vous, courez vers la vie. Que dans le pur vêtement de la beauté, l’amour vous accueille

avec son céleste regard et la couronne de limmortalité. » Dans

la fête villageoise de Vivian Grey, les thèmes du jour et de la vie, ici rapides et mêlés, sont élargis et dédoublés. Les motifs de l'aube, de midi et du soir précèdent les motifs de la jeunesse, de l’âge mûr et de la vieillesse : « Les heures fuient, c'est le matin, les années glissent, c’est la jeunesse. » Le chœur des houros se développe parallèlement au chœur des âges. Jeunes filles et jeunes gens célèbrent tour à tour le triple rythme du jour et de la vie : « Les heures fuient, c’est le soir. La douce étoile éclaire pour lui le chemin de sa maison. » Les lignes mélodiques sont différentes, la composition est la même. Le chant funèbre de Mignon inspire des variations nouvelles, légères et gracieuses, sur l’éternel thème mineur du fees qui s'écoule et de la vie qui passe.

La publication de Vivian Grey et celle de Pelham Sn du leurs deux auteurs. Disraeli et Bulwer eurent, au début de leur carrière, des relations suivies et ce sont ours discussions que Bulwer résuma dans son étude: l'Angleterre et les Anglais (1833). À cette époque, celui-ci étudiait Wilhelm Meister, et il dut en parler à son ami. L'exemple de Gœthe restait devant leurs yeux, son approbation élait pour eux un encouragement, et Disraeli apprit « avec plaisir », en 1831, que « le vieillard luimême et Mme Gœthe, sa belle-fille, étaient parmi les plus ardents admirateurs de Vivian Grey ».

Quelques mois après la mort de Gœthe parut Contarini Fleming (1832). L’auteur l'avait d’abord intitulé : le Roman psycho

” WILHELM MEISTER RÉ E T r

5 nue il “donnait à à ce terme à à peu prés le sens que à > attachait à sa dénomination du roman métaphysique. C'était, ‘comme Wilhelm Meister et Vivian Grey, une œuvre à la fois personnelle et symbolique, vécue et révélatrice. Cétait, en partie, Vhistoire de Disraeli; ‘en à partie, la destinée ne due poète. | __ Disraeli nous dit dans son TL. ce qu vil Y a dautbblogra- Me phique dans Contarini Fleming : « La poésie est la soupape de sûreté de mes passions... Dans Vivian Grey, j'ai dépeint mon ambition active et réelle, dans A/roy mon ambition idéale. Le + Roman psychologique est le développement de mon caractère pos tique. Cette trilogie est la secrète histoire de ma sensibilité.

“Mais la préface de 1833 insiste uniquement sur la valeur géné-

rale de l’œuvre : « Le sujet principal est le développement du. caractère poétique. » À ceux qui lui reprocheront d’avoir inter- calé, dans Contarini Fleming, ses propres voyages, Disraeli répond ici d'avance : « La vérité est qu’une existence errante est une étape nécessaire dans la carrière du héros... Sans ces: voyages, je conçois que l’ouvrage eût été imparfait. » Ils appar-

tiennent, comme ceux de Wilhelm Meister, à r éducation même

du poète. à, . Milman déclara l'ouvrage « très allemand ». han Heine en fit un éloge enthousiaste : « Le sujet est le plus intéressant, & sinon le plus noble, qu’ on puisse imaginer, le devenir d’un __ poète »; Bulwer écrivit dans le New Monthly Magazine : « Contarini 1. est une péinture (delineation) d’idées abstraites, dans laquelle, comme dans Wilhelm Meister, auteur est souvent allégorique et réel à la fois. Chaque caractère personnifie cer- . taines dispositions d'esprit; mais dans ce travail l’auteur s’oublie de temps en temps et ne s’occupe plus que du monde extérieur, de ce monde qu’il avait d’abord peint comme un manteau pour revêtir les créations métaphysiques. Je le compare sur ce point à Wilhelm Meister. Et je suis tout à fait sûr. que, si Walhelm Meister n’avait pas. été écrit, Contarini Fleming : ne serait jamais entré dans le monde idéal. Pourtant, malgré tout cela, il n’y a pas imitation, ni dans l’histoire, ni dans le caractère, encore moins dans le style. La douceur calme de

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