‹ Goethe en AngleterreChapitre 64 sur 93 · FRE · texte numérisé non relu

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: AUTOUR Du & FAUST » : - 24

Le fionréta lits He ‘du Lot est partiale, entachée de puritanisme. L'interprétation artistique : n'existe pas encore. Pour la première fois, en 1840, un critique s’est avisé que Faust

est une œuvre d’art, et non une œuvre de prédication. Ceci

nous écarte déjà de Carlyle. G. H. Lewes ira plus loin, trop

loin même. Il s’attachera. exclusivement à l'artiste qui est en Gœthe et qui, a écrit le premier Faust : « Les artistes, dira-t-il, ont en vue tout autre chose que le développement d’une idée. » IL négligera Fa valeur philosophique de l’œuvre, et comme Hay- -

: . ward, mais pour des raisons différentes, il dédaignera le Se Fi . Faust, «le drame allégorique ».

Si la critique, en écartant presque unanimement le Second

Faust, ne montre pas une grande pénétration, le public se

met à lire le premier. Sans doute il ne s’agit pas d’une vogue, d’une popularité : comme le dit le Fraser’s Magazine en 1831, John Bull à oublié son vieil ami Werther et il ne ferait pas

‘un mouvement si toutes les traductions de Faust étaient

brûlées devant lui. Mais ces traductions commencent à avoir du succès, celle de Hayward atteint en 1847 une quatrième édition, celles de Talbot, de Birch, et de Filmore en épuisent une deuxième. Les gravures de RobEeA sont encore Dove

ÊR ARS en 1843.

- Faust prend timidement et tardivement possession du théâtre.

La scène de Haymarket. présente en 1833 un Fuust, ballet de

M. Deshayes; en 1841, Leman Rede fait jouer à Londres, au Théâtre-Royal, son drame en trois actes : Le Diable et le docteur

Faustus ; H. P. Grattan donne, Fannée suivante, à Sadler Wells,

une pièce romantique qui n’a qu’un rapport très lointain avec la tragédie allemande : Faust ou le Démon de Drachenfels. Tandis que là rampe pärisienne était, dès 1830, encombrée d’adaptations aux machineries fantastiques, la scène anglaise n’accueillit

que vingt ans plus tard le drame de Gœthe. Encore faudra-t-il,

pour que Faust attire le public au théâtre, qu’il lui soit présenté par les Français, Michel Carré et Gounod!

Une piter en six actes, au théâtre Saint-James (1832), ne

239 free GORTHE EN ANGLETERRE STAR se SE semble pas avoir eu un Prend succès. Au contraire, la pièce de. Michel Carré : Faust et Mar querite, montée au Princess Theatre

en 1854, eut rapidement une vogue brillante; Charles Kean sou- D

tint admirablement le rôle de Méphisto.

J. Halford qui préparait, à la même époque, une de ra 2 ie ‘du Faust, dut renoncer à son premier projet. Désespérant de

faire jouer sa pièce, il la transforma en une comédie burlesque. La pensée de Gœæthe lui était si peu chère qu’il Pavilit

sans hésiter et la sacrifia à son succès personnel. Deux mois après l'apparition du drame français, il fit représenter au théâtre du Nouveau Strand : Faust et Mar querite, « a great ope- .

ratic extravaganza ». I reprenait les données de original, y ajoutait quelques personnages absurdes comme les étudiants | en logique, en mathématiques, en médecine et en droit qui “ remplacent le famulus, et multipliait surtout les mauvais jeux de mots. Dans cette honteuse parodie, il n’y a aucun esprit, aucun comique de caractères ou de situations. L'auteur (qui apparaît lui-même dans le Prologue) s’est ‘largement accordé le plaisir du calembour : il'affectionne le rapprochement facile du

moyen âge et du dix-neuvième siècle, il aime la note moderne

qui détone;, éclate comme une bouffonnerie dans l'histoire du vieux docteur. Faust se lamente d’avoir étudié en vain Brewster et Mesmer et il regrette de n’avoir pas pris la direction d’un - . magazine. C’eût été plus profitable! Méphisto le fait voyager par le câble transatlantique (1); les buveurs de l'auberge saxonne sont devenus ‘des joueurs de cartes, et. Marguerite a substitué au rouet la nouvelle machine à coudre de Grover. Faust l'invite à une fête de nuit, etle duel avec Valentin, Pattroupe- | ment des servantes, les scènes de la rüe, tout céla fait « beauèoup de bruit pour rien ». Enfin le Brocken et le Hartz transformés en montagnes du « cœur brisé » (broken heartl), se prêtent à un dernier grand spectacle et c’est avec un soulagement que l’on voit Faust et Méphisto disparaître dans la trappe infernale. Dix ans plus tard, l'opéra de Gounod ravivera la verve grossière de Halford, et la même parodié, légèrement modifiée, occupera de nouveau la scène. Nous sommes encore loin des représentations d’Henry Irving au Lyceum Theatre.

te “AUTOUR DU « FAUST » PACA RE

Docile à à bare. la peinture est rébele à à Gœthe. Charles

| Robert Leslie préfère les Joy vyeuses commères de Windsor aux

. buveurs de la Cave d’Auerbach. Gilbert Newton va chercher ses Le sujets dans les histoires de Washington Irving et de Lesage, Richard Bonington met toute sa distinction à évoquer les épi-

sodes de la cour de Henri IV et de François Le. ‘Les thèmes ï littéraires et historiques abondent, mais Gœthe n’en fournit pas.

. I ne trouve pas en Angleterre un Ary Scheffer ou un Delacroix. Par contre, les gravures de Retzsch, devenues populaires, inspirent en 1834 à l'illustrateur A. Crowquill une série de caricarerturés: F6 dessin, fidèle à la disposition générale de Retzsch, est ss simplifié et vulgarisé. On reconnaît le décor traditionnel, mais on y voit un docteur Faust qui porte Ja toque et la toge des professeurs d'Oxford. Les mêmes personnages apparaissent aux mêmes scènes e leurs gestes sont ridicules, leur expression outrée. Dans le miroir de la sorcière, Faust contemple avec É: enthousiasme une Gretchen énorme et molle, ét lorsqu'il l’aborde au sortir de l’église, elle s’arme de son parapluie pour défendre sa pudeur. Le coffret de Méphisto renferme un collier. de sau- cisses, et c’est après s’en être régalés chez dame Marthe que nos amoureux s’abandonnent au jardin à une grasse béatitude. ? 5 “En résumé, vers 1850, le Second Faust, volontairement ignoré par la critique, est inconnu du public. Le drame, réduit à sa . première partie, est accepté comme un chef-d'œuvre. I est classé dans les cerveaux, il n’émeut pas les sensibilités. II a suscité un

.- moment l’intérét; il n’a jamais eu l'actualité de Wer ther, il est resté sans action sur l’art, le théâtre et l'opinion. Tout au plus . peut-on démêler l'influence du poème sur quelques esprits

d'élite; le Paracelsus de Browning (1835), le Festus de Bailey (1839) et le Dipsychus de Clough (1850) reflètent plus ou moins

la pensée du Faust. On ne nous en voudra pas de nous attarder “un pe à l'étude de ces œuvres.

*k Paracelse fut publié en 1835. Browning avait vingt-trois ans, et son poème Pauline (4833) n’avait nullement attiré l'attention sur

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23% ; : GOŒTHE EN ANGLETERRE

lui. Les deux années qui séparent ces premières œuvres sont restées assez obscures. Le jeuné poète traversa rapidement

VAllemagne, passa quelques mois chez un ami à Petrograd, et. c’est pendant l'hiver de 1834 qu Pil travailla à Paracelse. Dans sa

préface originale, il réclame l’indulgence pour une œuvre qui,

six mois auparavant, n’était pas encore conçue. Paracelse fut:

donc écrit après l’apparition du Second Faust (4), et aussitôt LA

après les nombreuses traductions dela première partie. W.J.Fox,

cet ami de H. C. Robinson qui avait accueilli ses articles sur

. Gæthe dans le Monthly Repository, trouva un éditeur à Browning. La vie de Paracelse forme le fond même de l’œuvre: Mais Para-

celse n’est, pas pour Browning l’aventureux professeur de Bâle,

l’alchimiste qui découvrit le zinc et l'hydrogène, il est:la fi igure

symbolique du savant médiéval, il représente les penseurs de toute une époque, Albert le Grand, Bacon, Raymond Lulle et

Faust. Browning ne veut pas reprendre le héros de Marlowe et de Gœthe, parce que son histoire est contée, parce que le sujet: est traité pour toujours : sa psychologie est fixée, sa figure est. nette dans l'esprit des hommes. Le poète se souvient de lui em

appelant Festus un de ses personnages, mais il ne tient pas à

imiter ou à prolonger un chef-d'œuvre. Il veut créer de toutes

pièces un caractère. Aussi choisit-il de tous les savants du :

moyen âge un des moins célèbres, il néglige les héros de Fhis: toire ou de la légende, un Bacon ou un Faust. La personnalité

de Paracelse n’existe pas encore quand il se saisit de lui. [la

crée, il lui donne la grandeur, le tourment et la faiblesse de son temps; du fond du passé mort, il l'appelle à la vie, il élit Para-

celse comme il élira plus tard Sordello, Abt Vogler, personnages

insignifiants et oubliés.

Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas la physionomie du héros, l’ensemble des traits individuels qui lui donnent cet aspect original. C’est, au contraire, son attitude, sa position em face de l’univers, bref ce qui lui est commun avec Faust.

Paracelse est un romantique : il veut dépasser les frontières

(1) Browning connaissait un peu l'allemand. Il s'était fait inscrire, le

30 juin 1898, à "l'Université de Londres, pour suivre des cours de latin, de grec et d’ allemand,

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AUTOUR DU « FAUST » | l 235

LA vie. he effort n ’est plus, comme et des nr de Byron, dirigé vers le pouvoir, mais vers le savoir. Il est le romantique de la science, et en ceci, il se rapproche de Faust. Paracelse ‘nest spécialement : ni alchimiste, ni médecin, ni philosophe, il & tout étudié, ilest le savant universel qui veut tout embrasser et tout approfondir, s'élever jusqu’à te connaissance absolue de v “lunivérs et de Dieu. Fe Au début. du poème, « Ps aspire ». Il veut & prouver - : io. âme », découvrir « le secret du. monde et de l’homme, et son but réel, ses voies et son destin ». Et ce savoir, il ne le . cherche plus dans les livres, il le demande à l'expérience et aux hommes. Tel le docteur Faust dès son premier monologue, il est lassé des parchemins et des vieux maîtres, il a la nostalgie de la nature. « Non, je les rejette et je les méprise, eux et tout ce qu'ils enseignent. Resterai-je à côté de leurs sources taries, . l'œil trouble et la lèvre blême, alors que dans le lointain le ciel est bleu au-dessus des montagnes où dorment les lacs que n’a point vus le soleil. » On croirait entendre un écho de linvo- - cation à la lune : « Ah! je voudrais sur les cimes des monts m'en aller dans ta chère lumière... débarrassé de ma science fumeuse, me baigner, me vivifier, dans ta rosée. » Maïs dès le second chant, la déception arrive. Paracelse est seul à Constantinople, et de la maison d’un vieux magicien grec, il voit descendre le soleil dans la mer. Comme sous les yeux de Faust. recueilli, le soir de Pâques, « au-dessus des eaux, dans l’ouest vaporeux, le soleil se couche ainsi que dans une sphère d’or ».. . ville scintille au loin. Tel le docteur, Paracelse s’abandonne à la mélancolie du jour finissant : il a le sentiment de son impuissance. La loi de la vie lui échappe. Quelle est done sa faute, la raison de sa défaite? C'est qu’il n’a voulu que la science, il n’a pas connu la beauté et l'amour. Le poète Aprile lui conte, avant de mourir, son orgueilleuse et triste destinée; il est le romantique de l’art, il a voulu aimer, mais sans savoir.

\ Paracelse avoue que lui-même a voulu savoir sans aimer.

D’après G. Saintsbury, Aprile a été « évidemment suggéré » par Euphorion. Il gravit la montagne de Part comme le fils de . Faust escalade les cimes de la poésie. Il rêve de découvrir, au-

236 de: GŒTHE EN ANGLETERRE KR

dessus du SoME plastique et coloré, le monde du pur prise Es

« Aucune pensée qui ait jamais agité le cœur humain ne serait

rèstée sans expression. . et comme par un brouillard lumineux

qui joint l’étoile à l’autre, tous les vides seraient remplis pas de la musique. ». Aprile voudrait atteindre les hauteurs où s’ enivre

Euphorion, arriver au sommet des arts et s’en aller vers Dieu FU pour s’abîmer dans sa beauté. Et il est vaincu par son trop vaste !

effort, il meurt, accueilli par les ombres des « poètes perdus ». Paracelse a saisi la leçon. Il voudrait se contenter d’une

connaissance fragmentaire et utile, il est maintenant médecin

et professeur à Bâle, mais voici que les hommes oublient ses

services, envient ses succès, repoussent ses idées. Toute sa foi

s’évanouit de nouveau, et dès le quatrième chant, il se grise de

voluptés, il saisit au vol toutes les joies terrestres, quelles .

qu’elles soient. « J’accepterai toutes les aides. Je cherche à savoir et à jouir tout de suite. » De cette sensualité, il est

sauvé, comme Faust dans la nuit de Walpurgis par l’image

du pur amour, de « l’éternel féminin ». Il apprend soudain que Michelle, la femme de son ami-Festus, est morte, « bien morte », et qu’on l’a déjà déposée « parmi les fleurs ».

L'amour, là foi renaissent en lui, et Paracelse mourant laisse

à Festus le magnifique testament de son esprit calmé. Il à

erré, mais à présent il atteint la certitude, puisqu'il reconnaît

son erreur. Festus lui demande quelle période de sa vie il. regarde enfin comme heureuse, et il répond : « Le temps que

jai consacré moi-même aux hommes. » L'erreur, ce n’est

pas la science ou Part, qu'ils aient la prétention d’être univer-

sels ou qu'ils restent limités, c’est la science sans l'amour, et

l'amour sans la science; c’est la spéculation où la contemplation

égoïste, inutile à l'humanité. Pensée qui n’est pas éloignée des

conclusions du Faust! Et Paracelse termine sa dernière leçon

par une invocation à la vie universelle, éternel devenir et éter-

nelle joie d’un Dieu qui, tel celui de Gœæthe, se réalise dans

le progrès infini des êtres, qui vit « dans les vagues de la mer,

les jeunes volcans, les oiseaux et les hommes ». Il y a là un pan-

théisme évolutionniste qui semble deviner et reprendre, avant

Darwin, les idées les plus profondés de Gæthe:

AUTOUR DU « PADETES | gs7

Le ie métaphysique de Lan acelse est, il est vrai, plus

compliqué que celui du Faust, et le philosophe américain J. Royce l’a analysé avec pénération. Dans Faust, le monisme panthéiste est une donnée primitive; dans Paracelse, c’est une __ conquête finale. Paracelse est un pluraliste, qui accumule des faits sourdement révélateurs, entassé des expériences morce- lées, se heurte à des présences occultes et irréductibles. C’est seulement vers la fin qu'il aboutit à une interprétation unique du monde, qu’il le recrée par la pensée comme Dieu. Cet empi- < riste s'affirme, avant de mourir, un constructeur ; l’alchimiste, qui cherchait à saisir au passage le flot de la vie, devient un

artiste heureux de comprendre son cours. Il ya là une dialectique

qui n’existe nullement dans le Faust. Mais ce qui reste commun aux deux œtvres, c’est cet idéalisme panthéiste, qu’il soit donné ou conquis. L’idéalisme de Browning, comme celui de Shelley, s'oppose à celui de Platon et s’apparente à celui de Gœthe. Les idées ne planent pas au-dessus de la matière, la pensée ne rayonne pas dans un empyrée éloigné de la vie. I faut réconcilier la matière et l’esprit. Gœthe et Browning expri- - mèrent cet effort dans les mêmes images. Dieu dans la nature - s’efforçant vers Fhomme, Dieu dans l’homme s’efforçant vers lui-même, c’est-à-dire travaillant à se réaliser dans une humanité plus complète, c’est là le fond de Faust et de Paracelse. Quant au problème moral des deux poèmes, il est posé dans les mêmes termes. Comme Faust, Paracelse est un homme retenu par ses instincts et poussé par son idéal, qui risque son âme pour un absolu. Méphisto est absent du poème de Browning, mais Paracelse n’a pas besoin d’un tentateur : il écoute la voix de ses passions, il recèle en lui son Méphistophélès. Les données sont les mêmes, quelles que soient les différences extérieures, ét Paracelse appartient bien au cycle du Faust. Si Marguerite Fuller a le droit de lui préférer le drame de Gæthe, elle est injuste quand elle le déclare « de beaucoup inférieur à Festus ». En feuilletant la correspondance de Browning avec Élisabeth Barrett, on trouve çà et là des allusions à Gœthe, mais il serait téméräire de vouloir relever dans son œuvre d’autres indices d’une influence précise. Le poète de l'Italie ne pouvait qu'aimer

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238 GOTHE EN ANGLETERRE s

un drame € comme /e Tasse, et, dans une lettre du 7 juillet 1846, il avoue son admiration pour Iphigénie. |

Bailey lui envoya son Festus. Sans doute Browning le rap-

prochatil du Faust, car son opinion fut plutôt sévère, l'œuvre

- était, malgré &es beautés, « dans son dessin manquée ».

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