‹ Goethe en AngleterreChapitre 65 sur 93 · RTL CET ER ET ER · texte numérisé non relu

RTL CET ER ET ER

Si l'on discute la valeur artistique du poème de Bailey, on

s’accorde plus facilement sur son importance historique. Festus

est une date significative dans l’histoire de la poésie anglaise. Le romantisme était passé, les préoccupations politiques et sociales avaient envahi le champ de l'intelligence, le grand

lyrisme s'était éteint. La génération de Coleridge se mourait

lentement et Southey, poète lauréat, « ne prenait plus plaisir à la passion poétique ». Dans la préface de Philippe d’Artevelde (1834), Sir Henry Taylor proclamait, contre les derniers byroniens, la nécessité d’une poésie saine et raisonnable. té Les jeunes, Tennyson et Browning, ne pouvaient encore s’imposer. Elisabeth Barrett avait bien osé publier, en 1838, ses Séraphins, un poème ardent et irrégulier qui défiait le goût du temps, mais pas plus que les précédentes, cette tentative n’avait troublé l’école du bon sens, dérangé son monotone équilibre. Carlyle écrivait en 1837 : « Il n’y a plus qu’à acheter une bêche et un fusil et à se retirer dans Les solitudes transatlantiques. » Festus fut le premier assaut victorieux du grand lyrisme contre cette sagesse obstinée. C’est l'honneur de Philippe James Bailey, non pas d’avoir suscité les rebelles (car Browning, Elisabeth Barrett, Tennyson, étaient prêts), mais de s'être mis à leur tête, de leur avoir fait une brêche, quitte à rentrer plus tard dàänsle rang. Bailey avait vingt-trois ans. Il était fils d’un journaliste 4 Nottingham. Il avait abandonné successivement la théologie pour le droit etle droit pour la littérature, mais il conserva de ses études religieuses à l’Université de Glasgow le goût des spéculations abstraites. Le Faust de Gœthe fit sur lui une impression tenace, éblouit son esprit sans satisfaire son cœur. Son jeune optimisme ne put accepter la damnation de Faust.

AUTOUR pe Le FAUST » MES RE)

Le. problème du mal ne lui parut pas bien résolu. Longueament, il y réfléchit, et bien qu’il se fût inscrit comme avocat à Lincoln’s Inn en 1834, il se retira, en 1836, dans sa propriété . d’Old Basford, pour reprendre et développer, à sa façon, le thème de Gœthe. Il travailla à son Festus pendant deux ans. Quand le poème parut, en 1839, à Londres, la critique fut

abord surprise, puis enthousiaste, La marée de lutilita-

risme battait son plein; et Sir Henry Taylor avait conseillé

|, aux - poètes de construire sur la côte, selon l'expression

d'Edmond Gosse, « de confortables villas à deux étages, bien pourvues de tous les accessoires modernes ». Or, voici qu’appa- raissait un téméraire architecte, élevant dans les hauteurs de d'invisible des « chapelles archangéliques ». Luxuriante fantaisie et spéculation audacieuse, c'était comme un message ‘surnaturel, et tous ceux qui étaient torturés par la faim de l’absolu, tous ceux qui cheminaient sur la grève pierreuse et sté- & rile, se rassemblèrent sous le porche où le jeune lévite distribuait la manne. Sans doute l'Athenœum du 21 décembre 1839 accusa Bailey, et bien à tort, d’avoir plagié Gæthe, de lui avoir pris son impiété sans sa poésie, mais les censeurs des grandes revues et des écrivains comme E. Bulwer, Ebenezer Elliot, Richard H. Horne, Mary Howitt furent unanimes dans leurs éloges. Après la lecture de Festus, James Montgomery croyait « avoir mangé les fruits de l'arbre de la connaissance ». -Tennyson “écrivait à Fitz Gerald en 1846 : « Commandez le livre et lisez-le : vous le trouverez probablement fort ennuyeux, mais il y a vraiment de‘très grandes choses dans Festus. »

Bailey traita bientôt son Festus comme Gæthe avait traité son Second Faust. 11 y vit un cadre très souple, fait pour emmaga-

siner les trésors de sa sagesse accrue. C’est ainsi qu'il y inséra le

Monde des Anges (4850), une épopée céleste vaguement inspirée d’Eloa, puis des fragments de son recueil miltonien : de Mystique (4855) et son Hymne universel (4867). Peu à peu, il s’éloignait de son modèle et faisait de Festus une ennuyÿeuse « somme » théologique qui atteignit, en 1889, 40000 vers et 41 éditions (1).

(1) Onze éditions anglaises et trente américaines. A

RENTIS ré GOETHE EN ANGLETERRE

Quoi qu’il en soit, Festus reste, de toutes les < œuvres s inspirées HE par Faust en Angleterre, celle qui eut le plus grand succès.

L'édition de 1839 seule nous intéresse ici. Bailey ne s’est pas encore trop éloigné de Gœæthe, et son œuvre n’a pas été gâtée par ses additions successives. ;:

Festus eût été apprécié par Coleridge. C’est une protestation sn

optimiste, comme celle qu’il voulait écrire contre la damnation

de Faust. Sur la couverture du livre, le serpent précipité dans

labime par la force rayonnante du Triangle dit assez le

triomphe de Dieu. Les premières traductions du Second Faust ne parurent qu’en 1839 et en 1842, et FoNEr RES probablement la conclusion du poème.

Si paradoxal que cela paraisse, sa philosophie religieuse

rejoint d’ailleurs la philosophie païenne de Gæthe. Pour Fun le

mal est un moindre bien, nécessaire à l’harmonie du monde et à l'expérience de l’homme; pour VPautre, c’est une épreuve salutaire à l’homme êt une condition de la mansuétude divine. Il faut passer par le péché, comme à travers un feu, pour se débarrasser des impuretés terrestres, et Dieu a besoin de la misère humaine pour déployer son infinie bonté. Sans notre faute, que deviendrait sa pitié? Son geste de pardon attend le geste de notre prière, sa main ne s’abaisse, bénissante, que : sur nos bras tendus. Le mal n’est pas irréductible, il est Pombre nécessaire portée par la création; avec elle, il s’abolira, à la fin des siècles, dans la lumière de la divinité; l’enfer n’existera plus, la Rédemption sera universelle. Nul doute que ‘cette apaisante doctrine, développée surtout dans les éditions ultérieures, n’ait retenu, tout autant que les vastes imaginations du

poème, plus d’un lecteur anglais. Ce fut la hardiesse poétique de l’ouvrage qui lui donna la victoire, ce fut sa valeur morale : qui lui conserva sa popularité. - «

Si l’on compare au Faust de Gœthe le Festus Bailey, on est

d’abord frappé par son incohérence, ses contours flottants, son

infériorité dramatique. Il n’est ni construit, ni vivant. Le plan manque de solidité; le sujet manque de pathétique. L’armature du poème est trop frêle pour supporter, selon l’expression d'E. Gosse, ces lourdes draperies de brocart qui cachent son

ai AUTOUR BUPÉRADSTS 1 1. st insuffis isance. “L'histoire de Festus est inséparable de ses élans : lyriques, de ses. développements oratoires. Sans eux, elle existerait à peine. C’est une série de visions dont le nombre n’est pas. définitif, dont l ordre est même interchangeable. (La succes- - sion des scènes varie ‘par ia entre la. DES et la cin- . quième édition.) : ii Festus commence par un Pr olapée + le ciel. rn les ï ‘archanges de Gœthe, séraphins et chérubins chantent, tour à tour et-ensemble, la louange du Très-Haut. Tel Méphistophélès, Lucifer paraît devant Dieu. Mais son attitude est autre : il n’est |

CR familier, ni sarcastique, il est plus un serviteur qu’un ennemi,

même soumis; bien humblement, ‘il demande au Créateur . 3 poison de tenter Festus. Dieu répond :

et « IL est tien, pour que tu ie tentes.

3 Sur son âme tu n'as pas de pouvoir. r . . Toutes les âmes sont à moi, pour toujours, : Et je te permets ceci pour qu'il sache ie amour plus send que son péché. »

é Alors F prologue s ’élargit, le Saint-Esprit, l’ange gardien, +

. Fils de Dieu entrent en scène. Les anges apprennent de Dieu

que la terre est soumise à la mort, mais, malgré leur tristesse,

une note d'espérance chante dans ce prélude, car l’éternité s’ou- -vrira pour tous après la fin des mondes. Lé prologue se termine par le chœur tournoyant des puissances célestes. La première scène nous ramène sur la terre. Festus médite à la tombée du jour, dans un paysage fluvial et boisé. Ce n’est -pas un vieux docteur, fatigué de la science, c’est un jeune désenchanté qui n’a pas trouvé le bonheur. Lucifer surgit brusquement devant lui. Au « Comment t’appelles-tu? » de Faust, répond ici le « Qui es-tu? » de Festus. Lucifer lui offre la puissance, la liberté, la joie, et il l’entraîne dans une suite d’aven-

tures qui n’ont avec celles de Faust qu’un rapport très lointain.

Une scène intitulée : Alcôve et jardin n’est guère qu’un entretien sur l'amour et la religion entre Festus et Clara, la première héroïne du poème. Un sermon de Lucifer sur la prédestination, tenu au peuple au milieu de la place publique, est une harangue digne de Méphisto, pleine d’ironie et de sarcasme, qui finit par

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déchainer les colères de ls foule dupée. Féstus Rte seul avec.

Lucifer, partage son mépris pour les hommes, prisonniers de if leurs illusions. En termes qui rappellent 1 le premier, monologue de Faust, il dit son amère déception : h

« Arts, superstitions, armes, philosophie, Nous ont tour à tour pe et trahis, et oc #4

11 réclame air des solitudes, la présence de Dieu. Mais Lucifer l'emporte autour du monde, en une chevauchée semblable à celle qui suit la. nuit du Walpurgis. Montés sur deux noirs poulains, tous deux traversent au galop lés nations de la terre. Soudain, dans un village en fête, Festus rencontre, au milieu des paysans, un étudiant lassé des livres qui semble sortir tout droit des mains de Méphisto. Il ne croit plus aux sciences de la terre et du ciel, méprise le droit, l’alchimie, l'astronomie, veut à voir le monde et connaître la vie. Festus prend la contre-partie des discours de Méphisto et « comme les hommes les plus mauvais donnent souvent le meilleur avis », il lui recommande de garder sa pureté, sa foi. ra TAN ; La première partie de ce poème aboutit à un long intermezzo comique, à une scène de buveurs et de filles dans une taverne de province, d’un esprit douteux et d’un mauvais goût constant. Bailey ne sait pas être gai, et sa fade compagnie, présidée par une Hélène qui n’a rien de commun avec celle de Gæthe,

. ferait piètre figure dans la cave d’Auerbach. Ë

La seconde partie nous fait voyager du ciel jusqu’à l’enfer.

Entre temps, sur la terre, Festus et Lucifer se disputent Elissa — une autre Marguerite, Plus savante toutefois, elle discute . avec habileté en matière de religion. Festus la séduit et l’abandonne. Elle meurt au moment même où il revient vers elle, et, après s'être vainement emporté contre Lucifer, Festus se retire dans sa bibliothèque. Là, il-exhale sa tristesse en un grand monologue qui fait songer à l’invocation de Faust dans là solitude, mais il le termine en implorant le pardon de Dieu. Lucifer ne se tient pas pour battu : la connaissance et l’amour n’ont pas satisfait Festus; en vain il à parcouru le monde des astres, épuisé les voluptés de la terre; qu’il goûte maintenant

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