L'HOMMAGE AU POÈTE LYRIQUE
comme Victor Hugo après la catastrophe de Villequier, Tenny-
‘son pleure, croit, mais demande. Qu'il y a loin de ses épan-
chements douloureux à la stoïque fermeté de Gœthe, apprenant la mort de son fils. Renoncement surhumain qui faillit Jui coûter la viel « On supposait, dit Tennyson lui- même, que Gœthe était insensible. Je puis seulement dire qu’il parut tout -à fait calme quand on lui annonça la mort de son fils, mais que peu après, pour avoir réprimé son émotion, ik eut une hémorragie. »
Tennyson conquiert sa foi dans la douleur. Mais comme Gœthe, il admet la recherche même qui s’égare, le doute même qui se prolonge. Il aime l'effort de Faust. Dans l’homme qui doute, il y a plus de foi que dans celui qui se repose sur la croyance facile et fermée de ses pères. Gœthe aurait pu adopter pour épigraphe du Faust ces deux vers d’In Memoriam que lui applique si justement G. H. Lewes (4) :
« There lives more faith in honest doubt, Believe me, than in half the creeds. »
! « Il y a plus de foi vivante, crois-moi, k Dans un doute honnête que dans la moitié des croyances. »
Mais comme Carlyle, Tennyson veut que cette recherche soit pure, que nous la poursuivions dans l'amour de la vérité, le respect du mystère divin. Ne nous jetons pas dans la révolte, n’imitons pas Byron, car le désespoir, l’amertume obscurcissent la vision. Acheminons-nous gravement, comme Gœthe, vers la cime du vrai, montons religieusement les escaliers de Dieu. Tennyson reprend, tout au début de son poème, les idées chères à Carlyle et chante la beauté du respect, la grandeur du renoncement :
« Let knowledge grow from more to more, But more of reverence in us dwell... »
« Que la science croisse de plus en plus, Mais que plus de respect demeure en nous. » \
(4) Life of Gœthe, Everymanss, Library, p. 538. à 17
258 Fe a GŒTHE EN ANGLETERRE
Et si la pensée ne s'élève que par la soumission, - vie ne se |
purifie, ne se divinise que par le son Tennyson fait He à
directement appel à Gœthe:
« I held it truth A who sings To one clear harp in divers tones
+ That men may rise on stepping stones CES Re Of their dead selves to higher things.» FT
É « Je le tiens pour vrai, avec celui qui chante Sur une harpe claire en modes divers, Que les hommes, en foulant aux pieds Leurs égoïsmes morts, s'élèvent à de plus grandes choses. »
Ce poète à la harpe si variée qui dit la nécessité du renonce-
on
ment, c’est l’auteur de Wilhelm Meïster et du Divan : « J'ai fait
allusion, dit plus tard Tennyson, à la croyance de Gœthe. Parmi ses dernières paroles, il y avait celle-ci : Von Aenderungen zu. hôheren Aenderungen, de changements à de plus hauts changements.» À en croire Tennyson, il s'agirait, dans ces vers, tout
autant d’une ascension vers l’immortalité que d’une progression terrestre vers le bien, d’une victoire sur l’égoïsme. On ne
peut d’ailleurs séparer la montée purificatrice, après la vie, du perfectionnement moral qui la prépare. Pour Gœæthe, la
mort n’est qu'une transition, l’immortalité est. la cime qu’il faut atteindre, mais pour cela, il faut se débarrasser de l’égoïsme
qui entrave la marche, il faut se dépouiller, s’alléger, se renier soi-même. C’est ce que signifient les vers du Divan (Selige
Sehnsucht) :
« Und so lang du das nicht hast Dieses : Stirb und werde, Bist du nur ein müder Gast Auf der dunklen Erde. »
Tenhyson ne se rallie pas entièrement à la stoïque philosophie de Gœthe. Il y a dans son chant un tremblement. I] se sou-
met, mais il questionne: il adore, mais il pleure. L’immortalité de Gœthe est la destruction du vouloir-vivre égoïste, l’immor- « talité de Tennyson est la revendication du vouloir-vivre purifié. Mais Gœthe n’en reste pas moins, pour Tennyson, le plus
PE
ï grand des ie L'art doit exprimer toute la vie. Gæthe eut À
De HOMMAGE AU | POBTE LYRIQUE 259
ce. pouvoir. Comme le raconte le professeur Sidgwick, Tenny:
son vanta, dans un diner de la Société métaphysique, cette prodi-
gieuse universalité : « Gœthe, dit-il, est un artiste consommé ae tant de styles différents », et il indiqua rapidement, plusieurs exemples, le Chant de Mignon, le Chant de nuit du voya- .geur, etc., insistant sur la variété de ton et de caractère. La . poésie lyrique de Gœthe, pleine de musique, d'émotion et de pensée, est riche comme la vie, et C’est ce que Tennyson exprimait dans la première strophe de son poème : In Tr
- “One clear harp in divers tones.
Il fit en 1865 le pèlerinage de Wétmiars et dix ans après, ilen parlait encore à Carlyle. Il se souvint longtemps de l'émotion qui l’étreignit em entrant dans le bureau de Gœthe: « On ne peut “expliquer par des mots, dit Mrs Tennyson, le respect religieux et la tristesse qui remplirent l’âme d'Alfred dans cette chambre ‘basse et. sombre. » Il fut aussi remué devant ce Salve qui laccueillit sur le seuil, salut de: la pierre, salut froid qui venait du fond du passé. Mais à sa tristesse se mêlait sans doute le
sentiment de paix qu’inspire une destinée indestructible, une
pensée qui défie la mort. Il n’avait qu’à songer à son poème préféré: + ARTE Se ml PU pe = ES « Ueber allen Gipfeln ist Ruh! »