LA VIE DE GOTHE
! Jait Due « artistique athéisme ». Aucun de aucun sermon ; une existence qui se déroule. Jamais l’auteur ne monte en chaire pour la juger. Ces scènes quotidiennes ont une portée éternelle : grâce à l'expérience, Wilhelm s’élève, à travers l’erreur nécessaire, vers la vérité; mais son apprentissage n’a pas besoin de commentaire, il n'aurait même pas besoin de conclusion. Le :
roman n’est ni moral, ni immoral, il est le spectacle de la vie.
Autant Lewes admire le- Premier Faust, autant il est dur pour le Second. Quand labstraction et lallégorie s'emparent d’un esprit aussi vivant, aussi épris de réel et de concret que celui de |
5 Gæthe, c’est le signe de sa décadence. L'artiste, vieilli, impuissant à multiplier la vie, se met à épiloguer sur elle. L’art est représentation ; s’il est en même temps symbolique, il faut que les symboles aient en eux-mêmes une valeur, une beauté. Sinon cene sont plus des arabesques fleuries, ce sont des biéroglyphes. La première condition pour ün poème, c’est de nous plaire. Or, le Second Faust nous ennuie. Sans doute, il s’agissait, dans l’esprit de Gæœthe, de conduire Faust vers une région supérieure audessus de la vie trouble et sensuelle, mais était-il nécessaire de substituer à une pathétique destinée individuelle une fantasmagorie générale ? Fallait-il donc sacrifier l’art à la signification ? Il n’y a dans le symbolisme employé « aucune beauté intrinsèque » et ce symbolisme est obscur. Un vase d’albâtre peut être aussi beau qu’un vase de cristal. Mais ici la forme est opaque
sans étre artistique, l’albâtre n’est pas taillé. On ne peut reprocher à Lewes d’être superficiel, de n’avoir pas compris l’œuvre la plus profonde de Gœthe. Il en dégage, aussi brièvement que nettement, le sens philosophique : s’il croit illusoire le lien qui existe entre les deux parties du Faust, c’est qu’il ne le voit pas, c’est qu’il ne trouve pas là une unité organique. Il sent bien que la conclusion s'élève au-dessus de l’œuvre, il comprend que Faust, après avoir dépassé l’égoïsme, ne trouve le bonheur que dans le travail désintéressé, mais cette idée ne suffit pas à faire de ces deux poèmes un poème. Sans ‘doute il manque à Lewes le sens du transcendental et le tourment de l’infini. Marguerite Fuller le décrivait ainsi à Emerson : « un homme spirituel, à l’air dégagé, aux allures françaises, en train d'écrire une vie de
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Gœthe, tâche pour laquelle il est aussi impropre que son ne gion et son esprit brillant et superficiel le peuvent rendre. » Pour-
tant ce positivisme de Lewes est précisément la meilleure garantie de son ouvrage. Carlyle a dominé, pour un moment, de sa cla-
meur enthousiaste, l'opposition de l'Angleterre. Il est temps de
. revenir à une juste et égale appréciation de Gœæthe. Comme le dit.
Lewes dans sa préface, l’homme dote si grand que les pue
méritées ne le diminuent pas.
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-— Le chapitre de Lewes sur le savant est le plus long et peut-.
être le plus remarquable de son livre. C’est le premier exposé
synthétique des études scientifiques de Gœæthe. Celui-ci défen- …
dait, avec un amour-propre passionné, sa valeur de physicien
et de naturaliste. Elle lui fut longtemps contestée. Ses décou-
vertes étaient considérées comme des accidents. de génie. Lewes
combattit le préjugé. Il affirma que Gœthe n’était pas un ama-
teur, mais un chercheur sérieux, que ses études n'étaient pas des. fantaisies, des délassements, mais des préoccupations profondes,
que ses théories ne surgissaient pas d'intuitions éparses, mais
résultaient de travaux coordonnés et méthodiques. A côté de sa
carrière littéraire, Gœthe a une véritable carrière scientifique :
on le contestait en Allemagne, on l’ignoraït en Angleterre.
Pas plus que Charles de Villers en France, Mellish ne s'était : décidé à traduire, pour ses compatriotes, le Traité des couleurs. Ch. L. Eastlake en donna une version seulement en 1840, et la Revue d'Édimbourg en rendit compte à deux reprises. Cette spécieuse optique, qui prétendait renverser la théorie newtonienne, ne pouvait être prise au sérieux en Angleterre, où plus d’un physicien aurait pu s’écrier, comme Delambre : « Surtout ne commençons pas par attaquer Newton. » Lewes n’essaie pas de la défendre, pourtant il prend la peine de l’exposer. Il ne signale pas dédaigneusement l’erreur, il l’explique, il cherche même à en tirer un profit. Sa conclusion est à peu près celle de l’Athemœum en 1840 : « En tant que collection systématique de nombreux phénomènes intéressants, l'ouvrage n’est pas absolument
LA VIE DE GŒTRE | | oi
E sans ou » 2 PAT Faversion un esprit aussi concret ‘que Gœthe pour les explications mathématiques de Newton.
“Celui-ci a bien démontré que la lumière blanche est 14 résultante
de couleurs d’une réfrangibilité variée, mais Gæthe est peu sen-
‘sible aux. explications quantitatives : il ne voit pas ces ondes qui ne
se propagent avec une vitesse différente. Les mathématiques -déroutent son esprit, il traite les couleurs comme des qualités, il prétend que la couleur n’est pas contenue dans la lumière blanche, mais qu’elle est au contraire un mélange de lumière et -d’obscurité. il considère l’obscurité — négation de la lumière
— comme une qualité positive, un facteur qui contribue, en même temps que la lumière, à créer la couleur. Cela revient à
dire que la lumière est incolore, si elle-n’est mélangée, à divers degrés, avec la négation d’elle- même. Quânt aux analyses et aux
-observations de Gœthe, elles forment une contribution intéressante à l’étude des-coloris. Elles ont été appréciées des peintres -qui négligent les explications quantitatives des phénomènes et à qui suffit le monde éblouissant des qualités. Riedel avouait, à Rome, à Lewes, qu’il avait beaucoup appris dans le Traité des couleurs et Turner se souvint de Gæœthe, enintitulant deux toiles : Lumière et couleur, Ombre et obscurité (1843). : ee
Les études botaniques de Gœthe n’avaient pas House choa les
:savants anglais l'accueil que leur firent Cuvier et Geoffroy
Saint- Hilaire. Sa théorie de la M étamorphose, qui ramène la plante
“out entière à une feuille primitive transformée, ne semble
guère avoir rallié que le botaniste John Lindley. Le naturaliste d’Iéna, Voigt, qui fut l’un des premiers défenseurs de la Meétamorphose, s’en félicite dans une lettre à H. C. Robinson en 1834.
‘Mais l’essai de W. Darlington « sur les modifications des organes extérieurs des plantes », d’après la théorie de Gœæthe, est resté sans influence (1839). Lewes s'applique à démontrer loriginadité et la valeur des travaux botaniques de Gœthe. Sans doute, comme Whewell l'indique dans son Histoire des sciences inductives, Linné entrevit aussi la théorie de la métamorphose. Mais - Sir W. J. Hooker le note avec raison, ceci n’enlève rien au mérite de Gœæthe. IL ne doit pas plus à Linné qu'il ne doit à C. F. RATES le célèbre auteur de la Theori ia Generationis.
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Wolff et Gæœthe sont arrivés, chacun de leur côté, à des conclusions presque identiques. Selon l'avis de Lewes, la partie mor- . phologique du traité est parfaite. La seule objection qu’on puisse faire à Gœthe est d’avoir accordé trop de prédominance à la feuille et d’avoir négligé la tige qui est, dans cette évolution, un élément aussi important. La tige est la forme typique qui correspond à la racine, aux branches, aux axes verticaux et latéraux ; la feuille n’est que le second type original, dont la fleur, avec le pistil et les pétales, est la répétition différenciée. La partie physiologique est plus discutable : la sève, d’après . Gœæthe, se purifie, s'améliore en montant, et la fleur est le produit du élaboration plus parfaite, d’un suc meilleur. Lewes . oppose à cette théorie celle de Wolff : Les fleurs sont bien des feuilles modifiées, mais cette modification est une diminution, un arrêt. Ce sont dés feuilles, dont le A faute de sève, a été entravé.
Quelles que soient les critiques qu’on peut faire à la Ha phose, Gæœthe a le mérite d'avoir été lun des créateurs de la morphologie. L'unité de composition organique dans le monde végétal, l’unité de composition du squelette, telles sont les grandes idées qui dominent ces recherches scientifiques. Lewes met en lumière cette exigence profonde de son esprit, son besoin d'unité, de simplicité et d’ordre. Il établit l'originalité de Gœthe, par rapport à Vicq d'Azir, dans la découverte de los intermaxillaire chez l’homme. Gœthe croyait, avec Geoffroy Saint-Hilaire, à l’identité primordiale des types animaux, et sa divination fut confirmée par cette découverte. D’autre part, la métamorphose des formes osseuses, comme la métamorphose des plantes, était une théorie chère à son esprit synthétique. La même idée d'unité, appliquée à l’ostéologie, l'amena à la conception de la formation vertébrale du crâne. Lewes mentionne à ce propos louvrage de Richard Owen : l’Archétype et les homologies du squelette, où le savant anglais développe des. idées analogues. Avec Owen, Lewes reconnaît que Gœæthe occupe une place éminente parmi les naturalistes : il doit être regardé comme un des fondateurs de l’anatomie philosophique. Il n’est pas un dilettante, et son Introduction à l'anatomie com-