LA VIE DE GOŒTHE RE LE
parée n’est pas une incursion géniale dans un domaine qui lui est étranger. Il est’un savant qui cherche la confirmation de ses hypothèses dans des expérimentations rigoureuses. Avant Darwin, il saisit le principe de l’évolution, et en formule la Loi : c’est un passage du général au particulier, de l'homogène à à ; Vhétérogène ; bref, il possède ce que Buffon accordait à Pline,
- ceette faculté de pes en grand qui roue la science ».
É De & LS je 4 TE % | OK *# tes Je savant, voilà ce que Lewes révèle à Éeleee Mais il n'y a pas seulement du nouveau dans son livre, il y a
“ : aussi des rectifications essentielles. L'homme avait été attaqué
par Menzel, faussement représenté par Bettina : il avait droit - aussi à sa défense. Sans doute, la Littérature allemande de Menzel ne fut pas très répandue en Angleterre, mais les reproches faits à Gœthe étaient formulés d’une façon si tranchante, les griefs étaient si violents, qu’ils se détachèrent du livre, se répandirent dans les revues : « Gœthe n’a pas plus de génie que de cœur, nous sommes dupes d’une illusion, ses œuvres sont pleines
d’habileté, vides d’émotion. Il n’a pas de bonté, pas d'amour.
C’est un égoïste. » Lewes s’indigne. À ce polémiste, il dénie le : droit de juger : Il n’a ni compétence ni équité. Qu’on écoute Carlylet « Nulle part Gœthe ne parle avec âpreté de quelqu'un, rarement même de quelque chose. Il connaît le bien et l'aime. Son amour est calme et actif. » Et Schiller n’a-t-il pas dit : « Ce n’est pas la grandeur de son intelligence qui me lie à lui. Mais je puis dire, en toute sincérité, que, pendant les six ans que : j'ai vécus avec lui, je n’ai jamais été déçu un seul instant par son caractère. »
« Gœthe immoral », c’est le bn mythe qu’il faut détruire. Lewes aborde les relations de Gœthe avec les femmes. Sur l'épisode de Sesenheim il a changé d’avis depuis son premier “article de 4843. Il citait alors la phrase de Henri Blaze : « Fré- -dérique en voulait à sa pensée, à sa tête, à son cœur, il la laissa mourir. Sa servante n’en voulait qu’à ses sens, il l’épousa. » On a assez dit que, fidèle à son amour, il eût été infidèle à son
: génie. La chose est plus simple : on peut vero qu ‘il se soit
jeté à la légère dans cette aventure, mais on ne peut le blâmer
de s’en être retiré, si son amour n ‘était pas assez fort pour . braver la vie. Ce mariage de pitié n’eût été qu'un mariage de
misère. Quant à Christiané, ce n'était pas « sa servante DPARRE
Lewes la réhabilite : : la sœur de Vulpius, lauteur de Rinaldo À Rinaldini. ne fut pas « la maîtresse basse et vulgaire » dont parlaient certains Anglais. Elle avait son charme, fait de jeunesse, de tendresse vigilante. Avec ses boucles brunes, ses joues
__ rouges, ses yeux rieurs, elle avait, comme disait Johanna Scho- | penhauer, « air d’un jeune Dionysos ». Naïveté, gaîté, santé,
elle apportait le bonheur du moment. Et pourquoi lui dénier un certain esprit? N'est-ce pas elle qui inspira les Étégies romaines et la Métamorphose des ee
eWird doch nicht immer geküsst, wird auch vernünftig Peer
« On ne s'embrasse pas toujours, on cause aussi sensément. PE
Vote plus tard, empâtée par râ âge, vicillie et: adonnée au vin, LE elle « ait parfois attristé le foyer du poète », Lewes n’en disconvient pas. Mais Gæœthe était à la fois trop faible pour changer sa position et assez fort pour la supporter. Lewes RL son mariage. Mésalliance sans doute, mais logique et franchise. Lewes à moins d’indulgence pour Charlotte de Stein : elle. n’est guère, à ses yeux, qu’une coquette intelligente, tout à fait maîtresse d’elle-même, et qui joue délibérément avec Gœthe. Ici sa psychologie est en défaut. Mme de Stein aima Gœthe très tôt et profondément, elle fut digne de son amour et exerça sur lui un apaisant et doux prestige. Quant à Bettina, Lewes la juge avec une juste sévérité. Il ne lui pardonne pas d’avoir déformé volontairement la physionomie de Gœthe, par la publication de la Correspondance avec une enfant. En s’appuyant sur les communications de Riemer, Lewes n’a pas de peine à démontrer que la Correspondance est une fiction, un âudacieux et mensonger arrangement et que les sonnets, transmis par Gœthe à
Bettina, ont été adressés, non pe à elle, mais à Jones Herzlieb, lOttilie des AE
tant profondément humaine, ‘aussi admirable dans sa vie que
à rêve, mais un génie nourri de réalité. De lui, plus que de tout autre, on peut dire que son œuvre et son existence se con-
se l'artiste, surtout Vartiste, ‘tels sont les aspects de Gæthe qui ne étaient; en Angleterre, inconnus ou discutés, et que Lewes a : enfin éclairés. On retrouve dans sa Vie de Gœthe les préoccupa- … tions de son article de 1843 : il veut défendre l'homme au nom
de sa vocation d'artiste. À ceux qui reprochent à Gœthe d’être un égoïste, Lewes répond par ces paroles de Renan : « Le monde comprend peu un pareil stoïcisme, et voit souvent une sorte de
= sécheresse dans l’âpreté de ces grandes âmes — dures pour
: elles- -mèmes et par conséquent un peu pour les. autres, qui ont … l'air de se consoler de tout, pourvu que l’univers reste livré à leur contemplation. Mais au fond c’est le plus haut degré de
désintéressement et le plus beau triomphe de l’âme humaine.
Ce que la conscience timorée des âmes tendres et vertueuses
7. appelle l’ égoïsme du génie n’est d'ordinaire que le détachement
des) jouissances personnelles de Foubli de soi pe Pidéal a)
(4) Essais de morale, p. 138.
‘ha: VIE DE GOŒTHE. VS ans
Tel est le Gœthe de De individualité magnifique. et pour-
dans ses œuvres. Non pas. un penseur, un poète. perdu dans un
:. fondent, et c’est le mérite de Lewes d’avoir dégagé le fonde- ment biographique de ses ouvrages. L'homme, le savant et
| CONCLUSION Re me.
Abrès avoir recueilli, de 1780 à 1850, ie principaux témoi- Re gnages de l'influence de Gœthe en Angleterre, après avoir com menté Îles interprétations. essentielles de sa pensée, depuis les
<a premiers essais de William Taylor jusqu'à la biographie. dé
G. H. Lewes, il reste à dégager les conclusions générales de cette enquête. |
Fa
. D'abord l'influence de Gæthe ne s'exerce en Angleterre que sur l'élite. Le poète n’est connu, apprécié, critiqué que par une minorité. Le grand public a rapidement oublié la vogue de Werther, et il faudra attendre la seconde moitié du dix-neuvième siècle pour qu’il soit touché par certains thèmes littéraires-que populariseront l'opéra et le théâtre. La Marguerite de Gounod, la Mignon d’Ambroise Thomas ne le laisseront pas insensible, et le grand acteur Henry Irving lui arrachera des acclamations, quand il jouera le rôle de Méphisto au Lyceum Theatre en 1886. Cette élite intellectuelle qui s'intéresse à Gæthe offre d’ailleurs
le spectacle des opinions les plus contradictoires. Sans doute la pensée du poète pénètre progressivement en Angleterre, et ce livre à marqué ses avances successives. Mais cette conquête ne va pas sans accrocs. Que de fois n’a-t-on pas l’impression d’une stagnation ou d’un retour en arrière? Au moment même où tel critique de premier rang, telle excellente revue, adoptent définitivement Gœthe, il est attaqué par un autre critique, une autre revue d’une égale importance. Des essayistes, des écrivains qui collaborent aux mêmes périodiques, qu’unissent des liens
4 | CONCLUSION. NET damitié, se ont sur ce grend débat. Ce sont là les contra- dictions du moment. Il ne faut pas s'y arrêter trop longuement.” En dépit de ces oppositions, — qu “expliquent, autant que cer- tains préjugés, des informations imparfaites, — R. pensée de. Gæthe poursuit sa lente progression.
Dans cette élite, il est difficile d'établir des distinctions d’origine religieuse ou ethnique, de classe sociale. On: a pu, dans Gœthe en France, se demander quelle était la part du protestan- tisme ou du catholicisme dans certaines interprétations, et comment se répartissaient, selon les provinces françaises, certaines réactions intellectuelles. En Angleterre, nous l’avons vu, c'est A avant tout le point de vue moral qui domine, et en général une revue papiste irlandaise n’a aucune peine à s'accorder sur ce terrain avec une revue protestante de Londres. Ce qu’on est toutefois obligé de constater, c’est l'intérêt sympathique avec
: à lequel l ba s’est tournée vers Gœthe. A côté de Walter Scott
et de Carlyle, il faut rappeler que des hommes de létires comme H. Mackenzie, J. G. Lockhart, J. Wilson, Th. Martin, des journalistes comme R. P. Gillies et W. Empson, des professeurs comme J. S. Blackie et W. E. Aytoun, des philosophes comme
… J. Ferriér, J. H. Stirling, R. B. Haldane sont des Écossais. Le -Blackwood’s Magazine, le grand périodique écossais opposé au - London Magazine, prit dès le début le parti de Gœæthe. Malgré l’opposition de Jeffrey et de ses collaborateurs radicaux, l Écosse intellectuelle, qui avait le goût du romantisme, de la rêverie etdes spéculations abstraites, se sentit naturellement inclinée vers un poète qui personnifiait à la fois la richesse et la profondeur de l'esprit germanique. Gœthe fut mieux accueilli à | Édimbourg
qu’à Londres.
Gette élite intellectuelle. compte. plus Pan professeur. Et cependant, avant 1850, l’Université ne remplit pas un rôle de médiation et d'exploration. C’est seulement plus tard que Gæthe bénéficia de l'impulsion donnée aux études germaniques par les professeurs allemands appelés dans les universités anglaises. La Gœthe Society, fondée en 1886 par Max Müller et dont le président était encore en 1911 Edward Dowden, contribua à grouper, à un moment donné, des efforts intéressants : elle publia, pen-
dant vingt-cinq ans, des communications régulières s sur Gœthe et la littérature allemande (1). À cette époque d’ailleurs, les travaux des universités anglaises trouvèrent un complément, et . souvent même un stimulant, dans les recherches des universités ; américaines. AO TUE
QUE , x x FLN EeeoR à
. influence de Gœthe peut elle être toujours associée, en An ra eue comme en France, à un renouvellement des idées? Si Gæthe est sorti de l’ombre, est-ce parce que l'esprit anglais cherchait lui-même une nouvelle lumière? On ne peut l'affirmer tou-
jours d’une façon absolue. M. Baldensperger a écrit qu’en France
Gœthe était du parti du mouvement, non du tumulte. Il serait ù | téméraire de le situer ainsi, une fois pour toutes, à la gauche de FUI la pensée britannique. Les étapes de sa destinée dans les deux ê pays ne se correspondent pas exactement. Le romantisme de Gæthe parut moins, révolutionnaire aux Anglais qu'aux Français. Ossian Îles avait préparés à Werther, et ils n’avaient pas besoin de faire appel à Gœtz de Berlichingen pour secouer les règles du classicisme dramatique, puisque Shakespeare les en avait depuis longtemps libérés : sur ces deux points, Gœthe ne fit donc pas œuvre d’émancipateur. Par contre, il n’a pas été étranger à l’éclosion du roman historique et à l'épanouissement du byronisme. Plus tard, ce n’est pas Faust qui révéla au rationalisme étriqué < qu’il y a plus de choses au ciel et sur terre que n’en imagine la philosophie coutumière », c’est Carlyle qui, voyant en Wilhelm Meister un double acte de foi dans la vie quotidienne et le divin inconnaissable, opposa cette sagesse nouvelle aux byroniens et aux rationalistes. Avec lui, Gœthe change de camp et apporte son appui aux intelligences soumises et aux sensibilités mystiques. Et si, chez nous, l'Académie des
(4) La Gæthe Society, qui n'étaït déjà plus guère vivante en 1914 et à qui la guerre semble avoir porté le dernier coup, a compté parmi ses membres des notabilités comme Sir Thomas Barclay, Sir Th. Martin, le peintre Herkomer. le D' L. Mond. la romancière Mrs Humphry Ward, le grand acteur Irving, des professeur& fomme J.S Blackie, ns TomlinsonJ G. Robertson, des critiques comme J. Morley, Richard Garnett, Anna Swanwick. Le secrétaire général de la Société était E. Oswald, l'auteur d'une Bibliographie de Gœthe en Angleterre.
| CONCLUSION a re 219
sciences examine vers ; 1830 les idées du datireleté si Geoffroy
“ mant l'identité primordiale des types animaux, l'Angleterre savante paraits’ en soucier fort peu jusqu’en 1850. A peine peut-on mentionner, à côté de la dissertation de W. Darlington sur la métamorphose des plantes, quelques marques d'intérêt pour l'œuvre scientifique de Gœthe, le témoignage. d’un botaniste comme John Lindley ,et d’un anatomiste comme Richard Owen. Ce sera le privilège de G. H. Lewes de révéler la valeur à de l'œuvre scientifique de Gæœthe. Ces constatations isolées ne permettent pas d’associer sérieusement la pensée de Gæthe au mouvement évolutionniste anglais, et inversement il n’y a rien FRE -dans la littérature scientifique avant Darwin (1) qui puisse pe préparer les voies au poète du panthéisme évolutionniste et
thndrs Res accessible la pensée du Faust. HAERUE,
Les lecteurs de Gæthe en France pouvaient s’attendre à trouver, dans ce volume aussi, un chapitre sur le poète dramatique, un autre sur le savant. Ils S “expliquent maintenant pourquoi ils ne les y voient pas. Le théâtre de Gæœthe n’a pas influencé le théâtre anglais, si médiocre au dix-neuvième siècle; il n’aurait pu apporter à la scène de Londres d’autres nouveautés que les libertés shakespeariennes, et celle-ci a plus besoin d'un bon auteur et d’une bonne pièce que d’une réforme dramatique ou d’une inspiration étrangère. D’autre part, si Gœthe peut être
considéré comme un précurseur de Darwin, on ne peut reprocher aux Anglais de n'avoir voulu connaître ce celui-ci sans
remonter jusqu'à celui-là. Le poète allemand n’a pas toujours |
joué en Angleterre le rôle libérateur qu’il a joué en France, car ou bien le rôle était inutile, ou bien no l'ont tenu à sa place.
En revanche, on a trouvé ici de nombreux développements et à peu près tout un chapitre sur les périodiques anglais. C’est
‘ (4) L'Origine des espèces est de 1859.
ie - Saint-Hilaire les défend, en somme, contre Cuvier, en procla-
que l’appar ition et l'extension des périodiques constituent Ur être le trait le plus caractéristique du dix-neuvième siècle
anglais. Il y a là une nouvelle forme de littérature qui ne tarde pas à submerger toutes les autres. Il n° y a guère d'œuvre origi- :
nale, poésie, roman, histoire, science, philosophie, théologie, qui n'ait d’abord emprunté, pour paraître, le cadre d’une revue. Que seraient devenus les grands essayistes du dix-neuvième siècle, sans la Revue d'Édimbourg et la Quarterly Review, sans le Blackwood et le London Magazine? De plus chacune de ces
grandes revues a une doctrine politique et intellectuelle, et c’est
au nom de cette doctrine qu’elle prend position et juge Gæthe. D’autres raisons entrent d'ailleurs en jeu : les questions de personnes et de concurrence ne sont pas à négliger. Sir Mackintosh et Sir F. C. Palgrave attaquent Gœthe en 1813 et 4816 dans le: radicale Revue d’ "Édimhour "g. Lockhart le défend en 1818 et en 4820
dans le conservateur Blackwood's Magazine. Il n’est pas indifférent de savoir, quand on veut s’expliquer l’appréciation d’une revue, quel en était à l’époque le directeur et — ce qui est plus difficile à cause de l'anonymat traditionnel des collaborateurs — quel était l’auteur de l’article. Macvey Napier qui fut, de 1828 à 1847, directeur de la Revue d’'Édimbourg, se montra plus favorable à Gœthe que son prédécesseur Jeffrey; W. Empson, qui lui succéda de 1847 à 1855, fut tout à fait gagné à la cause. Dès que Lockhart prit la direction de la Quarterly Review en 1826, il donna le ton en écrivant sur Faust un article élogieux. Maginn venait à peine de lancer le Fraser’s Magazine qu'il y accueillit l'essai de Carlyle sur Gæthe et Schiller (1834). D’autres partisans de Gœthe prirent la tête de bonnes revues. C’est Bulwer-Lytton qui dirigea le New Monthly Magazine à partir de 1830. C’est R. P. Gillies qui fonda et dirigea la Foreign
Quarterly Review.
*k ke
Dans la seconde partie de cet ouvrage, consacré à Carlyle, j je n'ai pu séparer l'influence de Gæœthe de celle de Fichte. La philosophie allemande a exercé une action importante sur Carlyle et ses contemporains. Quand on étudie l'influence de l’Allemagne
FA
“CONCLUSION ro fi EUR
o en | Anéiaieue, on out distinguer pour ainsi faire deux périodes : une période littéraire, qu'on pourrait appeler gothique ou romantique, au cours de laquelle on saisit un frémissement des
imaginations attirées par le « Sturm und Drang », tendues vers le roman de Lewis ou de Walter Scott; une Sétiode philo-
& sophique, qu’on pourrait appeler re où idéaliste, au cours de laquelle les esprits fatigués de l’utilitarisme cherchent dans la métaphysique de plus audacieuses espérances. Un poète
comme Coleridge, un critique comme Carlyle se trouvent à mi-
chemin entre les deux périodes. Tous deux savent que le romanê tisme allemand plonge dans une philosophie originale, que la poésie d’un Novalis n’est qu’une transcription littéraire d’un
transcendantalisme nouveau. Mais Carlyle, épris de concret et :
de pratique, rebuté par la spéculation pure, s’attache à un poète
Fe comme Gœthe plutôt qu’à un métaphysicien : « La philosophie,
dit-il, n’aurait pas d'existence, si elle n'existait en tant que poésie et religion. » Coleridge au contraire se met à l'étude des kantiens, et c’est lui qui découvre aux jeunes la route de la philosophie allemande. Des esprits comme Julius Hare, J. Sterling, F. D. Maurice subirent fortement sa marque. Bien qu’ils
se soient, à des degrés divers, intéressés à Gæœthe, ils appartien-
nent à une autre étude, et ils trouveraient mieux leur place, à côté d’un kantien comme J. Ferrier, d’un hégélien comme J. Hutchinson Stirling, dans un exposé de la période philosophique de linfluence allemande. Gœthe ne nous entraîne pas
- aussi loin.
Ainsi que je l'ai dit dans ma préface, il me semble que l’enquête, arrêtée à la moitié du dix-neuvième siècle, portant sur uné période de soixante-quinze années, forme un ensemble
. cohérent. Au delà de 4850, l'influence de Gœthe, mêlée à d’autres ‘influences, devient plus difficile à saisir. Mais il ne s'ensuit pas
qu’il n’y ait quelques coups de sonde à donner dans deux ou
sen 0e eœTEE EN ANGLETERRE
trois directions essentielles. Ces recherches supplémentaires eussent exigé un séjour prolongé en Angleterre que je ne puis plus me permettre de faire, après cinq années de guerre et d'interruption d’études. La vie appelle; l’enseignement aussi. . De plus, avec les difficultés croissantes qu’ entraîne l'édition . d’un ouvrage, le travail scientifique devient le plus onéreux des luxes, et l’on hésite avant d'entreprendre une telle tâche. : Je me contenterai donc d'indiquer ici les quelques directions dans lesquelles oe pourrait chercher un HpelEns d’infor-
emation:1:: S
Ïl y aurait peut- re He de se demander comment les Rus-
__ kiniens et les préraphaélites ont jugé Gæœthe. Sans doute ruskin ne lui est pas très favorable. Il est dur pour Wilhelm Meister qui, « en dépit du précieux enseignement recueilli par Carlyle », lui paraît « le plus intolérablement ennuyeux et le Dis finie roman qui sortit jamais d’une cervelle humaine ». Il concède
qu'il a appris « plus qu'aucun autre de Faust. et particulière-.
1 ment de la seconde partie », inais il trouve très faibles et très
pâles, en face des. individuelles skakespeariennes, les carac-
tères du drame. Cependant l’esthéticien qu'il était aurait dû,
semble-t-il, apprécier Gœthe. Les résultats auxquels ils par-
‘viennent l’un et l’autre sont souvent opposés, la méthode qu’ils
emploient est la mème. Le Gœthe du Voyage en Italie déteste D YEN, le gothique et aime Palladio. Ruskin se détourne des marbres - PILE d’Elgin et s’attendrit sur les primitifs italiens. Mais: l’un et l’autre procèdent de là même façon. Comme Gœthe, Ruskin étaye son esthétique sur des études scientifiques. Il fait la botanique des arbres de Claude Lorrain, la géométrie et la pers- pective des nuages de Turner, il étudie les glaciers, il s’appuie sur la nature. Et c’est au nom de la nature qui procède par lentes transitions qu’il demande à l’art d’être calme, qu'il s'insurge, comme Gœæthe, contre le faux pathétique et les FpRIpes sitions tumultueuses.
Ruskin connaissait mal l'allemand, et malgré les encouragements de Carlyle, il ne J’apprit guère au cours de son voyage en Allemagne de 4859. Il n ’approfondit pas Gœthe. Mais parmi tous les esprits ardents qui se sont plus ou moins réclamés de,
| CONCLUSION. arts 388
sn dtiines il s’ en est peut- être trouvé quelques- uns qui se
ï te sont intéressés à Gœthe. Si les jugements artistiques du Voyage en Italie devaient déplaire aux préraphaélites, par contre la
: - glorieuse fin du Second Faust, toute retentissante du chœur des | docteurs et des saints, pouvait attirer, par delà la sombre
épopée du Dante, les reg gards d’un Rossetti, d’un Madox Brown . ou d’un Burne-Jones. Et il n’est pes étonnant” qu’un dessinateur comme A. Rackham, qui doit tant à la fois à Dürer et aux pi Le raphadlites, ait songé, avant la guerre, à illustrer le Faust.
A côté des ruskiniens et ‘des préraphaélites, il y aurait lea de ; passer. en revue cer ‘tains historiens et critiques d’art qui se soni Ê OCCupés de la Grèce ancienne et de la Renaissance. JA. Sy- : monds, qui traduisit la vie de Benvenuto.Cellini (4888), estimait la version de Gœthe « une œuvre excellente de style pur et solide » et la jugeait digne « de la plume de Faust et de Withelm Meister ».
Ë Un critique comme Walter Pater avait une plus grande connaissance de Gœthe. Au moment où Ruskin voyageait en Allemagne, il visitait Worms, Spire et Cologne (1859) et se plongeait. dans
le moyen âge. C'était l’époque de ses études germaniques et. philosophiques. Gœthe, Coleridge, Schelling étaient sés maîtres. . Mais bientôt l'Italie se révéla à lui et l’éloigna pour toujours de la métaphysique et de la science : « Trop de science, écrit-il, …est le plus. grand danger qui menace l'artiste. Gœthe qui, dans des À ffinités d'élite et le Premier Faust, sut opérer la transmuta-
tion des idées en images, n’a pas toujours retrouvé la formule
magique et son Second Faust, encombré d’une masse de science, n’a plus aucun caractère artistique. » Walter Pater garda une vive admiration pour Gœthe, « le plus grand des humanistes », mais é’est Winckelmann qui devint son maître. En al ce nouveau guide sur les routes de l’antiquité grecque, il lui arriva d’ailleurs dy rencontrer Gæthe à chaque instant. Il reprenait ses propres termes: « Heïterkeit » et « Allgemeinheit » pour caractériser l’art hellénique et sa philosophie aboutit à un. hédonisme artistique et discrètement: païen qui reprit à son compte plus d’un précepte ( de Gœthe. : à
Un Ruskin et un Walter Pater ont élargi le champ de la critique d’art. Leur contemporain Matthew Arnold ne s’oc-
984 Se GŒTHE EN ANGLETERRE
cupa point dat, mais sa critique littéraire s’annexa à peu près ‘tout le reste : philosophie, religion, politique, ete. Avec sa grande culture, sa connaissance des langues étrangères, ilne contribua pas peu à enrichir la littérature de son temps et il exerça une réelle influence autour de lui. Si l'on cherche une image de Gœthe dans la critique littéraire après se c’est M : son œuvre qu’il fäut commencer.
Il avait étudié Gæthe à Oxford et il subit, tout jeune, le: : charme de sa poésie) lyrique. Poète lui-même et non des moindres, il écrivit des vers d’une émotion contenue et d’une
| exquise pureté qui rappellent ceux de certains « lieds»,etl'on
comprend que R. Garnett et G. Saintsbury y aient retrouvé, à côté de l’accent de Wordsworth, celui de Gæœthe. Dans la préface de son premier recueil de Poèmes (1833), il se révélait déjà le critique des Essais de 1865. IL y discernait la valeur de Gæthe : ce qui le met hors de pair, c’est, comme il le dit dans ses beaux vers sur la mort de Wordsworth, « la clarté, la vérité de sa vision ». Aussi sa pensée a-t-elle une puissance libératrice, et dans l'Essai sur Heine (4865), Matthew Arnold, qui reprochait aux Anglais de son temps leur manque de culture et leur absence d'idées, admire surtout en Gœthe une intelligence. Pour lui — et c’est ce qu'il développera dans son article sur les études allemandes d'Edmond Scherer (1878) — Gœthe est le plus grand poète des temps nouveaux, non pas à cause de son « exceptionnel don poétique », mais parce que, « ayant ce don, il fut en même temps, par la largeur, la profondeur et la richesse de sa critique de la vie, de beaucoup notre plus Re homme moderne ». .
Ici nous saisissons sur le vif le défaut de la chbaue de Matthew Arnold : il n’a pas le sens artistique. Les chefs-d’œuvre littéraires ne l’attirent que dans la mesure où ils sont lourds de pensée. Il ressemble sur ce point à Carlyle. La vie, l'intelligence et la pratique de la vie l’intéressent plus que le génie. Il déplore l’égoïsme de Gæthe, il ne voit pas en lui l'artiste, il trouve « artificiel » le monde où se meuvent le Tasse et Iphigénie.
L’art de Gœthe est ce qui est le plus difficile à faire comprendre en Angleterre. Il ne m’appartient pas de multiplier ces
| GONELUSTON An +)
ne indientions sur de littérature anglaise dans la seconde moitié du
HR dix-neuvième siècle, de pousser plus loin ces sondages, et j je ne
crois pas d’ailleurs qu’ils soient, dans l’ensemble, très fructueux. (On s’engage dans des avenues isolées et on n’y ren-
contre pas grand monde. }Mais une chose m’appañait à peu près certaine. Si Gœthe continue à à intéresser une partie de l'élite
intellectuelle en Angleterre, ce n ‘est pas à cause de son œuvre poétique, c'est à cause de sa pensée. Un physicien comme dJ. Tyndall, un zoologiste comme T. Huxley, un critique comme J. Morley, un philosophe comme R. B. Haldane, se tournent vers lui et étudient avec fruit. Mais quel est l’auteur dramatique, quel est le poète, quel est le romancier (à part . peut-être nee su se soient inspirés de lui à l’époque contemporgne? USE 2,