LE MAL DU SIÈCLE
1820, consulte les héros de ses romans favoris sur le choix cTune prolegsTon. " Quel avail Hé le gagne-fiain de Grandisson, de Quentin Durward, du fiancé de Lamcrmoor, de Lara, de Manfred?... Ne disait-on paa que le jeune Werther avail commencé par la diplomatie? Pourquoi ne serais-je pas diplo^male à son exemple? >•
Même les jcuntis gens que rebute la forme de ce livre, comme Joulîroy, et qui s'indignent de ses " exclamations » et de ses n points inlerrogalifs i> autant que de la folie et de la faiblesse du héros, subissent malgré eux une contamination de mélancolie. " Si, par hasard, celte Icllre était, triste, écrit Jouffroy à Damiron le 5 décembre 1817, ne vous en eflrayez pas : j'ai pri.'* la plume en achevant de lire Werlhei- pour la première fois... je ne retoucherai ce livre de ma vie, tant il m'a laissé une fâcheuse impression, l^nt il m'inspire de dégoût!... »
Mais, s'il est possible de donner, par le témoignage des écrivains, des preuves de la singulière attention où le romantisme des^jiroclies de 18^ r- celui de 1' « enthousiasme rêveur « prêché par Mme de Sla6l — a généralement tenu Werlher, il serait malaisé de di-terminer où commence, où finit l'intluence de ce livre même dans les œuvres qui vont -.^. /,^ désormais exprimer " le malduaiècle ■>. Le roman de Goethe ^i,,^i^v. a fait partie de l'atmosphère dont se pénétra cette végétation ardente ou langoureuse; mais les eflluves qui émanaient de H'erifterse combinèrent avec d'autres éléments, et l'analyse n'est point facile h faire. Ainsi que dans la liste des lectures du Joseph Delorme de Sainte-Beuve, maints ouvrages appartenant à la lignée werlhérienne, iteiié, Obcrman, d'autres encore, s'ajoutent à H'er//(er lui-même, et sont accueillis dans une commune admiration : témoin ce petit cercle de 1820, où J.-J. Ampère — si précocement désenchanté à cet âge, — Albert Stapfer, Jules Bastide et ijuelques autres se réunissaient pour communier dans une sorte de
GOETHE ES PRANXE.
culle, clonl le double Évangile élail Werlher et Oberman. Communion dan^^creuse, cuUe trop sincère sans doute, puisque, dans la nuit du li au 13 mai 1830, Sautelct, un des ndèles de celle chapelle, mcllaîL lin à une existence qui n'était point parvenue à ressaisir son équilibre. « On ne peut guère faire une vie double, agir et contempler, avail-il écrit à un ami. Si dans une année ou deux la vie ne me paraît pas claire, j'y mettrai lin.,,. « S'il est vrai — comme le proclamaient divers publicisles de l'époque — que le suicide ait été l'aboutissement de bien d'autres jeunes mélancolies, entre !820 et 1830, on comprend que le <• funeste chef-d'œuvre ", comme Nodier lui-même appelait Werther dans la Quotidienne du 22 décembre 1823, ait été l'objet de plus d'une excommunication. Encore con\'icndrait-il de ne pas attribuer au seul roman de Goethe une action débilitante sur des imagination» et des sensibilités déjà anémiées et atTaissées,
Ce sont de moin.s néfastes influences qui se rencontrent dans la littérature elle-même. On peut se demander s'il faut voir, dans certaines coïncidences singulières, des réminiscences, des souvenirs conscients, ou bien les rencontres d'âmes semblablement orientées. Werther, dans la lettre qui racontait le bal ofi il s'était, pour la première fois, trouvé avec Charlotte, s'écriait tout à coup : » Wiihelm, faut-il être franc? Jamais la jeune lille que j'aimerai, sur laquelle j'aurai de l'empire, non, jamais elle ne valsera avec un autre qu'avec moi, dussé-je périr! " Cri du cœur qui témoigne à la fois de l'exallation étrange oii vit continuellement Werther, et de l'eiîarementque dut en effet causer, après les danses lentes et A dUlntice du xvii" et du xviii' siècles, l'adoption de la valse par les salons. Or, dans V Eugène de Hothelin de Mme de Souza, qui était de 1808, le héros s'écriait, presque dans les mêmes termes : " Quelle danse que cette valse! Jamais celle que j'aimerai ne valsera avec
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un aulre que moi ; et jamais celle qui maimera ne valsera, même avec moi, devant personne. >. Pareil sermenl dans VÉlie Marinker de Boulay-Paly, en 1834:
.. tout bas je me jurais De ne jamais laisser celle que j'aimerais, Oui m'aimerait aussi, danser avec un autre Cette danse où vraiment loule Teinmc est la vALrc.
Musset y revient, avec une insistance voluptueuse, dans la Confeuion; Alphonse Karr de même, au chapitre lxv de son roman Sous les Tilleuls. El s'il n'y a pas nt^cessairement, dans ces rencontres, imitation ou souvenir, du moins y a-t-il l'indice d'une disposition pareille de l'écrivain ou de son héros, d'une parenté dans la sensibilité et la susceptibilité..,.
Il en va de même, d'une fagon générale, de la mélancolie et de jâ^enlj mentalité du romanlUmc ; elles avaient leurs raisons spontanées et indigènes, s'alimentaient à des lectures de tout genre, et Wjriher ne faisait qu'aioulej son influence à bien d'autres. Cependant, c'est le j)récédent créé par le roman de Goethe qu'invoquent le plus volontiers les critiques djj^enxp^, lorsqu'ils rendent compte d'reuv?es parues dans ces années de 1820 ù 1835 environ, où se manireste l'incapacité de s'adapter à la vie ambiante, de consentir à la réalité immédiate et voisine, la difficulté ilo guérir d'une mélancolij néfaste ou d'un amour qu'on juge impossible ou coupable. Deléchizc cite Wurihur au premier rang des induences qui ont préparé l'éclosion romantique. Ce n'est que plus tard, et par une évolution très normale, que le byronisme s'empara des î\mes; ce changement d'attitude reproduisit en raccourci, et dans l'intérieur d'une même génération, la descendance et la fdiation qui mènent de la plainte de Werther au sarcasme de Byron :
Mais \ùs jeunes hommes qui, autour de 1820, se passionnaienl pour le petit livre de Goelhe y goûtaient encore, très compatibles avec l'enlhousiasme cl la foi, un idéalisme passionné et une naïveté de sentiments fort éloignés des ricanements byroniens. et qui ne contredisaient point la prière et l'adoration, s'ils y suppléaient bien souvent. « Je rôvai, dira l'un d'eux, je rêvai, ce qui n'est pas du tout la même chose que prier, mais ce qui en tient Heu pour les Omes du siècle, la sensation vague les dispensant commodément de tout elTort de volonté. Rêver, vous le save/ trop, c'est ne rien vouloir, c'est répandre au hasard sur les choses la sensation présente et se dilater démesurément par l'univers en se mêlant soi-même à chaque objet senti, tandis que la prière est voulue, qu'elle est humble, recueillie à mains jointes, et jusqu'en ses plus chères demandes couronnée île désintéressement ', » Rêverie féconde, du moins, à laquelle notre poésie a àii le grand frisson élégiaque du lyrisme renaissant !
Le souvenir de Werther s'impose surtout dan.'* certains cas, Il y a d'abord le roman épislolaire ou autobiographique où se confessent des âmes dépareillées qui ne peuvent se fixer et se reposer nulle part, qui ne peuvent se donner entièrement ni se reprendre tout à fait, Vojuplâ de S ajnte-Beij LVC et son Arthur inachevé; X'Èdntiard de Mme de Duras; la Confess ion de Mnsse t. dont plusieurs pages, l'apostrophe ù Goelhe, l'indignation contre les I' gens raisonnables et pratiques », les considérations sur le suicide, témoignent assez combien la Nouvelle BrloUe el Werther, « sublimes folies » que relisgil, en 183^, l'auteu^ desJVuils quand il méditait d'élever ce mausolée à son triste amour, ont occupé sa pensée ; Fernnnd de Sandcau ; les premiers romans de Foydeau plus tard, et bien d'au-