‹ Goethe en France...: étude de littérature comparéeChapitre 15 sur 52 · LE MAL 1)U SIECLE · texte numérisé non relu

LE MAL 1)U SIECLE

à n'èlre, au fond, qu'une va riélé de Don Juan, unséducleur à masque de rêverie seiitinicnlale : le bon sens et la prose prenaient ainsi leur revanche sur un personnage qui incarnait, pour d'autres, toutes les délicatesses du sentiment vrai.

Cette littérature, plus curieuse comme document qu'à titre d'œuvre d'art, mettait en garde contre l'altraclion de l'idéal ivertliérien plutôt qu'elle ne marquait une décadence du principe m*>me du werthérisme. De même, des ouvrages de morale, tels que les Maladirt du Siècle d'Edouard Alletz (1833), recueil de nouvelles à thèse que commentait un discours préliminaire, se contentaient de dénoncer che^ Rousseau, Werther, René, Byron et autres n sublimes solitaires de l'âme ", un égoïsme foncier, exacerbé et morbide: l'auteur reprenait ainsi les objections que moralistes et sociologues n'ont guère cessé de faire au héros de Goethe. Mais le recul de la façon werthéricnne de comprendre l'amour, sa déchéance au profit d'autres pn-occupations sont très discernables, k partir de 1830, dans des œuvres qui, si elles ne nomment pas toujours W'erllu'r, le sous-enlendcnt en quelque sorte, cL permettent de diagnostiquer l'insensible déclin de ce qui avait fait jadis la vogue immense de ce livre.

Ce que les générations de 1770 h 1830 avaient surtout goAlé dans Wcrlhry^ c'élfdt la forme mélancolique qu'y revêtait l'amour, et l'association du sentiment lui-même à d'autres idées, celle de la mori, de ta poésie triste, rêveuse ou exaltée; et enfin l'altilude désolée et découragée d'un jeune Jiomrae en face d'une société où sa place n'était point marquée d'avance. Ch. Nodier avait dit que U'ertheiétait un « livre nécessaire ", un de ces livres « qui soni l'expression attendue et infaillible d'une époque sociale, même en France, oii l'idée de la mort et celle de l'amour ne s'étaient jamais alliées que dans les froides hyperboles du madrigal ». Cette alliance pourra subsister encore dans la

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sensibilité de quelques-uns, mais voilà qu'elle passe de mode I pour la plupart. " Le pislolel de Werllier n'enire pas d'ordinaire, nous dit en iH'i-2 le Gerfaul de Ch. de Bernard, dans le mobilier des élégants du boulevard de Gand. •• Et, dans la Peine du Talion du même romancier, n'est-ce pas une pointe directe à l'adresse d'un passage célèbre de Werther que cette exclamation d'oQ des personnages : Il Mme Javerval ne m a-l-clle pas demandé hier si j'aimais Klopsloek? Klopslock! Comment diantre voulez-vous qu'une passion résiste k cela? ■) Car le goût des larmes mêlé aux choses du sentiment, qui avait fait la grande vogue de Werther, cesse peu à peu d'être d'actualité.

Malgré ce qu'il y a encore de maladiT et de frémissant chez Julien Sorel, il est visible que le Hougeei le .Voir, paru en 183Q. marque un tournant dans la psychologie de la jeunesse contemporaine. L]amour devient manifestement une forme de l'ambition; les délices et les rêveries de la sentimentalité sont abandon nées^ouj un idéal de conquête et de proie. Et ce n'est pas sans raison que Stendhal met entre les mains de son inquiet adolescent un tout autre livre que les eiîusions de l'amant de Charlotte, et alimente son <■ Sme de feu ■' par la lecture dévolieuse du Mémorial. Ce détail significatif n'échappa point aux contemporains. J. Janin écrivait, dans les Débats du 2C décembre, après avoir noté les principaux ouvrages que dévore, en province, " tout jeune homme qui se croit de l'avenir » : ■■ A son héros, M. de Stendhal n'a donné ni Rousseau, ni Voltaire, ni Goethe, il lui a donné Napoléon : le Mémorial de Sainte-I/i'leiie est le livre favori de Julien. »

De même, la volonté tendue et ambitieuse du RBslign gc de Balzac — celui qui représente à son gré le jeune homme intelligent de l'époque — est bien exclusive, elle aussi, de toute sentimentalité werUiéricnne. Ecoutons-le, dans la Peau de chagrin, railler ce qu'avaient goûté ses aînés de

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1820, el qai semble mainlcDanLà peioe excusable chez une femme. RastignacjJoil épouser ■■ une jolie petite veuve », el c'esl d'elle qu'il parle à un de ses amis : « Elle lil KanL, SchMIer, Jean^Paul, el une foule de livres hydrauliques. , Elle a la manie de toujours me demander mon opinion, je suis obligé d'avoir l'air de comprendre toute celle sensiblerie allemande, de connaître un tas de ballades, toutes drogues qui me sont dt^fendues par le médecin. Je n"ai pas encore pu la déshabituer de son enthousiasme littéraire : elle pleure des averses à la lecture de Goethe, et je suis obligé de pleurer un peu, par complaisance, car il y a cinquante mille livres de rente, mon cher, el le plus joli petit pied, la plus jolie petite main de la terre. "

C'est^ en somme, l'é^erjjjc des individus doués pour l'aelion qui protes te à présent, dans Sl^ ^ndlm l el dans IJfllzac, contre la mélancolie passive de Werther. Ces jeunes Héros, à qui de nouvelles conditions politiques el sociales ouvrent des carrières ignorées de leurs atnés, pour qui Napoléon a été professeur d'énergie, veulent conquérir la vie et n'admettent ni la résignation ni le découragement èploré. Peut-on imaginer une condamnation plus expresse du principe même et de la raison profonde de toute la psychologie werlhériennc que celle pensée de Balzac dans César Biroiteau : « Oublier est le grand secret des existences fortes ot créatrices : oublier à la manière de la nature, qui no se connaît point de passé, qui recommence à toute heure les mystères de ses infaligables enfantements. Les existences faibles... vivent dans les douleurs, au lieu de les changer en apophlegme.s d'expérience; elles s'en saturenl, cl s'usent en rétrogradant chaque jour dans les malheurs consommés ".

Et désormais Werther redevient ce qu'il avait certainement cessé d'eire pendant quelque temps : un type lout allemand de scnsibililé. Le mélancolique héros conserve

son intérêt, assurément, et sa valeur anccdotique ou romanesque. La Jeunesse de Goethe de Louise Colel, en 1839, un mélodrame de Souvesire et Bourgeois, Charlotte et Werther, en 184fi, remellront sur la scène, sans grand succès d'ailleurs, l'avenLurc immortalisée par Goethe, ou plutôt d'imaginaires épilogues : dans la première de ces pièces, Goethe épouse, devenue veuve, celle qui avait été l'original de Charlotte; dans la seconde, c'est \Vcrthcr qui, marié avec sa bien-aiinée, n'est nullement heureux avec elle, et la trompe. Une inquiète clientèle de Werther continuera A se recruter parmi les très jeunes gens : le Frédéric Moreau de VEducation sentimentale de Flaubert le placera encore, au fond de sa province, au premier rang de ses lectures favorites. Mais il faudra l'éternelle Jeunesse poétique, si allendrie, si sensitive, de Lamartine, pour fairp du Werther, comme il disait, dans son f{aphaë(, en 1847, et pour donner délibérément une expression à ce point subjective à une mélancolie que le public, cL les gens de lettres aussi, jugent désormais assez démodée. Car la mélancolie, ce sera dorénavant un pessimisme systématique philôl que personnel; et le vers de Vigny :

J'aime la tnajeatâ des sûuf&ances li

remplacera pour les Ames un peu hautes l'ancien igoïsme qui faisait croire ii Werther et à ceux de sa race, « que leur souffrance élait unique ", et que personne avant eux n'avait connu la douleur. Des déguisements nouveaux s'offriront, si elle persiste, à la tristesse des tendres et des rêveurs, et Sainte-Beuve remarquera très justement, en 18afi, à propos du Centaure de Maurice de Guérin.que cette liction projette dans les horizons fabuleux la confession du poète, qui y a fait "gonflent, son Werther, sans y mêler d'égoïsme et en se métamorphosant tout entier dans une persnnnili-

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